417. — A louise de marillac, a angers


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457. — A LÉONARD BOUCHER

De Paris, ce 10 juillet 1640.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Nous avons besoin de vous ici ; je vous prie de vous en venir à la première commodité qui se présentera, la présente reçue. Je vous envoie, à cet effet, six écus, et envoie M. Dupuis, présent porteur, à votre place. Vous lui montrerez, s’il vous plaît, comme vous faites, et prierez le R. P. recteur des jésuites (1) de lui faire la même charité d’hospitalité qu’à vous et de l’assister de ses bons et saints conseils. Ledit sieur Dupuis est jeune encore et sans expérience, mais fort docile et pieux. Vous lui remettrez entre les mains l’argent et les provisions que vous aurez, et recommanderez à notre cher frère David (2) de le regarder en Notre-Seigneur et Notre-Seigneur en lui et de lui obéir de même. Avant partir, vous retirerez quittance de tout l’argent que vous avez donné aux religieuses et les mettrez entre les mains dudit sieur Dupuis, prendrez congé de M. le gouverneur (3) et de Messieurs les maire (4) et échevins et autres principaux habitants, en leur présentant ledit sieur Dupuis et leur recommandant. Et pour le regard de M. Baptistes, nous en parlerons ici, où je vous attends avec le cœur que

Lettre 457. — L. a. — Dossier de Turin, original

1) Le R. P. Roussel

2). David Levasseur, frère coadjuteur, né à Dancé (Orne) en 1608, reçu dans la congrégation de la Mission le 2 janvier 1638. La lettre 429 fait de lui un bel éloge.

3). Charles de Mouchy, marquis d’Hocquincourt, gouverneur et lieutenant général en Lorraine et en sarrois

4). Gérard Jacob.

5) Jean-Baptiste Delkestoile, prêtre de la Mission, originaire de Bar-le-Duc.

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Notre-Seigneur sait, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère, je suis votre serviteur.

VINCENT DEPAUL.

Suscription. A Monsieur Monsieur Boucher, prêtre de la Mission, à Bar.
458. — A LOUISE DE MARILLAC

De Saint-Lazare ce 11 juillet 1640.

Mademoiselle,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je trouve bon ce que vous me mandez. Vous aurez donc agréable de le faire au plus tôt, s’il vous plaît, Mademoiselle, et de m’excuser si je ne vous vas voir aujourd’hui, pource que je suis pressé d’aller à la ville. Je vous enverrai tantôt quelqu’un pour confesser vos demoiselles et voudrais pouvoir faire le même touchant les points que vous me demandez (1) Mais je ne me ressouviens de pas un seul, vous ayant dit ce qu’il me vint pour lors en l’esprit. S’il m’en ressouvient, m’y appliquant tantôt en allant par ville, je les vous écrirai et enverrai. Je vous souhaite cependant le bon jour et suis, en l’amour de Notre-Seigneur, Mademoiselle, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL.

Lettre 458. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité. original.

1). Points pour la conférence à donner chez les Filles de la Charité.

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459. — A LAMBERT AUX COUTEAUX

De Paris, ce 22 juillet 1640.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je reçus hier la vôtre, dont j’ai oublié la date, avec celles que [vous] m’envoyez de M. Cuissot et l’acte de la visite de La Rose. O Monsieur, que j’ai de la peine du rencontre de ces deux personnes ! Que ferons-nous à cela ? N’est-il pas à propos que vous leur fassiez connaître leur faute à tous deux et notamment à M. B[enoît] (1) et de prendre occasion de là de faire une conférence sur le sujet de l’importance qu’il y a de ne jamais parler au dehors des personnes ni des choses qui se passent au dedans ? C’est là la cause de ce qui est arrivé à La Rose. M. le grand vicaire, à ce que m’a dit M. Savinier, et les petites inventions qu’il a eues pour s’insinuer dans les esprits et pour s’y établir et se rendre nécessaire à eux, a fait qu’il (2) en a usé de la sorte et que les choses sont venues au point qu’elles sont. Oh ! non, jamais il ne faut parler au dehors de ce qui se fait au dedans. Sera-t-il pas à propos qu’à la fin de la conférence vous retiriez parole publique de la compagnie et qu’elle se donne à Dieu pour cela d’en user de la sorte ?

Le bon M. Sa [vinier] est ici ; je lui fais la meilleure chère (3) que je puis. Il a une grande affection de retourner d’où il vient et passer chez lui (4) ; je lui dis les inconvénients de l’un et de l’autre et tiens ferme ; nous

Lettre 459. — L. a. — Dossier de Turin, original.

1). Benoit Bécu.

2). Benoît Bécu.

3.) Chère, accueil.

4) Il était de Clermont-Ferrand et venait de La Rose.

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verrons. Que ferons-nous cependant pour ce lieu-là (5) ? Je vois bien qu’il faut un autre supérieur (6) et un prêtre à la place de M. Gautier (7). Nous avons un prêtre tel qu’il le faut. Que vous semble si nous mettions M. Cuissot en ce lieu-là pour gouverner et M. Chiroye (8) à Luçon (9) ? Je me trouve en peine de faire autrement. Un mot de votre avis, s’il vous plaît. Il y a deux choses à considérer ici : 1° si M. Chiroye a l’esprit de direction ; 2° si M. Thibault (10) l’aura de soumission ; il l’a à présent à l’égard de M. Cuissot et est content et en bonne assiette. Je vous prie de m’en dire votre avis au plus tôt. En ce cas, M. Benoît reviendrait à Richelieu, ou je vous enverrais quelqu’autre.

J’écris à M. Cuissot qu’il prenne trois cents livres pour

5). La Rose.

6). Pour remplacer Benoît Bécu.

7). Denis Gautier, né à Langres, reçu déjà prêtre dans la congrégation de la Mission à l’âge de vingt-neuf ans, supérieur à Richelieu de 1642 à 1646 et de 1648 à 1649.

8). Jacques Chiroye, né à Auppegard (Seine-Inférieure), le 14 mars 1614, entré dans la congrégation de la Mission le 25 juin 1638, reçu aux vœux le 9 mars 1660, supérieur à Luçon (1640-1650, 1654-1660, 1662-1666) et à Crécy (1660-1662), mort le 7 janvier 1689.

9). Une des clauses contenues dans le contrat de fondation de l’établissement de Richelieu portait que trois des prêtres de cette maison iraient dans le diocèse de Luçon «quatre fois l’année, aux saisons les plus convenables» et s’y emploieraient «six semaines à chaque fois» (Cf. lettre 287) Depuis peu de temps saint Vincent avait jugé bon d’établir, à Luçon même, une maison distincte de celle de Richelieu, avec Gilbert Cuissot comme supérieur. Les missionnaires se contentèrent d’abord d’une maison louée. Leur installation n’était pas encore terminée quand saint Vincent écrivait cette lettre. Un don du cardinal de Richelieu, leur fondateur et bienfaiteur, leur permit d’acheter l’hôtel de Pont-de-Vie en décembre 1641. (Voir dans la Revue du Bas-Poitou, 1911, pp. 33-50, l’article de F. Charpentier,.Saint Vincent de Paul en Bas-Poitou.)

10). Jean Thibault, né à Paris en 1615 reçu dans la congrégation de la Mission le 29 juillet 1638. Les craintes du saint étaient fondées. Jean Thibault n’avait pas l’esprit de soumission. Il fut rappelé à Paris peu après et quitta la compagnie en 1642. Il ne faut pas le confondre avec Louis Thibault, le futur supérieur de Saint-Méen, qui sut mériter par sa conduite les éloges du saint.

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son ameublement et que nous les paierons à lettre vue ici. Selon votre désir, que faudra-t-il bien pour eux trois ? Est-ce Pierre Rogue, le berger, qui a été céans (11), qui est à Richelieu ? Je serais bien aise qu’il y voulut demeurer et pense qu’il en a besoin ; car les personnes qu’il va trouver le tiendront dans la petite vanité de son esprit ; vous verrez.

Monseigneur de Tours (12) me fait plainte de ce qu’on a prêché en faveur des personnes qui se disent possédées à Chinon et qu’il assure ne l’être pas et ne pas trouver bon qu’on traite comme l’étant (13). Je ne lui ai su que dire, sinon que je saurais ce que c’est. Je vous prie de me le mander et de dire à la compagnie qu’on ne dise ni fasse rien contre le jugement qu’il a porté. En effet, le jugement de ces choses se doit rapporter à lui, et nul peut exorciser dans un évêché sans la permission de l’évêque.

Pour cette bonne fille, toutes les choses qu’on m’en dit me font défier de son esprit. J’ai peine qu’elle soit à Richelieu, et si elle n’a point de demeure à Chinon, ni parent qui s’en veuille charger, in nomine Domini, je pense qu’il la faudra envoyer ici.

Mademoiselle Le Gras désirerait que vous allassiez faire un tour à Angers pour visiter ses filles sous forme

11) Probablement comme domestique

12) Bertrand d’Eschaux (14 octobre 1618-21 mai 1641). Le diocèse était alors gouverné par le coadjuteur de l’archevêque, Victor le Bouthillier.

13) Poussées par Pierre Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon, dont le nom est mêlé à l’histoire des religieuses de Loudun, qu’il exorcisa, plusieurs femmes acceptèrent de jouer le rôle de possédées, pour donner plus de poids, en les formulant au nom du démon, à d’odieuses accusations contre Santerre, curé de Saint-Louand, et le prêtre Gilloire. Pierre Barré ne recula devant rien mensonges, fourberies, sacrilèges, tout lui fut bon. Le coadjuteur de Tours ne se laissa pas tromper. Arrêté et jugé en 1638, l’imposteur fut enfermé dans un monastère du Mans pour le reste de ses jours. ses complices, furent l’objet de mesures sévères, qui mirent un terme à leurs scandales. (Cf. Dumoustier, Essai sur l’histoire de la ville de Chinon

Chinon, 1809, in-12, pp. 131-141)

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de visite (14). Vous pouvez prendre pour sujet nos affaires du Pont de Cé (15) et de la rente ou les aides qui nous sont dues en ce lieu-là (16). Vous pourrez voir M. l’abbé de Vaux, qui est un très grand serviteur de Dieu et qui a une semblable charité pour ces filles, c’est le grand vicaire. Vous leur pourrez parler à chacune en particulier, et puis leur faire un entretien général, sans que cela parût ; et peut-être suffira-t-il pour cette fois que vous les voyiez en particulier. L’on mande que les Messieurs de l’Hôtel-Dieu leur ont fait des robes d’étoffe plus belle. Vous verrez cela et s’il n’est pas à propos de mettre notre sœur Barbe à Angers pour diriger, faire revenir Madame Turgis à Paris, et la sœur Isabelle, qui est la supérieure des filles, toujours infirme, à Richelieu, où peut-être l’air la pourra remettre (17). C’est la pensée de Mademoiselle Le Gras ; et la mienne est de vous chérir plus que moi-même un million de fois et d’être, en l’amour de Notre-Seigneur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL.

M. Dehorgny revint hier au soir de visiter la compagnie en Lorraine. Dieu a beaucoup béni son voyage et [il] a trouvé les choses en bon état, Dieu merci, si ce

14) Les mots visiter et visite ont ici deux sens différents. ce que saint Vincent demande à Lambert aux Couteaux, c’est que, tout en simulant une simple visite, il fasse discrètement chez les sœurs d’Angers la visite canonique en usage dans les communautés

15). Petite ville pittoresque sur la Loire, près d’Angers, formée d’îlots reliés par des ponts et s’étendant sur les deux rives. Sa grande importance stratégique lui a valu l’honneur de plusieurs sièges.

16). Les aides des Ponts-de-Cé étaient affermées 1800 livres le 19 Juin 1638, jour elles furent laissées à la congrégation de la Mission pour la maison de Troyes par le commandeur de Sillery (Ach. Nat. S. 6712).

17. Le changement de la sœur Isabelle n’eut lieu qu’entre les moi d’août et d’octobre 1641.

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n’est à Toul, où M. [Colée (16)] exerce toujours la patience du bon M. du Coudray. O Monsieur, que la compagnie est obligée de s’humilier et de louer Dieu de cet emploi et de lui demander la grâce d’en bien user ! Je tâcherai de vous faire copier les lettres que M. Dehorgny m’en a écrites et de les vous envoyer.

Notre-Seigneur protège notre frère Mathieu d’une protection particulière, tandis qu’il permet que la plupart du monde soit volé en ce pays-là, voire même devant ses yeux, quoiqu’il y aille tous les mois avec 2.500 livres ; et le dernier mois il en avait douze mille, le surplus étant pour le secours des religieux et des religieuses, qui meurent de faim en ce pays-là.

Depuis deux ou trois mois, Dieu nous a fait la grâce d’assembler quelques personnes de condition de cette ville pour l’assistance de la noblesse qui y est. Sa providence nous fournit six mille livres par mois et un peu plus pour cela. Au nom de Dieu, Monsieur, prions et nous humilions très bien ; je vous supplie d’aider un pauvre Gascon pour cela (19).

Suscription. A Monsieur Monsieur Lambert, supérieur des prêtres de la congrégation de la Mission de Richelieu, à Richelieu.

18) Le nom qui se trouvait sur l’original a été si bien raturé qu’il est illisible.

19) Certains ont prétendu, dans le courant du XIXe siècle, à l’encontre d’une tradition constante et unanime, que l’Espagne est le pays natal de saint Vincent. Tous les documents s’accordent avec la tradition. Dans la lettre 575 saint Vincent déclare lui-même qu’il est français ; ici il se dit gascon ; dans une de ses lettres, il prie Louise de Marillac de présenter ses hommages à Madame de Ventadour, marquise de Pouy «comme à son unique dame, de laquelle la Providence l’a rendu sujet de naissance». Un acte notarié, du 4 septembre 1626, signé de son nom, commence par ces mots : «Fut présent Vincent de Paul…., natif de la paroisse de Poy, diocèse d’Acqs, en Gascogne. Dans sa conférence du 2 mai 1659 aux missionnaires, il parle d’un voyage à Poy, le lieu d’où je suis, L.’évêque de Dax est son évêque ; c’est ainsi qu’il le nomme tou-

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460. — A PIERRE ESCART (1)

Saint-Lazare-lez-Paris, ce 25 juillet 1640.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je vous demande très humblement pardon de ce que j’ai tant mis à vous faire réponse, et vous promets de m’amender, moyennant l’aide de Dieu.

Votre lettre m’a apporté une consolation que je ne vous puis exprimer, voyant le zèle que Notre-Seigneur vous donne pour votre avancement à la perfection et

jours. Les lettres de tonsure le disent né «sur la paroisse de Pouy, diocèse de Dax :. Au XVIIe siècle, on montrait à Pouy et on honorait d’un culte religieux sa maison natale. On fit l’impossible pour la conserver. L’antique demeure tombant en ruines, on s’efforça du moins de garder la chambre dans laquelle le saint était né. Quand le temps eut achevé son œuvre de destruction, on bâtit une chapelle sur l’emplacement de la chambre natale. (Voir l’Histoire de la maison de Ranquine avant le XIXe siècle dans le Bulletin de la Société de Borda, année 1906, p. 337 et suiv.) Les Papes (bref de béatification et bulle de canonisation), les rois (Arch. Nat. MM 538), les témoins du procès de béatification, les biographes du saint, sauf quelques écrivains espagnols du XIXe siècle, tous n’ont qu’une Voix pour affirmer que saint Vincent a pris naissance dans le village de Pouy, au diocèse de Dax. Il n’est pas de vérité historique plus solidement établie.

Lettre 460. — L. a. — Dossier de Turin, original.

1). Pierre Escart, né en Suisse, au canton du Valais, en 1612, était entré dans la congrégation de la Mission le 6 mars 1637 et avait reçu le sacerdoce l’année suivante. Il fut placé à Annecy dès la fondation de la maison et envoyé plus tard à Richelieu. Au début de son séjour à Annecy, il fit bonne impression sur sainte Jeanne de Chantal, qui disait de lui : «M. Escart est un saint». M. Escart était en effet vertueux, zélé et très austère. Il aurait continué de plaire à sainte Chantal s’il avait su garder de la modération dans son zèle, supporter plus patiemment les défauts des autres et juger ses confrères, ses supérieurs surtout, avec plus d’équité. Son tempérament le portait aux extrêmes. Dan un accès de folie, il tua un de ses amis, et mourut à Rome, où il était allé demander l’absolution de ce meurtre.

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pour celui de la compagnie. Continuez, Monsieur, au nom de Notre-Seigneur, à demander cette grâce à sa divine bonté et à y travailler à bon escient ; tempus enim breve est, et grandis nobis restat via (2). O Monsieur Escart, que je chéris plus que moi-même, que je fais volontiers cette même prière à Dieu et pour vous et pour moi ! Mais quoi ! ma misère est si grande que je suis toujours dans la poussière de mes imperfections ; et au lieu que l’âge de soixante ans que j’ai me devrait être un plus puissant aiguillon pour travailler à l’amendement de ma misérable vie, je ne sais comme cela se fait que j’y avance moins que jamais. Vos prières, Monsieur Escart, mon cher ami, m’aideront à cela, et celles de ces tant bonnes âmes que vous voyez de delà. Je vous demande une messe au tombeau de notre bienheureux Père (3) pour cela.

Je ne sais si la vue que j’ai de mes misères me fera vous dire ce que je m’en vas vous écrire ; mais j’entends le vous dire en la vue de Dieu et dans l’esprit de simplicité qu’il me semble que je l’ai considéré, ce matin, devant Dieu.

Je vous dirai donc, Monsieur, qu’il me semble que le zèle que vous avez pour l’avancement de la compagnie est toujours accompagné de quelque âpreté et que cela passe même à l’aigreur. Ce que vous me dites et que vous appelez lâcheté et sensualité en quelques-uns me le fait voir, et notamment l’esprit dans lequel vous le dites. O mon Dieu ! Monsieur, il faut bien prendre garde à cela. Il est facile, Monsieur, de passer du défaut à l’excès des vertus, de juste de devenir rigoureux et de zélé inconsidéré. L’on dit que le bon vin devient facile-
2). Première épître aux Corinthiens, VII, 29, et troisième livre des Rois, XIX, 7.

3) Saint François de Sales.

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ment vinaigre et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vrai que le zèle est l’âme des vertus ; mais certes, Monsieur, il faut qu’il soit selon la science, dit saint Paul (4) ; cela s’entend : selon la science expérimentale ; et pource que les jeunes gens n’ont point cette science expérimentale pour l’ordinaire, leur zèle va à l’excès, notamment en ceux qui ont de l’âpreté naturelle. O Jésus ! Monsieur, il faut bien prendre garde à cela et se défier de la plupart des mouvements et des saillies de notre esprit, tandis que l’on est jeune et de cette complexion. Marthe murmurait contre la sainte oisiveté et la sainte sensualité de sa chère sœur Madeleine et la regardait comme si elle faisait mal de ne pas s’empresser comme elle pour traiter Notre-Seigneur. Vous et moi aurions eu peut-être son même sentiment si nous eussions été présents ; et cependant, o altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei ! quam incomprehensibilia sunt judicia ejus ! (5) voilà que Notre-Seigneur déclare l’oisiveté et la sensualité de la Madeleine lui être plus agréables que le zèle moins discret de sainte Marthe ! Vous me direz peut-être qu’il y a différence entre écouter Notre-Seigneur, comme la Madeleine, et écouter nos petites tendretés, comme nous faisons. Hélas ! Monsieur, que savons-nous si ce n’est pas Notre-Seigneur qui a inspiré lui-même la pensée du voyage des deux dont vous me parlez et celle des petits soulagements qu’ils prennent ? Je suis bien assuré d’une chose, Monsieur, que diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum (6) et ne doute point que ces mêmes personnes n’aiment bien le bon Dieu. Et comment auraient-ils quitté leurs parents, leurs amis, leurs biens et

4) Épître aux Romains, X, 2.

5) Épître aux Romains, XI, 33.

6) Épître aux Romains, VIII, 28.
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toutes les satisfactions qu’ils avaient en tout cela, pour aller chercher la pauvre brebis égarée parmi ces montagnes, s’ils n’aimaient Dieu ! Et si l’amour de Dieu est en eux, comment n’estimons-nous pas que Dieu leur inspire ce qu’ils font et ce qu’ils laissent à faire, et que tout ce qu’ils font est pour le mieux et ce qu’ils laissent à faire aussi ! Au nom de Dieu, Monsieur, entrons dans ces véritables sentiments et dans ces pratiques, et craignons que le malin esprit ne prétende, par l’excès de notre zèle, nous porter au manquement de respect vers nos supérieurs et de la charité que nous devons à nos égaux. C’est à cela, Monsieur, qu’aboutissent pour l’ordinaire nos zèles moins discrets et l’avantage que l’esprit malin en retire. C’est pourquoi, je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur, Monsieur, travaillons à nous faire quittes de nos zèles, notamment de ceux qui choquent le respect, l’estime et la charité. Et pource qu’il me semble que l’esprit malin prétend cela sur vous et sur moi, étudions-nous à humilier notre esprit, à bien interpréter les façons de faire de notre prochain et à le supporter dans ses petites infirmités.

Oui, mais si je le supporte, adieu nos petits règlements, l’on n’en gardera plus aucun. Et puis vous savez, me direz-vous, que vous m’avez chargé de tenir la main à ce qu’ils s’observent.

Je réponds à la première difficulté, qui est de l’anéantissement de l’observance des règlements, qu’il nous doit suffire de faire sentir au supérieur, dans le respect et la révérence qu’on lui doit, les manquements qu’on voit et les inconvénients qui s’en ensuivent, et attendre que Notre-Seigneur y pourvoie, ou par la prochaine visite, en laquelle l’on doit rapporter les manquements de la communauté en général et de chaque personne en particulier, voire même ceux du supérieur, notamment le manque-

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ment de soin de faire observer les règlements, ou bien l’on peut en donner avis au supérieur général, et après cela être en repos, dans la confiance que Notre-Seigneur y pourvoira ou par le changement des officiers, ou parce qu’eux-mêmes changeront par quelque retraite, par quelque oraison où Dieu leur donnera lumière et force pour remédier à ce défaut. Bref il faut commettre cela à la divine Providence et être en repos.

Quant à la seconde objection, qui est que vous avez charge de veiller sur le règlement, je vous dirai, Monsieur, que cela est vrai ; mais que cela s’entend que l’on doit veiller en la manière que j’ai dite ci-dessus, qui est d’avertir le supérieur dans l’esprit d’humilité, de douceur, de respect et de charité, et après cela, s’il n’y remédie, en donner avis au supérieur général. Et c’est ce que vous avez fait, mais des l’esprit d’empressement, d’âpreté et d’aigreur même ; et c’est, Monsieur, ce qu’il faut toujours soupçonner dans tout ce que nous faisons ; non enim in commotione Dominus, sed in spiritu lenitatis (7). Que si, après tout cela, les choses vont comme auparavant, il faut demeurer en paix ; et c’est, Monsieur, ce que je vous prie de faire.

J’espère, à la fin de cet automne, de vous aller visiter, et alors nous en parlerons plus particulièrement, comme aussi du voyage que vous me proposez. Je prie Notre-Seigneur cependant, Monsieur, qu’il soit la joie et la paix de votre cœur.

Or sus, Monsieur, il faut que je finisse en vous disant derechef que je vous chéris plus que moi-même et que j’ai une parfaite confiance qu’après que vous aurez honoré d’une manière particulière l’humilité et la douceur de Notre-Seigneur quelque temps durant, par affection, par actes assaisonnés de cet esprit de douceur et

7) Troisième livre des Rois XIX, 11.
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d’humilité, vous deviendrez, moyennant l’aide de Dieu, un homme tout à fait apostolique ; et c’est ce que je lui demande avec toute l’affection qui m’est possible, qui suis, en l’amour de Notre-Seigneur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL.

Suscription : A Monsieur Monsieur Escart, prêtre de la Mission, à Annecy.
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