Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


télécharger 405.92 Kb.
page9/13
typeDocumentos
exemple-d.com > droit > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13


  1. Illusions perdues.


Paradoxe de pays qui sont épuisés mais continuent à gouverner une bonne partie du monde. Le départ des Européens de leurs colonies ne paraissait pas envisageable, ni pendant la guerre ni immédiatement après. Cependant, les premiers mouvements se font connaître, et vont être très efficaces, comme en Indonésie de 1945 à 1949. Ce petit pays se découvre comme tel, et cela va appuyer sur son engagement dans l’Europe naissante. Dans les faits, il faut se rappeler que, si la principale préoccupation de Washington est Moscou, celle de la plupart des pays européens occidentaux est de conserver leurs colonies, à tel point qu’il peut y avoir télescopage entre les deux réalités, rappelant le dualisme du contexte (Suez/Hongrie). Bientôt, ces préoccupations se rejoignent comme dans le cas de l’Indochine pour la France. Ce dernier pays mettra plus de 10 ans à défendre son statut de puissance impériale, avant de se résigner à son sort européen, perdante et en partie ruinée. Les réformes alors mises en place par de Gaulle servent à cette conversion, que ce soit la réforme Pinay-Rueff ou l’amélioration des infrastructures de transport. Il faut quand même se rappeler que l’esprit reste à la grandeur de la France : de Gaulle est bien placé pour se rappeler de la spirale négative qui touche le pays depuis 1871, les humiliations face aux Allemands, de même que celles subies après la guerre face aux Anglo-américains (FDR, l’écartement des grandes décisions, l’éviction du club nucléaire, la dépendance à l’égard des EU avec l’Indochine, Suez). Nassau est un prétexte pour de Gaulle pour rompre avec cette logique, et explique son rapprochement avec la RFA.

Partout, l’Europe perd pied, comme après la crise de Suez où les intérêts américains (doctrine Eisenhower) et soviétiques s’affirment dans la zone du Proche-Orient (après 1968, annonce du retrait des forces britanniques « à l’est de Suez » = Aden). En tout cas, cette crise marque le début de l’accélération du retrait britannique : 8 membres du Commonwealth en 1950, 21 en 1965. La leçon tirée par les Britanniques est différente de celle des Français : l’alignement leur paraît la meilleure solution, en cherchant à influer le plus possible les positions de Washington. Au RU, après la « nouvelle ère élisabéthaine » qui vit dans le culte de la 2GM, avec des idéaux égalitaires et plutôt positive, les premiers doutes s’instillent, ce qui se vérifient dans des films plus noirs et insistant sur les cassures sociologiques et l’amertume (La Paix du dimanche, 1958, Les Chemins de la haute ville, 1959). Cette conscience de la perte d’un dessein se confirme du point de vue économique lorsqu’en 1965, les échanges de la GB avec l’Europe dépasse le commerce avec le Commonwealth).

Le projet européen marque ainsi donc des points, surtout qu’après l’échec de la CED, on se rend compte que l’intégration économique permet de ménager les susceptibilités nationales. La CEE fut fondée dans un moment de faiblesse, pas de force, et c’est précisément parce qu’elle mise tout sur l’économie, et qu’elle compte sur l’appoint américain pour le reste, qu’elle n’est pas un substitut à la puissance de Washington. Aucune économie européenne ne se suffit à elle-même, ce qui encourage la coordination, et relève de la défense des intérêts nationaux avant tout (agriculture pour les Français). Les Français ont à l’époque largement contribué à façonner une Europe à mi-chemin entre fédéralisme et intergouvernementalisme.
A l’Est, la mort de Staline marque les esprits, Beria entamant des réformes poursuivies par Khrouchtchev (voir les révoltes des camps sibériens en 53-54 + révolte de Berlin). Entre 56 et 56, 5M de détenus sont libérés du Goulag. La déstalinisation s’applique progressivement (fin du Kominform, visite à Belgrade en 1955 + XXe Congrès), ce qui permet une reprise en main en douceur. Certains pays de l’Est y voient un encouragement : pas vraiment la Tchécoslovaquie, encore au pas, mais la Pologne, qui voit certaines manifestations, aboutissant à l’éviction du Soviétique Constantin Rokossowski du ministère de la Défense nationale et le choix de Gomulka, un ancien prisonnier de Staline, comme SG, visage « national » du communisme (« octobre polonais »). Ne pas rêver : Khrouchtchev finit par cautionner ce choix parce qu’il y voit la meilleure façon de continuer à contrôler le pays. En Hongrie, Nagy est en place depuis juillet 53 : ses premières mesures sont libérales (fermeture des camps de travail, autorisation aux paysans à quitter les kolkhozes s’ils le souhaitent). Il est remplacé en 55 pour dérive droitière par Rakosi en 55, mais celui-ci, anti-titiste notoire, gêne à une époque où le rapprochement avec Belgrade devient effectif. Nagy revient. Ironiquement, ce qui va mettre le feu aux poudres est la ré-inhumation publique de Rajk le 6 octobre (qui avait quand même été un stalinien fervent) : 10 jours plus tard, une « Ligue des étudiants hongrois » est créée, sans affiliation communiste. Les manifestations prennent de l’ampleur et, face à celle-ci, Nagy finit par évoquer à la radio, le 30 octobre, le retour à la coalition de la Libération. Le 31, il annonce entamer des négociations pour obtenir le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie. Prêts dans un premier temps à négocier, les Soviétiques apprennent que des troubles ont commencé à Timisoara et en Bulgarie, rappelant l’effet de contamination des révoltes de 1848. L’intervention est décidée, surtout que le 1er novembre, Nagy annonce que la Hongrie est neutre. Le 4, les troupes du Pacte passent à l’attaque. Budapest tombe en 3 jours, et Kadar remplace Nagy. 2.700 Hongrois morts au combat, 341 exécutés plus tard (le dernier en 61), 22.000 condamnés à des peines de prison, 13.000 expédiés dans des camps de travail jusqu’à l’amnistie de mars 63. 200.000 (2% du pays) ont fui. Les Etats-Unis ont pour leur part changé leur politique, acceptant définitivement le contrôle de la zone par les Soviétiques (alors que Radio Free Europe avait laissé penser le contraire). Pour leur part, Britanniques et Français sont préoccupés par l’affaire de Suez, alors qu’Eisenhower est pris par sa campagne de réélection. Quant aux autres démocraties orientales, elles s’inquiètent de la formation d’un précédent démocratique, même les Polonais ou les Yougoslaves (forte minorité hongroise en Voïvodine) partageant cette inquiétude. En revanche, cette action dessert les formes progressistes affichées par Khrouchtchev : à l’ouest, les défections commencent (400.000 adhérents du PCI s’en vont entre 55 et 57), surtout chez les jeunes, qui se tournent de plus en plus vers les idéaux affichés par les pays du tiers monde. A l’Est, une nouvelle génération se forme, sceptique face aux réformisme affiché par Moscou et à l’aide que l’Occident peut leur apporter. En Hongrie, la situation est peu à peu libéralisée (« communisme du goulasch) », mais la foi communiste est désormais mourante.


  1. L’âge de l’abondance.


Les indicateurs sont au vert dans les 50’s : +6,5% en RFA, 5,3 en Italie, 3,5 en France. En comparaison avec l’époque précédente (1913-1950), on ne peut que constater la différence : dans l’ordre, 0,4, 0,6 et 0,7. Jusqu’en 1973, le PIB/tête aura augmenté du tiers en RFA, de 150% en France.

L’un des facteurs est l’envol du commerce outre-mer du fait de la libéralisation : cet envol profite surtout à la RFA, dont la part des exportations passe de 7,3% en 1950 à 19,3 en 1960. Ce qui profite est la baisse continue des matières premières (surtout du tiers monde) et l’augmentation parallèle des produits manufacturés. Tout cela est favorisé par l’intégration croissante des économies européennes (qui précède les Traités de Rome), et une meilleure productivité au travail.

Un changement de fond se confirme, celui du passage d’une ère pré-industrielle à une société industrielle. En 1945, certaines sociétés sont encore rurales (Méditerranée, Scandinavie, Autriche, Europe orientale), et la part des agriculteurs reste importante (3 employés sur 10 en France), et seule la GB et la Belgique peuvent être dites post-agraires. Le renversement se fait dans le courant des 60’s (1/10 en France en 1971 ou en Autriche), le tertiaire remplaçant en grande partie le primaire (certains pays étant passés de l’un à l’autre sans passer par la case secondaire, comme l’Irlande ou la Scandinavie). Ce phénomène n’est pas le même dans les pays de l’Est, à cause de l’accent mis sur la production et l’extraction : les chiffres sont bons au départ, et impressionnent en Occident, mais ils sont trompeurs.

L’aide de l’Etat est variable : en Italie même, elle est minime au nord (aidé par les migrations du sud et tout un réseau de petites entreprises) et énorme au sud, quoi que pas toujours efficace (Cassa) ; en France, l’Etat pratique la planification indicative, alors que l’investissement est plus facile à surveiller par celui-ci à une époque où les placements à l’étranger sont plus difficiles et que les besoins intérieurs sont énormes ; en RFA, l’Etat joue un rôle d’arbitre, qui permet une stabilisation sociale propice aux investissements. C’est bien la formule de l’Etat-Providence qui triomphe partout, appuyé sur un cercle vertueux (dépenses publiques soutenues, fiscalité progressive et augmentation de salaires limitée).

Mais l’un des principaux facteurs de la croissance vient de la démographie. Elle avait toujours été capricieuse, stoppée par un facteur ou un autre (limites naturelles liées à l’agriculture, guerres ou maladies, émigrations). Surtout, dans l’entre-deux-guerres, le déclin semble inexorable (France : plus de morts que de naissances entre 1935 et 1944). Après 1945, la croissance est remarquable : population augmentée de 13% en GB jusqu’en 1960, 17% en Italie, 28% en RFA, 29 en Suède, 35 aux PB. En France, elle est de 30.

Le visage de ces pays change : en 1960, aux PB, en Irlande et en Finlande, 30% de la population a moins de 15 ans ; en France, on compte un habitant sur trois qui a moins de 20 ans en 1967.

La croissance est lié à un meilleur encadrement médical (taux de mortalité infantile en France tombé de 52 en 50 à 21,1 en 70), un contexte plus positif, notamment lié à la situation économique : le taux moyen de chômage en Europe est de 3% dans les 50’s, 1,5 dans les 60’s.

La mobilité est importante dans les régions de l’Ouest, de celles qui sont pauvres (Andalousie, Alentejo, Mezzogiorno) vers les plus riches (Catalogne, Lisbonne, Lombardie), avec des cas particuliers (RDA/RFA) ; elle est originale également parce qu’intra-européenne (alors que le baby-boom est encore trop récent pour les besoins de main-d’œuvre : Italie/Belgique dès les années 50, RFA/Italie. En 1973, les mandats d’ouvriers émigrés représentaient 90% des recettes d’exportation de la Turquie, 50 de la Grèce. 7M d’Italiens ont quitté leur pays entre 45 et 70, 1,5M de Portugais (population en 50 : 8,3), ¼ de la main-d’œuvre grecque. Cette main-d’œuvre est relativement tolérée, parce que temporaire par définition (« travailleurs hôtes » en RFA = Gastarbeiter), l’époque est au plein emploi et elle est parquée dans les banlieues lointaines. Les immigrés extra-européens sont peu nombreux au départ (600.000 Algériens en France dans les 60’s, 1,8 en GB en 76, soit 3% de la population, 40% étant né sur place).

Ainsi, les pays européens ont grandement profité d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, et vulnérable à souhait. Avec la crise, c’est cette main-d’œuvre qui sera en première ligne.

Autre aspect : la consommation. Celle-ci change et tranche avec des habitudes séculaires. Avant, on dépensait tout en produits de première nécessité. Après, on varie : déjà parce que le salaire augmente (X3 en RFA ou dans les pays du Benelux), et ensuite parce que l’offre se diversifie, parfois pour des objets « futiles » (cf bas nylon : 900.000 paires vendues en RFA en 49, 58 millions en 53), avec des endroits adéquats (supermarchés : 7 aux PB en 61, 520 en 1971 ; 49 à 1833 en France) et des objets idoines (frigos : 12% de foyers équipés en RFA en 1957, 93 en 74 ; Italie : de 2 à 94). La machine à laver met plus de temps à arriver, parce que l’eau courante s’installe plus lentement, et parce que le système électrique peut mal supporter deux appareils électroménagers en même temps (70’s surtout). D’autres objets, plus futiles, augmentent dans les achats, notamment les jouets (+350% entre 48 et 55), lié au baby-boom. Mais le plus spectaculaire est la voiture : 2,25M en GB en 1950, 11,5 20 ans plus tard ; 342.000 en Italie à 10M en 70, 2M en France à 12 (apparition des parcmètres au cours des 60’s + embouteillages : cf première scène de Huit et demi de Fellini, inimaginable avant). Apparition de voitures « locales », robustes, petites et faibles consommatrices (Coccinelle en RFA, 4CV en France, Fiat 500 et 600 en Italie), alors que le réseau ferroviaire est saturé et que les bus perdent des voyageurs. Le développement du tourisme en profite, encouragé par la généralisation des congés payés (2 semaines en moyenne, 3 en France ou dans les pays scandinaves) et la création de destination idéale (Saint-Tropez idéalisé dans Et Dieu créa la femme, 1956). Billy Butlin invente les ancêtres des Club Med, et des destinations explosent (Espagne, Yougoslavie), suivant des artères qui deviennent congestionnées (N7 en France, route du Brenner vers l’Italie).

La radio devient de moins en moins le média des Européens. Celle-ci est possédée par la plupart des foyers occidentaux (hors Espagne), et n’a pas beaucoup évolué ni dans sa forme ni dans son statut. L’individualisation de la radio avec les transistors dans les 60’s représente une avancée : ce ne sont plus les adultes qui choisissent les heures et les programmes, et des stations privées peuvent émettre des programmes ciblés pour la jeunesse (RTL, RMC, Salut les Copains).

La TV représente une révolution, mais avance lentement : 63.000 postes en France en 53 contre 15M aux EU. En 1970, 1 foyer sur 4 est équipé en Europe occidentale. Les contenus sont au départ très collet-monté, et ne représentent pas un élément de subversion, d’autant plus que les heures de diffusion sont courtes (TV sous la coupe de l’Etat) ; il n’empêche qu’ils contribuent à créer une culture visuelle commune (cf RAI en Italie), faisant entrer la politique dans les foyers (ce qui oblige les élites à l’adaptabilité). La fréquentation des cinémas baisse, et on y va de manière plus qualitative (pour voir un film alléchant) : pour le reste, on allume la télé.

De plus en plus de produits sont achetés en fonction de l’évolution du baby-boom : affaires pour bébés, affaires pour écoliers. Mais, de plus en plus, ce sont les jeunes qui achètent : ceux-ci, lorsqu’ils quittent l’école à 14 ans (souvent le cas), et qu’ils travaillent, peuvent désormais garder leur paie vu la suffisance de ce que touchent les parents (la famille n’est plus une unité de production, mais de consommation : apparition des « adolescents », qui n’ont plus à porter les mêmes vêtements que leurs parents). L’argent part aux vêtements (blousons noirs puis mini-jupes) ou à la musique (départ avec Rock around the Clock, 1956), pour une génération protégée et qui veut s’acheter « des trucs ». La publicité aide dans ce sens (France : +400% dans les magazines de jeunes entre 59 et 62, inventant le placement de produits en fonction de l’heure et de l’écoute et le marketing.

On parle alors d’américanisation. Il faut se rappeler que les EU, très présents en Europe, sont peu connus, mais font rêver. Peu parlent anglais, apprécient le jazz (plus à l’Est, mais par réaction politique), ont voyagé aux EU (quelques privilégiés, ceux qui ont pu participer aux missions de productivité), alors que les EU essaient de diffuser leur culture (Fondation Ford, Maisons de l’Amérique, bourses Fulbright). Cependant, les investissements américains en Europe sont surtout publics, et c’est seulement dans les 60’s que le privé s’y met aussi (cf JJSS), donnant à voir ce que l’on fantasmait auparavant avec l’American Way of Life, surtout dans la jeunesse (vogue du Levi’s, vu au cinéma, d’un produit jeune puisque ridicule sur une personne âgée ; succès des westerns ou de Lucky Luke, partie du fantasme européen projeté sur les Etats-Unis ; multiplication des américanismes que regrette un Etiemble en 1964). Tout cela contribue à creuser encore plus le « fossé des générations » en Europe occidentale, et à flatter l’anti-américanisme, surtout dans les pays « renversés » par les EU, France ou RU (Aragon, « une civilisation de baignoires et de frigidaires »).
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13






Tous droits réservés. Copyright © 2017
contacts
exemple-d.com