Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


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Il n’y a pas cependant que des perdants, entre ceux qui héritent de biens pris aux minorités, ou les prolétaires qui ont accès aux activités administratives, à des loyers très bas ou à l’école, au détriment des classes plus instruites ; beaucoup vivent de prébendes comme les organisateurs d’immeubles. Les réactions sont plutôt bonnes dans les pays en retard, plutôt mauvaises dans les autres endroits (manifestation des ouvriers de Skoda à Plzen ou à Berlin en juin 53).

Le destin entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est s’éloigne en tout cas à ce moment-là : dans le même temps où les EU ont injecté 14M de dollars dans les économies occidentales, l’URSS a extirpé la même somme des démocraties populaires. Un appendice de l’Europe s’estompe ainsi (la Russie a toujours questionné son appartenance à l’Europe), dans l’indifférence généralisée d’un Occident obsédé par sa reconstruction.


  1. Guerres culturelles.


Du point de vue intellectuel, la coupure avec le passé est encore plus forte, même si elle a des racines. Le ton apocalyptique et radical des fascistes, qui avait eu un grand succès, survit à travers les nouvelles thèses. Surtout, la différence est forte avec 14-18 : la jeunesse y a été fauchée, alors qu’après 1945, c’est elle qui reprend le dessus (Sartre 40, Beauvoir 37, Camus 32, Moravia 38, Böll 28, Milosz 34), notamment au sein des partis communistes (London 33). Enthousiasme juvénile d’intellectuels qui portent aux nues une « classe prolétaire » qu’ils idéalisent, peut-être parce qu’ils n’en font pas partie. On n’en est pas encore à la phase carriériste et bureaucratique, mais à celle de la foi. C’est plus tard, notamment avec le jdanovisme, que ces intellectuels découvrent une réalité déjà connue en URSS qu’ils sont au mieux les porte-paroles de tyrans étrangers, soumis à des vagues de répression en tant que cosmopolites, parasites ou juifs. Beaucoup d’intellectuels souffriront ainsi peu à peu d’une double marginalité : chez eux, mais aussi à l’Ouest où ils sont incompris (la foi s’accroît en raison inverse de l’expérience directe du communisme). Vienne a été asséchée, et l’Allemagne, centre notoire avant Hitler, est partagée en deux : en RDA survit une vie intellectuelle « antifasciste » (qui peut attirer des esprits comme Brecht), et singulièrement étriquée à l’ouest (ainsi que disqualifiée : Heidegger). La GB se tient à l’écart du débat de l’après-guerre (communisme résiduel, obsession pour le thème du déclin national). L’Italie est beaucoup plus active, à cause de son passé, de la forte présence des communistes (23% en 53) et de leur influence sur les socialistes (PSI de Nenni), de la présence d’hommes à la tête du PC plus cultivés que la moyenne (avant Gramsci, à l’époque Togliatti) qui multiplient les ponts avec des intellectuels venus de tous horizons (Amendola par exemple), de la mauvaise conscience d’intellectuels qui ont longtemps vécu avec le fascisme et s’en sont accommodés (de Sica, Rossellini). Même si ce PC appliquera en partie les directives staliniennes, son statut restera toujours à part dans la galaxie des mouvements européens.

Dans ces conditions, Paris redevient la capitale de la pensée européenne (première fois depuis les années 1840), avec une génération intellectuelle qui se retrouve dans l’existentialisme (Sartre, Beauvoir, Aron, Merleau-Ponty, Camus, tous au départ aux Temps Modernes ou à Combat). La violence politique y est un héritage naturel de l’histoire, ancienne ou récente, avec un Herriot, pourtant radical et bedonnant, que la France ne se referait que par un « bain de sang », sans compter un anti-américanisme naturel, qui est encouragé par le Plan Marshall ou la généralisation de Coca-Cola sur le Vieux Continent. Tout est réuni pour que les intellectuels français adhèrent, en pensée si ce n’est en actes, à ce qui se fait à l’est (visites d’Eluard, qui a toujours refusé de condamner le jdanovisme pour ne pas décourager les pauvres…), d’autant plus que le PCF fait 28% en 1946, avec à sa tête un bureaucrate « moscovite », Thorez. Mais en face d’autres intellectuels se détachent, et le communisme devient un débat d’ordre public, à travers les procès Kravchenko de 49 (où les intellectuels Aragon, Vercors, Joliot-Curie ou Cassou seront témoins pour défendre l’URSS) ou Rousset en 50 (qui accuse l’URSS de contrôler des camps de concentration dans un but économique). Le PCF garde la main cependant en entretenant le flambeau de l’antifascisme (souvenirs de la résistance), qui fait passer tous ceux qui n’en sont pas pour des fascistes ou des proto-fascistes. On joue des souvenirs de Stalingrad pour démontrer que le peuple soviétique est du côté de la liberté, et l’on porte crédit aux procès staliniens pour démontrer que la vraie révolution est toujours à l’est (certitude rhétorique qui ne coûte pas à ceux qui s’en font les porteurs). Personne alors n’ose critiquer le communisme de par son prestige et le désir de communier avec un mouvement qui paraît porté par l’histoire, et qui sait manier les subtilités de la rhétorique, par exemple avec le mot « paix » (mouvement de la paix, 48, Wroclaw ; congrès de la paix, 49, appel de Stockholm, mars 50).

En face les anticommunistes sont divisés, de la droite réactionnaire aux trotskystes. Les premiers sont discrédités, et ceux qui s’en réclament encore se comportent en dandys provocateurs (Jacques Laurent, Roger Nimier) ; il y a les intellectuels conservateurs qui n’ont pas changé leur ligne comme F. Mauriac, qui cependant est gêné par le parfum américain qui embaume l’ouest européen, alors que d’autres plus libéraux et plus réalistes le sont moins, même s’ils n’approuvent pas forcément (Aron, Einaudi, Berlin) ; ajoutons les sociaux-démocrates qui ont des atomes crochus avec les New Dealers qui sont encore aux commandes à Washington, qui finance une grande partie des activités de leurs partis ou de leurs syndicats, en France ou en Belgique (en Italie, les fonds vont plutôt vers la démocratie chrétienne) ; ces mêmes sociaux-démocrates connaissent pour certains, de par leur histoire, les intentions ou en tout cas les méthodes communistes (Blum, Schumacher) ; enfin, certains finissent par se faire violence, notamment au moment du procès Rousset, comme Camus (L’homme révolté de 51 contre la violence révolutionnaire) et avant lui Silone. Les matériaux à disposition de ces anticommunistes existent, mais resteront confidentiels : le Congrès pour la liberté de la culture, créé en juin 50 en réaction au Mouvement pour la paix (Aron, Russell, Croce, Jaspers, Maritain) et leurs publications (Encounter, Preuves, Tempo Presente et Der Monat). Preuves ne comptera que 3.000 abonnés dans les années 50, ce qui démontre l’isolement de l’opposition aux communistes, dans un paysage culturel dominé par les publications communistes, neutralistes ou pacifistes (mais se rappeler de l’énorme succès littéraire, dans l’après-guerre, du Zéro et de l’Infini et de J’ai choisi la liberté). Ces intellectuels peuvent en tout cas compter sur le soutien américain, première fois que ce pays se lance dans l’influence culturelle, chose qu’on déjà fait la plupart des pays européens : après une phase de simple « réorientation démocratique », la CIA et autres administrations spécialisées (Fondation Ford par exemple) subventionnent dans un sens anticommuniste. 69 Maisons de l’Amérique sont ouvertes, où l’on peut assister à des conférences, emprunter des livres et apprendre l’anglais (qui remplace peu à peu le français) ; Radio Free Europe est ouverte à Munich en 1950, mélangeant musique populaire et bulletins d’information réguliers. Surtout, les Américains ont pour eux deux armes que les Soviétiques ont imprudemment condamnées (à l’imitation des Allemands), le jazz et le cinéma, qui exercent un attrait indéniable et sans concurrence en Occident.
CONCLUSION :
Impression de temps suspendu en Europe, avec des habitudes inchangées : le charbon représente les 9/10e de l’énergie consommée, le cadre de vie reste traditionnel (et même semble revenir un peu en arrière du fait des difficiles conditions de vie et de transports), les habitudes sociales n’ont pas vraiment changé (différences marquées, habitudes vestimentaires, beaucoup de petits enfants ne vont pas au-delà du primaire (les 9/10e en Italie), un style « vieux-jeu », fait de petites censures et d’autocensures, continue à caractériser les milieux, de la radio à la TV naissante. La religion jouit d’un été indien (ou d’une grande autonomie en Espagne), avec des Eglises qui continuent à se mêler de politique (voir les excommunications pour mauvais vote, fréquentes), surtout catholiques (cf démocraties chrétiennes). Le cinéma est un bon aperçu de cet état semi-comateux, en particulier le néo-réalisme italien. Il rappelle que l’Europe reste plongée dans la misère et dans le rappel incessant de la guerre par les décombres persistantes (7 ans en moyenne pour avoir un logement en GB, 1 foyer sur 4 dans la pauvreté en Italie, 17M de nécessiteux en RFA encore en 1950) ainsi que le rationnement (fin en 54 en GB, en 58 en RDA, …), favorisant toutes les restrictions (sur les voyages pour épargner les devises, sur la législation du travail (excluant les travailleurs étrangers comme dans les années 30). Tout le monde est usé, même les machines : 20 ans en moyenne en France contre moins de 5 aux EU, alors qu’un paysan français produit pour 5 consommateurs et son équivalent américain pour 15.

L’après-guerre dure donc plus longtemps qu’on ne le dit, et personne ne peut prévoir les années de changement brusque qui vont commencer, surtout dans l’esprit sceptique qui est celui des Européens après le grand désastre. Mais des changements se font sentir : une culture de masse apparaît, relativement dépolitisée, et découvre des distractions jusque-là inconnues ; la fécondité reprend, ce qui est une nouvelle importante pour un continent depuis longtemps déclinant (taux de natalité de +11%/1937 en 1949 au RU, +33% en France).


  1. Malaise dans la prospérité (1953-1971).




  1. La politique de la stabilité.


A partir de 1950, on entre dans une nouvelle ère sans que personne ne s’en rende vraiment compte : les alliances occidentales ressemblent fort aux pactes des années 20, dans une ambiance où le retour du fascisme ou l’expansion du communisme sont plausibles. Mais peu à peu, l’état de guerre s’éloigne, malgré les occasions (Berlin, Autriche, Italie/Yougoslavie) sans que les Européens n’y soient pour grand-chose, surtout du fait de l’engagement croissant des Américains.

L’Allemagne reste divisée, avec l’accord tacite des deux Grands, mais sans traité de paix. Le traité de CED a été imaginé pour parer les besoins d’une défense occidentale par les Européens, mais a échoué du fait des réticences françaises. En échange, on imagine un statut de défense intégrant les Britanniques (4 divisions en permanence sur le Vieux continent, pour la première fois depuis le Moyen Age), et reconnaissant la RFA (et abolissant la Haute Commission alliée en Allemagne), qui entre dans la toute nouvelle UEO (traité de Paris, 30 décembre 54). Les Soviétiques, mécontents, créent le 15 mai 55 le Pacte de Varsovie, intégrant la RDA. Parallèlement, des conflits « mineurs » sont réglés, tels que l’Autriche ou Trieste. Le tout est suivi du sommet de Genève en juillet 55 (le premier depuis Potsdam) qui établit un climat de coexistence pacifique, et permet la libération de 10.000 prisonniers allemands (visite d’Adenauer à Moscou en septembre 55). Sans qu’on le dise, le livre se referme sur les crimes et châtiments de la 2GM.

Ces règlements en Europe se font sur fond de surenchère nucléaire, qui les expliquent en partie : côté EU, 9 bombes en 46, 50 en 48 170 au début des 50’s, 2000 en 54 ; 50 bombardiers en 48, plus de 1000 en 53 (et 55 = lancement des B52’s) ; côté soviétique, 5 missiles en 50, 1700 10 ans plus tard. En 52 et 53, les 2 testent leurs bombes H, alors que Dulles évoque la théorie du Roll Back, dans le même temps où les Soviétiques mettent au point les premiers missiles intercontinentaux, juste avant les Américains, sans parler de Spoutnik (les 2 en 57).

Les Américains voient à terme dans la nucléarisation de l’Europe un moyen de se désengager du continent, mais les Européens n’en veulent pas : les Français et les Britanniques travaillent bien sur une force de dissuasion, mais qu’ils ne veulent pas partager.

La question de la nucléarisation a à voir avec Berlin, et explique les rodomontades de Khrouchtchev à partir de 58 : ce qui l’inquiète n’est pas tant l’hémorragie favorisée par la partition de la ville (environ 3M de départs entre 49 et 61, soit 16% de la population de RDA), mais le fait que la RFA puisse être armée de missiles pointés sur Moscou. Après bien des tergiversations (où il apparaît que Washington, même opposé à quitter Berlin-Ouest, n’a rien contre le maintien des Soviétiques en RDA), le Mur est dressé dans la nuit du 19 août 61. Au fond, celui-ci rassure les contemporains, sauf les Allemands : la question allemande est gelée, malgré les apparences (Ich bin ein Berliner, juin 63). La GF a l’air alors de s’éloigner de l’Europe (Cuba, Chine, etc…), et les débats se figent (Berlin redevient une question provinciale).

Dans les démocraties occidentales, on peut parler d’adaptation dans les points le plus chaud. C’est le cas par exemple en Italie, où l’après-fascisme résulte d’un compromis DC/PCI qui se partagent la plupart des municipalités, dans un système clientéliste (50 : Cassa per il Mezzogiorno) qui permet une transition en douceur et la stabilisation du régime dans une zone pourtant perturbée, avec une vision idéalisée d’un passé résistant. En Autriche, les problèmes séparant depuis 1918 socialistes (pro-Anschluss) et les chrétiens démocrates (autoritaires) furent mis de côté, vu la proximité de l’Armée rouge et l’impossibilité d’une nouvelle Anschluss, et les deux tendances gouvernèrent en tandem (Grande Coalition, système du Proporz). La neutralité devient partie intégrante de l’identité autrichienne.

Dans ces deux cas, on trouve les mêmes tendances à la dépolitisation, au consensus et à la bascule entre une démocratie chrétienne et une gauche réformiste, même mouvement dans des pays comme la Belgique ou les Pays-Bas, où le système des piliers permet une stabilisation en douceur.

Même tendance à la stabilisation dans ce pays improbable qu’est la RFA, minée par toutes les tentations : le gouvernement est décentralisé, et le pays divisé en régions, les rapports Bundesrat/chancellerie normalisés pour ne plus connaître les fragilités de Weimar. L’économie sociale de marché est établie pour éviter toute surenchère (l’Etat détient 40% des grandes industries et des banques, la « codétermination » est institutionnalisée en 1951, intégrant des représentants des employés dans les conseils de surveillance des grandes entreprises). Paix sociale et profit privé doivent être rendus compatibles, dans une gestion qui ne change pas vraiment par rapport aux trusts et cartels d’antan : c’est plus que du corporatisme que du libéralisme, ce qui n’était pas initialement visé, mais ça correspond mieux à l’esprit national, à une époque où la croissance est au RDV. La stabilité est aussi assurée par la CDU d’Adenauer, dans un pays devenu légèrement plus catholique (RFA), aux commandes jusqu’en 1966, et majoritairement peu enclin à juger son passé (cf importance des Vertriebene, les Allemands de souche chassés de l’est, jusqu’à 10 millions de personnes + les anciens combattants ; en 1955, le gouvernement de Bonn obtient le retrait de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais du festival de Cannes + laxisme de beaucoup de tribunaux contre les criminels de guerre jusqu’au milieu des 60’s) tout en étant intraitable avec l’Est (doctrine Hallstein) ; Adenauer saura toujours mettre la pression sur ses partenaires occidentaux pour se présenter comme rempart contre un possible retour de l’extrémisme, sondages à l’appui (en décembre 51, 5% des Allemands de l’Ouest se reconnaissaient coupables envers les Juifs, 21% pensaient que ces derniers étaient en partie responsables de leur sort ; le 18 mars 53, le Bundesrat approuve de justesse le versement de réparations -100MM de DM- aux victimes juives) ; le SPD paraissait avoir plus de chance, avec un Schumacher résolument antinazi et des communistes minoritaires (et interdits en 1956), mais celui-ci s’est accroché à l’idée d’une Allemagne unie mais neutre (il est lui-même originaire de Prusse), dénonçant le tropisme occidental sans rien offrir de précis en échange. Il faut attendre les réformateurs de la fin des 50’s et du début des 60’s pour avoir un discours plus mesuré, laissant cependant une place dans la rue à une extrême gauche sans repères. Le tropisme américain restera permanent, malgré d’inévitables rancoeurs, surtout sur le plan nucléaire, qui expliqua une tentative de rapprochement avec la France (Traité de l’Elysée), mais sans lendemain. Dans l’ensemble, la population allemande s’étourdit dans la croissance et une idéalisation du passé lavé de tout soupçon (vague du cinéma Heimat : Verte est la lande, 51, Terre de sourires 52, Quand les lilas bleus refleuriront 53, Victoria et son hussard 54, Le village joyeux 55, Rosie de la Forêt noire 56), dans un pays où 1/3 des ménages ont à leur tête des femmes seules (divorcées ou veuves ; 126 femmes pour 100 hommes en 1960 : penser à ces hommes politiques élevés par leur mère seule comme Schröder ou Frank-Walter Steinmeier). La conversion à l’Europe s’explique ici plus par nécessité que par idéalisme : les organisations internationales sont vues comme le meilleur moyen pour l’Allemagne de recouvrer sa souveraineté, et le consumérisme le meilleur moyen d’oublier (vu comme du cynisme par certains intellectuels encore esseulés à cette époque, tels Grass ou Habermas).
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