Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


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Personne n’aurait approuvé la division de l’Allemagne, mais elle s’imposait aux vainqueurs, dans la mesure où aucun d’entre eux ne pouvait s’offrir le luxe d’un pays uni… qui aurait pu être dans le camp adverse. La majeure partie des Allemands auraient pourtant voulu l’unité, à l’image de Kurt Schumacher, au prix de la neutralité ; mais cette division profite à ceux qui adhère à cette division, et qui vont s’y appuyer pour mener leur politique, tel Adenauer.

Le maître mot de cette division naissante est « improvisation ». Même la doctrine Truman n’a pas eu d’impact fort sur la politique soviétique, mais peut-être plus sur le RU, qui reconnaît son affaiblissement même en Europe ; de plus, les pays initialement visés, Grèce et Turquie, n’ont jamais sérieusement intéressé Staline. Ce dernier, en privilégiant la rigidité, notamment en Allemagne, a contribué fortement à figer le jeu, et a perdu des atouts qui auraient pu lui donner un net avantage à cette époque. Mais lui et son système en étaient-ils capables ? L’avantage pris par les Occidentaux a été de comprendre assez vite qu’il fallait faire de la question allemande une solution, et non plus un problème.
En juin 1946 cependant, lettre de Truman où il dit en avoir « assez de dorloter les Russes ».


  1. Arrivée de la guerre froide.


Il s’agit de mettre au point dans la zone « libérée » par Moscou une normalisation communiste. Pas évident parce que les pays de cette zone, or Tchécoslovaquie, étaient farouchement anticommunistes, et que beaucoup des leaders proches de Moscou avaient été éliminés, soit par Hitler, soit par Moscou. Dans les faits, on compte 8.000 communistes bulgares, 4.000 Hongrois, 1.000 Roumains dûment encartés en 1944-1945. C’est dans la Bohême industrialisée et en Yougoslavie, où le PC s’est identifié le plus à la résistance, que l’on compte un nombre important d’adhérents.

C’est aussi pour cela que Moscou encourage au départ la formation de gouvernement de coalition, « antifascistes » et prudemment réformistes. Dans ces gouvernements, les mêmes postes sont visés : Intérieur (police, censure des journaux), Justice (contrôle des épurations), Agriculture (redistribution des terres = meilleur moyen d’acheter la loyauté des paysans). Les fonctions voyantes sont laissées aux autres partis (plus nombreux il est vrai au résultat des élections), pour rassurer les Occidentaux et la population (mais, fin 45, on compte déjà 800.000 communistes roumains, plus prudents que convaincus). On ne parle ni de collectivisation ni de nationalisation (si ce n’est par la confiscation des biens « fascistes »).

Malgré ces précautions (et l’occupation de l’Armée rouge), les communistes ne font pas de bons résultats dans certaines parties : Hongrie, Allemagne orientale, Autriche. L’issue par les urnes s’éloigne et, de toute façon, ce qui intéresse Staline, c’est la prise de pouvoir : le pouvoir, et non pas la légalité. Du coup, la pression s’accentue, avec des milices populaires et l’utilisation de la rumeur contre les leaders non-communistes (46-47). Facile de se débarrasser des libéraux et des agrariens, plus compliqué avec les socialistes, réformateurs eux aussi : la solution est de « fusionner » avec eux, même s’ils sont plus nombreux (SED = « parti socialiste unifié d’Allemagne », avril 1946). Même chose dans tous les autres pays en 1948, contre des titres creux (premier chef d’Etat de la Hongrie communiste = un ancien socialiste, Arpad Szakasits. Peu après ces opérations, il n’y a plus d’obstacles, et le PC peut devenir le pilote des sociétés orientales, appliquant un programme déjà testé à Moscou. Ce fut parfois brutal, surtout pour les anciens alliés de l’Allemagne (Roumanie où le parti s’impose malgré des pertes territoriales et la présence de non-Roumains traditionnels : la « juive » Ana Pauker, l’ukrainien Emil Bodnaras ; Bulgarie, où Nikola Petkov est exécuté juste après la reconnaissance des traités de paix en septembre 1947 ; Albanie où Hodja a su utiliser à son profit la lutte entre ethnies Tosk du sud contre les Ghegs du nord) ; pour la Pologne, la situation géopolitique joue en sa défaveur, malgré le fait que la Pologne a bien été victime des nazis : le comité de Lublin, minoritaire, a pu cependant apporter des garanties assurées par Moscou (éviction des Allemands et des Ukrainiens, réinstallation des Polonais de l’est à l’ouest), et c’est grâce aux Soviétiques que ce parti écrase les élections de janvier 47 (80%) contre le pourtant très populaire (et anticommuniste) Stanislaw Mikolajczyk. C’est plus difficile en Hongrie, où la résistance continue dans les urnes jusqu’en 1947, mais la résistance est brisée peu après.

Il faut retenir que ces passages ne sont pas si étonnants après coup, hors explication communiste : ces sociétés sont habituées à des régimes corrompus, autoritaires, et où la bureaucratie régente tout. De plus, l’URSS apparaît comme le meilleur garant contre le retour de dirigeants discrédités, et contre un retour des Allemands expulsés au profit de certains. Et le meilleur garant est la présence de l’Armée rouge, ou sa proximité : sur place en Bulgarie jusqu’en 47, en Hongrie jusqu’en 50 (puis de nouveau en 56), en Roumanie jusqu’en 58, en RDA jusqu’en 89.

La Tchécoslovaquie est une exception : les Russes y ont véritablement été accueillis en libérateurs, comme protecteurs (cf Munich). Benes lui-même fut le seul à pouvoir rapatrier son gouvernement en 45, et l’Armée rouge ne stationne pas dans le pays. En mai 46, le PC fait un très bon score (40% à l’ouest). Une voie tchèque paraît possible, c’est pourquoi même les communistes voient le plan Marshall d’un bon œil. Staline ne s’occupe pas trop du pays, qui parle de planification et a tourné définitivement le dos à l’Allemagne avec les décrets Benes. Mais là aussi le coup de force devient obligatoire (février 48), ce qui ouvre les yeux de beaucoup d’Occidentaux, surtout sociaux-démocrates (cf Blum dans Le Populaire, 29/2/48), qui croient désormais que la marche vers l’ouest ne fait que commencer.

Il est vrai qu’au même moment, les Yougoslaves posent problème. Autour de Tito, ils ont eu bon accueil dans le pays même et à l’étranger (pays le plus aidé par l’UNRRA, et donc par les Etats-Unis). Dans les faits, le PC y est plus radical qu’ailleurs (pas de « Front », collectivisation, répressions), ce qui plaît un temps à Moscou, jusqu’à ce qu’il se rende compte que le PCY ne suit pas la règle d’airain de la zone communiste : suivre, et non précéder, le tempo défini par le seul PCUS. Ce qui ne plaît pas est l’idée de créer une « Fédération balkanique », nécessairement à la solde de Tito, et, suivant les préceptes locaux, l’aide apportée par la Yougoslavie à la Grèce, peu importante pour Moscou et risquant de déjouer ses plans généraux, la Grèce ayant été « abandonnée » au profit des Occidentaux ; même problème avec Trieste, que Staline veut régler au plus vite (penser à la position du PCI gênée par l’irrédentisme yougoslave). Il faut ajouter que Tito a une bonne image chez certains dirigeants orientaux (ses portraits en gare de Sofia, les louanges à son propos de Rakosi), ce qui ne peut pas plaire à Staline. Ce dernier doit reprendre la main, perdue, pour des raisons patriotiques, avec la disparition du Komintern : depuis lors, des voies nationales vers le communisme semblent possibles, en Italie, en France, et donc en Yougoslavie. C’est dans cette optique qu’est mis en place le Kominform et la doctrine Jdanov : une nouvelle ligne est définie qui revient à l’affrontement. Dès octobre 47, le PCF entame une campagne de dénigrement contre les socialistes. Malgré le fait que les Yougoslaves sont présentés encore à Skklarska Poreba comme des champions du communisme, leur sort est scellé : entre février et juin 48, les conseillers soviétiques sont rappelés et la Yougoslavie est dénoncée comme déviationniste et chassée du Kominform. La Yougoslavie servait à Staline comme exemple de la nouvelle ligne et pour montrer qu’aucune dissension ne serait acceptée (ne pas oublier que 46% du commerce yougoslave se faisait avec le bloc soviétique).

Cette radicalisation s’explique aussi par le fait que les Soviétiques sont mis en difficulté en Allemagne : le 18 juin, le DM remplace le RM (mesure impopulaire au départ, mais qui fait revenir les produits dans les magasins grâce à l’affirmation d’un moyen d’échange fiable), inaugurant le blocus de Berlin (2,3 t de vivres acheminés par 277.000 vols, 73 morts). L’effet est raté parce qu’il soude les Alliés (trizone en 49) et rend acceptable la coupure par les Allemands eux-mêmes : la RFA apparaît, bientôt suivie de la RDA, deux naissances non prévues, mais prévisibles. De fait, c’est à partir de là que les Américains acceptent le principe d’une présence permanente et importante (en 48, il n’y avait que 60.000 GI’s dans l’Europe entière, dont 7.000 à Berlin), et une réorientation de leur doctrine militaire qui aboutit au Pacte atlantique (avril 48). Celui-ci arrangeait les Américains (« atlantique », donc ils ne sont pas seuls) et les Européens (pour les Français, c’est une garantie de ne pas être en première ligne et d’être réellement protégé des… Allemands). Tout est résumé par lord Ismay en 1952 : « garder les Russes dehors, les Américains dedans et les Allemands par terre ». Cependant, tout n’est pas aussi simple, et c’est la guerre de Corée (encore une erreur de calcul de Staline !) qui va précipiter les choses (d’autant plus que les Soviétiques ont depuis peu la bombe A) : les Occidentaux y voient la preuve (là aussi, erreur mais qui est explicable) que les Soviétiques vont passer à l’action en Europe. Partout, les dépenses militaires explosent (EU = de 4,7% du PNB US en 49 à 17,8 en 52 ; RU et France = 10%). L’un des effets est de doper la production d’acier de l’Allemagne, bien placée dans ce secteur (et qui ne peut pas produire d’armes), mais aussi d’assécher des économies mal placées pour une telle situation (en France, le prix des biens de consommation augmente de 40% entre 50 et 52). Résultat au moment de la fin de l’aide Marshall : les EU augmentent leur aide sur le plan strictement militaire. Cela n’empêche pas la question qui tue, en suspens depuis longtemps, d’être désormais posée : que fait-on avec la RFA ?

C’est la France qui finit par répondre à cette question avec l’idée européenne. Même s’il y a un passé à évoquer, les conditions n’ont pas été bonnes après la 2GM, à cause des rancoeurs, et par la multiplication d’accords (cf Benelux) qui évitent le problème allemand. Mais, après toutes ces péripéties, une solution semble inévitable, notamment à cause des pressions américaines. Le Plan Schuman est une révolution diplomatique qui, sans évoquer d’intégration européenne, permet de trouver une solution européenne à un problème français (retirer des mains allemandes le contrôle de la Ruhr). Les Britanniques ne sont pas consultés (souvenir de leur dévaluation unilatérale de la livre sterling en septembre 49), mais les autres suivent = CECA. A part les Pays-Bas, on a une origine catholique importante, qui explique le détournement des Britanniques (ceux-ci également parce que leur commerce extérieur, contrairement à celui des Continentaux, se porte bien + relations spéciales + Commonwealth + recherches atomiques sur le point d’aboutir + Etat-Providence) et des Scandinaves. La CECA, plus qu’un levier économique (qu’elle ne sera en fait jamais) a été un déclencheur politique, notamment entre la France et l’Allemagne. En ce qui concerne la GB, elle se fait beaucoup d’illusions : surendettée par l’effort de guerre (dettes qu’elle doit rembourser en dollars), elle consacrera une grosse partie du plan Marshall à les rembourser plutôt qu’à investir ; les difficultés sont persistantes, comme le montre le rationnement du pain entre 46 et 48 (alors qu’il n’avait jamais été rationné pendant la guerre) et la fin du dernier rationnement de denrées alimentaires de base en 54, longtemps après les autres pays du continent. Dans le même temps, la GB n’abandonne pas ses responsabilités mondiales, ce qui accentue sa fragilité budgétaire, mais n’entame pas son insularité orgueilleuse. Il n’empêche, l’Europe ne se fera pas à son image (qui était pourtant sans rivale) mais, au départ du moins, à celle des Français.


  1. Le vertige.


L’URSS impose son organisation à des pays qui deviennent peu à peu satellites, quelles que soient leurs conditions (plutôt urbaines, plutôt rurales). L’un des tests de l’orthodoxie stalinienne fut l’application de la collectivisation rurale, qui fut un désastre pour tous ; également l’industrialisation, qui fut plutôt un succès, suivant un rythme d’enfer (villes nouvelles comme Nowa Huta, explosion des chiffres de l’acier). C’est un peu la même chose qu’à l’ouest, à part que là-bas le plan Marshall adoucit le sort de tous.

La mise en place du CAEM en janvier 1949 confirme la structure impériale de l’ensemble, l’URSS prenant la place de l’Allemagne du Reich : chaque pays doit commercer bilatéralement avec Moscou, RDA, Tchécoslovaquie et Hongrie affectées à l’industrie (T.= chaussures ; H. = camions), Pologne et Roumanie à l’agriculture, aux prix fixés par Moscou ; en échange, celle-ci livrait matières premières et carburants. Curieuse inversion des relations impériales centre/périphéries, qui détourne les pays de leurs vocations propres et les appauvrit (c’est le cas flagrant de la Tchécoslovaquie, qui pourtant était sur certains critères en avance par rapport aux pays de l’Ouest).

Quelques exceptions dans cet ensemble : la Pologne est préservée dans son agriculture et sa religion (souvenirs liés à l’histoire, tampon essentiel contre l’ouest) ; la Yougoslavie, de plus en plus aidée par l’Occident au fur et à mesure de l’éloignement avec Moscou (du coup, Triest s’arrange, et la collectivisation devient quasi nulle, les républiques récupèrent de nombreux pouvoirs).

Le culte de la personnalité de Staline est sans partage : c’est lui qui a gagné la guerre, aucun général en vue ; ses vues s’imposent partout, comme dans le secteur biologique (Lyssenko), même s’il sait garder ses raisons (il laissera en paix les physiciens nucléaires, dont il a grand besoin). Il repense le territoire (minorités chassées vers l’est comme les Tatars de Crimée ou les Tchétchènes), frappe les « collabos » de toute espèce, et entame une campagne anti-nationaliste à partir de la « sédition » yougoslave, de 1948 à 1954 : sont touchés les religieux (cardinal Mindszenty) ou des communistes historiques (Traicho Kostov, Rajk qui lui-même n’avait pas été un tendre). Rien qu’en Hongrie (proche de la Yougoslavie, on copte 2.000 exécutions, 150.000 peines de prison et 350.000 membres du parti chassés., suivant un mode opératoire qui est le même que les procès de Moscou, ces procès étant la plupart du temps préparés en URSS même. Parmi ceux qui sont visés, beaucoup de Juifs : il faut se rappeler que ceux-ci doivent beaucoup à Staline (l’Armée rouge, même si ce n’était pas son objectif premier, en a sauvé beaucoup ; celui-ci soutient au départ le sionisme, jusqu’à soutenir Israël), et que beaucoup ont fait partie des PC naissants, ce qui n’a pas contribué à leur bonne image dans des pays où ils sont souvent méprisés. Mais le cosmopolitisme de façade est vite remis en question par la thématique de la Grande Guerre patriotique, alors que l’on ne reconnaît aucun caractère raciste à la guerre qui se termine (le monument d’Auschwitz, construit par les Soviétiques, n’évoque que les « victimes du fascisme ») : dès 1949, une campagne antisioniste, entre les lignes antisémite, commence, et se développe aussi en Roumanie, où de très nombreux Juifs vont partir pour Israël, et où la direction juive est écartée (Pauker, Lucretius Patrascanu), au profit d’un groupe plus « national » autour de Gheorghiu-Dej. Le mouvement anti-cosmopolite touche aussi les autres démocraties populaires (de nombreux départs vers l’ouest en RDA), mais surtout la Tchécoslovaquie (procès Slansky en novembre 1952, ressemblant aux autres mais clairement antisémite) et procès des blouses blanches en URSS, qui ne put se tenir grâce à la mort de Staline (on parle alors d’évacuer tous les Juifs vers le Birobidjan). Tout cela rappelle l’objectif des tribunaux populaires : ce n’est pas de la justice mais de l’éducation, et c’est un moyen de détourner la colère publique en s’attaquant à des acteurs peu populaires (Rajk et Slansky ne l’étaient pas) et souvent ambitieux, pour démontrer que la politique communiste ne fonctionnait pas à cause de saboteurs, et non à cause de la doctrine (qui est seulement définie par Staline) : parmi ceux-ci beaucoup ayant été autrefois actifs à l’ouest, et donc suspects (Rajk avait servi en Espagne, Josef Frank fut accusé lors du procès Slansky d’avoir noué des relations suspectes avec des « ennemis de classe » à Buchenwald, les soldats en général, dont les prisonniers, soupçonnés d’être contaminés par l’ouest comme étaient censés l’être les décembristes en 1825), ou beaucoup de communistes « nationaux » qui pouvaient faire de l’ombre à Moscou (Rajk encore face au docile Rakosi, qui a passé la guerre à Moscou, Slansky face à Gottwald, Kostov face à Dimitrov, Gomulka face à Bierut) ; en tout cas, une majorité d’intellectuels accusés d’être coupés du peuple. Tout cela est à l’image d’une époque sur le pied de guerre, et de la paranoïa de Staline et des Russes à l’égard d’Occidentaux réellement « séduisants » pour beaucoup à l’Est. En URSS, la répression est à son comble : en 1952, on compte 1,7 prisonniers dans des camps de travail, 800.000 dans des colonies de travail, 2M7 dans des colonies de peuplement spéciales ; la peine de goulag « normale » est alors de 25 ans ; en Tchécoslovaquie, on compte au même moment 100.000 prisonniers sur une population de 13M ; en Hongrie, une famille sur 3 est touchée, avec plus d’un M de prisonniers entre 48 et 53 ; en Roumanie, 1M également avec des peines très dures comme celle qui envoie sur le canal du Danube à la mer Noire.
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