Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


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Les pays neutres n’ont pas été touchés, mais ont « souffert » de la fin de la guerre, parce que beaucoup travaillaient de fait pour l’Allemagne : 40% du minerai de fer venait de Suède (qui avait laissé des soldats allemands transiter sur son territoire lors de l’opération Barbarossa), l’Espagne livrait son manganèse, le Portugal du tungstène, la Suisse des munitions ou de la construction mécanique. Tout cela était payé en or et déposé en Suisse (1,638 milliards de francs suisses), sachant que la Suisse demandait que les passeports mentionnent si leurs détenteurs étaient juifs, pour pouvoir mieux les refouler. Tous ces pays avaient des relations anciennes avec l’Allemagne, et savaient depuis la Belgique qu’il valait mieux se mettre sur sa route. La Suède s’en est mieux sortie que la Suisse, qui a dû payer, sous pression de Washington, 250 millions de FS à titre « volontaire » pour financer la construction européenne.

Les pays de l’Est, hormis la Pologne et la Yougoslavie, se sont également reconstruits plutôt rapidement, partie parce qu’ils ont pu récupérer des biens allemands plus importants (campagnes ou villes).

Les observateurs sont surpris par la rapidité de la reprise, surtout l’Allemagne : à la mort de Hitler, 10% de ses chemins de fer fonctionnaient, un an plus tard, 93% ; la production de charbon est à 1/10e de 1939, un an plus tard, elle a été multipliée par 5. Le constat est le même pour l’ensemble du territoire, mais on doit noter une pénurie générale de matières premières, et surtout l’incertitude du sort politique qui attend le pays. Sinon, tout est prêt…
En attendant, c’est l’ensemble du continent qui souffre de la faim, le rationnement étant le souci n°1. Il y a d’abord des problèmes agricoles, surtout à l’Est qui était devenu pendant la guerre le grenier de l’Ouest, aggravés par l’hiver 1947, le pire depuis 1880, suivi de l’un des étés les plus secs du siècle. On pouvait toujours importer des vivres américains, mais il fallait les payer en dollars.

L’un des problèmes est précisément celui de l’Allemagne, qui a été au centre de toute l’économie européenne (cf Grèce = 38% des exportations et 33% des importations ; France qui a besoin du charbon allemand pour sa sidérurgie) ; l’autre est la part croissante des importations américaines, qu’il faut payer en dollars. La France, premier importateur de charbon au monde, surtout américain, est fragilisée, de même que le RU dont 40% des importations viennent des EU. Difficultés grandes, surtout pour les pays qui n’ont plus de devise, et qui doivent compenser par l’inflation, proche de celle qu’a connue l’Allemagne au début des années 20 (Roumanie, Hongrie). Le troc s’impose dans certains pays, la cigarette devenant une monnaie à part entière, ce qui a permis l’enrichissement de soldats américains (une cartouche à Berlin vaut entre 60 et 165 dollars, un enseignant est payé 5 paquets par semaine… les soldats de la ville ont renvoyé au pays 11 millions de dollars de plus de ce qu’ils touchaient sous forme de soldes).

C’est au cours de cette année 1947 que de nombreux Américains s’inquiètent de la situation, estimant que la misère et le désespoir d’une reprise qui ne prend pas risquent de dégénérer en crise politique. On ne doit pas oublier le succès des PC dans certains pays, auréolés du prestige de l’Armée rouge : le PCF compte 907.000 adhérents en 1947, 2,25 millions en Italie, soit plus qu’en Pologne ou en Yougoslavie. Certes, ces PC occidentaux sont encore légalistes, et Staline ne compte pas encore les utiliser dans une perspective plus radicale, mais tout le monde prend conscience que la situation peut être explosive, surtout dans des pays en apparence instables comme la Belgique communautaire ou la Grèce.

Pour illustrer ce sentiment de malaise, citation p.116…
Ce sentiment de malaise explique pour beaucoup le plan Marshall. Marshall lui-même a visité l’Europe, et rencontré ses homologues à Moscou en avril 1947 (où il s’inquiète de l’attitude soviétique et de l’apathie de ses partenaires). Pourtant, les EU ont déjà commencé leurs prêts et dons (4,4 MM au RU, 1,9 à la France, et beaucoup déjà à l’Italie ou à la Pologne). Mais ces versements ne sont pas sur le long terme, mais servent à combler des trous ou à payer des fournitures essentielles. Surtout, ces prêts sont assortis de conditions difficiles (par ex., l’abandon de la « préférence impériale » pour les Britanniques ; voir les accords Blum-Byrnes et leur perception par les Français). La dépendance devient inquiétante (déficit commercial Europe/EU de 4,742 en 1947, soit deux fois plus que l’année suivante).

D’où l’impact du plan Marshall, présentée à Harvard le 5 juin 1947, avec deux nouveautés : c’est aux Européens de décider ; l’aide est proposée pour plusieurs années. C’est donc le redressement et la croissance qui sont prioritairement visés. On doit également tenir compte de son importance : 13 MM, qui équivaudrait à 201 MM d’aujourd’hui (0,5% du PIB américain), qui sont une véritable manne pour les pays européens (en Autriche, l’apport équivaut à 14% du revenu du pays en 1948). La méthode est nouvelle : il s’agit d’un plan quadriennal, assorti de discussions constantes entre pays bénéficiaires, entre eux et avec les Etats-Unis. Le but est d’éviter les maux de l’entre-deux-guerres : sous-production, protectionnisme et tarissement des échanges.

La réponse ne se fait pas attendre : négative pour l’URSS le 2 juillet, positive pour la France et le RU le 4, rejoints le 12 par 14 autres Etats. Aucun d’Europe centrale et orientale. Pourtant, il n’y a pas encore de bloc, mais des pressions : Jan Masaryk, ministre non communiste des AE, accepte dans un premier temps mais, convoqué par Staline et cornaqué par le dirigeant du PC tchèque Klement Gottwald, il doit se raviser. On doit pourtant se rappeler qu’il n’y a plus d’Armée rouge sur le territoire, et que les communistes n’ont pas encore le monopole du pouvoir. La majorité était favorable, et certains pensent qu’une acceptation, largement possible, aurait permis au pays d’échapper à l’emprise soviétique. En tout cas, ce refus annonce pour beaucoup le coup de Prague.

En attendant, le plan Marshall fut un laboratoire de l’intégration économique à l’ouest, avec l’instauration de l’OECE. Les pays s’habituèrent à coopérer entre eux (mise en place de l’UEP en 1950, qui permet de multilatéraliser les paiements), formation « à l’américaine » des cadres (patrons, techniciens, syndicalistes) dans les « missions de productivité » (5.000 pour la France entre 1948 et 1952).

L’objectif est intéressé pour les Etats-Unis, mais on peut parler d’un « égoïsme éclairé » comme le dit le patron de la CIA Allen Dulles : « Le plan présuppose que nous désirions aider à restaurer une Europe qui puisse et veuille nous faire concurrence sur les marchés mondiaux et, pour cette raison même, puisse acheter nos produits en grosses quantités ». Mais il permet un redressement effectif, rapide sur le moment (répondre aux besoins les plus urgents, soit acheter les produits dont on a besoin pour survivre, notamment le blé qu’on ne produit plus), puis de plus en plus axés sur des investissements à long terme. Notons tout de même que ce plan permet surtout un élan des biens de production, pas tant de consommation, mais en fonction d’objectifs nationaux : ce sont bien les tendances que l’on peut repérer en France avec le plan Monnet.

Mais les gens sentent dans l’ensemble que cette aide porte ses fruits (de manière convaincante dans les pays les plus atteints, comme la Grèce). Entre 1947 et 1951, le PNB global de l’Europe occidentale augmente de 30%, et l’aide américaine y est pour beaucoup.

Cette aide a eu son effet parce qu’elle a été intelligente du point de vue psychologique : elle a laissé les Européens coordonner leurs actions et garder une marge de manœuvre ; de plus, les Américains n’ont pas reproduit les erreurs de 1918 : là aussi, il s’agissait de prêter, mais en passant par le secteur privé, et à des taux élevés, sans aucune subvention (conséquences fâcheuses en 1929).

Cela dit, un problème reste en suspens à l’ouest, la question allemande. On ne peut pas en rester là pour des raisons économiques : même si la France construit des usines sidérurgiques géantes en Lorraine, elle a besoin du charbon allemand, à un niveau encore très bas (48 = 50% de 36) ; sa zone d’occupation vaut 317 millions de dollars au RU pour subvenir aux besoins de base ; les économies marchandes de l’ouest sont promises au marasme si elles ne peuvent rien vendre à leur client traditionnel…

Reste à trouver une solution qui puisse satisfaire toutes les parties, notamment l’Allemagne elle-même et la France, contrairement à ce qui s’était passé en 1919.


  1. Règlement impossible.


Les alliés ont été soudés par l’opposition à un ennemi commun, même si, jusqu’au bout, chacun a pensé que l’autre en jouerait pas le jeu jusqu’au bout (peur d’une paix séparée de part et d’autre : souvenir de l’apaisement des années 30).

Les accords sont pourtant pris très tôt, entre Casablanca (décembre 43) et Téhéran (décembre). Le sort en est jeté pour les pays » libérés par l’Armée rouge, malgré Yalta que l’on a surestimé (surtout parce que Staline ne respectera pas la Déclaration sur l’Europe libérée qui y avait été adoptée) : le seul point important de cette conférence est qu’il remet le règlement de l’Allemagne à plus tard. Dans les faits, les Soviétiques ont carte libre, ce que les Britanniques ont plus facilement compris, comme le montre leur rupture avec le gouvernement polonais de Londres en 1943 à partir du moment où celui-ci demande une enquête sur le massacre de Katyn et l’attitude de l’Armée rouge devant Varsovie en août 44. Le fait que les Occidentaux n’aient pas réagi démontrent qu’ils sont déjà prêts aux concessions, parce que l’objectif ultime reste l’Allemagne. C’est le rapport de forces sur le terrain qui joue, et Staline le sait bien : c’est pourquoi il se rue sur Berlin, alors que les Américains temporisent (pertes énormes lors de la bataille des Ardennes = 1/5e de toute la guerre). Même démarche pour Prague, si bien que les Soviétiques gagnent plus de terrain qu’ils n’auraient dû (la ligne sera plus à l’ouest).

La 2GM n’a fait qu’obscurcir la rivalité Est/Ouest, mais ne l’a pas altéré (interlude), car cette rivalité s’enracine dans l’histoire récente, et même plus ancienne.

La différence est que désormais les EU sont une puissance « européenne », avec la moitié des capacités industrielles du monde, une flotte plus grande que toutes les autres flottes réunies.

Le pays a dirigé 85% de son effort de guerre contre l’Allemagne, et adopte au départ le point de vue de Henry Morgenthau (Trésor), qui veut la traiter en ennemi vaincu (directive du 26 avril 1945). C’est la politique des 3 D : démilitarisation, dénazification et désindustrialisation. Mais suivant les mots d’Herbert Hoover, « vous pouvez avoir la vengeance ou la paix, mais pas les deux à la fois ». C’est donc la realpolitik qui fait peu à peu son retour, face aux agissements soviétiques à l’Est, avec l’idée de constituer des sphères séparées.

Certes, des espoirs existent encore, dans le sillage des nouvelles institutions internationales, notamment l’ONU, ou dans la mise en place d’un système financier international dessiné à Bretton Woods, bientôt suivi par le GATT. L’idée était de rompre avec les années 30 en inaugurant une ère de liberté du commerce. On a donc confiance dans l’avenir. L’URSS elle-même entre dans le FMI, étant le 3e contributeur de l’institution, mais annonce au début de 46 qu’elle en sort. Choc des Américains, qui vont demander à Kennan d’expliquer la situation (Long Télégramme). Pas que de l’innocence dans cet ahurissement, parce que les Américains comptent bien se dégager de l’Europe (Roosevelt avait dit deux ans) : à preuve la fin brutale du prêt-bail, la baisse du budget de la défense des 5/6e entre 45 et 47, et le passage dans la même période de 97 divisions terrestres à 12 ; à preuve également le sentiment antibritannique aux EU (surtout sur le thème de l’Empire), mâtiné d’un certain respect pour l’URSS.

Il faut convenir que les Britanniques, de leur côté, s’inquiètent plus de Staline, mais pas en relation avec l’Europe de l’Est, mais avec les futures relations maritimes ou la question pétrolière. Très tôt, ils se convertissent à l’idée qu’il faut sauver ce qui peut l’être, en l’occurrence en partageant l’Allemagne, et en s’appuyant sur les EU. Mais ils ne sont pas écoutés des Américains, qui ont d’autres objectifs en tête, et ne peuvent que constater la faiblesse britannique (des manœuvres navales sont annulées à l’automne 47 pour économiser du carburant). Après tout, les EU agissent comme les Britanniques l’ont fait pendant 2 siècles (1914) en refusant les alliances contraignantes et l’entretien de troupes permanentes sur le pied de guerre. Ne pas oublier non plus que les Britanniques sont épuisés et doivent entretenir leur zone en Allemagne, et savent que les Français, gardiens traditionnels de l’équilibre continental, ne sont plus une puissance (en fait, depuis mai-juin 40).

Certes, ces derniers paraissent encore compter (Conseil de sécurité, Allemagne), mais il faut voir qu’ils doivent plus aux alliés qu’à eux-mêmes : les Britanniques pour être un peu soulagés, les Soviétiques pour créer un possible front contre les « Anglo-Saxons ». Mais les Français sont-ils à la hauteur des enjeux du moment, hormis leur faiblesse qui incline à dire non ? Ce pays n’a pas l’occasion de croiser les Soviétiques, ni dans le monde (ce qui est par exemple le cas des Britanniques comme en Iran), ni en Europe même, notamment à l’Est où sa diplomatie a toujours été déficiente (cf Munich). Ce qui intéresse la France est le sort de l’Allemagne, qui l’obsède comme en 1919, avec les mêmes propositions. Le problème est que la France dépend dangereusement de l’Allemagne pour son économie (charbon), et que ses alliés sont contre ses volontés (sauf sur des points secondaires comme la Sarre). C’est pourquoi la France a beaucoup cru en l’URSS (sondage de février 45 : 25% pensent que ce pays va aider la France à se relever, 24 les EU) : de Gaulle y va en décembre 1944 avec beaucoup d’espoirs, multipliant les accords vite avortés (avec la Tchécoslovaquie pour la livraison de charbon) et caressant l’espoir d’une neutralité. Tout cela s’efface à partir de 1947 : l’Allemagne ne sera pas démantelée, la situation économique s’est dramatiquement aggravée, le PCF montre son vrai visage à partir de là (plus de coalition + grèves de 1947). C’est là seulement que la France se tourne vraiment vers l’ouest. C’est même à partir de là que, faute de pouvoir punir l’Allemagne, on commence à réfléchir à son européanisation.

Quant à l’URSS, elle apparaît comme une puissance, qui se sait encore fragile : l’une des raisons d’occuper la Tchécoslovaquie, c’est qu’il y a des gisements d’uranium, qui pourront servir pour rattraper les EU. Staline récupère tout ce qu’il a perdu à Brest-Litovsk, entamant une politique qui rejoint celle des tsars (recherche de sécurité, subordination aux besoin des grandes puissances), avec l’idée que RU et EU se disputeront bientôt un territoire rétréci (le temps joue en sa faveur, pense-t-il). Il n’y a cependant pas de plan cohérent, mais une réaction aux événements dans la ligne de ce que les bolcheviks ont toujours fait : peur de l’encerclement, paranoïa d’un parti qui se sait menacé depuis son improbable ascension. En tout cas, l’URSS s’apprête à digérer « sa » partie de l’Europe, et n’a pas l’intention d’aller plus loin (pragmatisme).
De fait, 5 traités de paix séparés sont signés à Paris en novembre 1946 (Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Finlande et Italie) sans qu’il n’y ait de véritable enjeu. Pour l’Allemagne, c’est autre chose : à Potsdam, on s’entend sur l’éviction des Allemands d’Europe de l’Est, sur la subdivision administrative à des fins d’occupation, sur les 3 D. Mais le revanchisme est très fort, et se vérifie avec la politique des réparations (poursuivie aussi par les Français) en contradiction avec l’intention de traiter l’économie allemande comme une seule unité. On ne s’entend pas sur la ligne Oder/Neisse, ou sur la démocratisation que l’on veut mettre en route : tout cela est remis à plus tard, au cours des réunions de ministres des AE qui, de Londres en octobre 45 à Londres, en décembre 47, ne donnèrent rien. Clay décide en mai 46 de suspendre la livraison de réparations depuis la zone américaine ; le procès de Nuremberg s’achève en octobre, et les traités de Paris sont signés en novembre. Le seul lien ne reste plus que la coresponsabilité de l’Allemagne, et les contradictions sont de plus en plus fortes : c’est le moment où est créée la bizone à l’ouest (même si Français et Britanniques signent en février 47 le Traité de Dunkerque, qui promet un soutien mutuel en cas d’agression allemande), et la rupture intervient à Moscou (10 mars-24 avril), bientôt confirmée par la proposition Marshall. Dès lors, les Américains ne voient plus les Allemands en ennemis, abandonnent le plan Morgenthau et annoncent qu’ils veulent faire de la zone occidentale un pays à part entière. Il n’y a plus d’ambiguïtés : la trizone est décidée à Londres en février 48, le même mois que le coup de Prague, alors que le Traité de Dunkerque devient celui de Bruxelles en mars. Le 20 mars, le représentant soviétique au Conseil de contrôle allié à Berlin, Vassili Sokolovski, proteste contre la politique occidentale, quitte la réunion, et les premières perturbations au trafic en direction de Berlin-Ouest sont perturbées, annonçant le blocus.
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