Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


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Ainsi, 1945 ne signifie pas la fin de la guerre partout en Europe (en tout cas, pas à l’Est).
Ce qui est sûr, c’est que les Etats tels qu’ils étaient ont été largement discrédités et fragilisés, d’abord par leur attitude pendant l’occupation ; mais aussi parce qu’ils ont été fait et défait en fonction des aléas de la guerre (ex. de la Grèce avec Metaxas qui élimine l’ancienne classe parlementaire, puis chassé par les Allemands, et les Allemands chassés à leur tour et avec eux leurs collaborateurs). On peut ajouter, surtout à l’Est, la destruction des Juifs puis des Allemands, principaux rouages de cet Etat et de la société en général (fonctionnaires, médecins, avocats). Ce nivellement profitera d’ailleurs surtout aux projets radicaux des Soviétiques lorsqu’ils installeront des pouvoirs communistes dans la région. Plus grave, le nivellement des valeurs dans des régions où l’Etat de droit a cessé, et où le délit est nécessaire (marché noir) ou héroïsé (défier le couvre-feu, les « lois » raciales,…), mais également le déploiement de la violence, où celle-ci n’est plus le monopole d’un Etat, mais de groupes qui se disputent entre eux, ou la perte du civisme, encouragée par l’occupant (délations) et de droits fondamentaux, tels que la propriété (aryanisation, occupation des biens juifs par des sortes de squatters qui ne voudront pas en démordre même après la guerre, pareil pour les biens allemands après 1945 comme en Tchécoslovaquie, etc…).

Plus à l’Ouest, la situation est différente. Certes, là aussi, des gouvernements ont capitulé et servi l’Occupant (en Norvège, 896 Allemands seulement constituent l’administration allemande en 1941 ; 1.500 en France… dans ce dernier pays, la police allemande n’est constituée que de 6.000 hommes, pour gérer un pays de 35 M d’habitants), mais de manière beaucoup plus « cordiale ». Surtout, la vie pouvait paraître normale (en fermant en partie les yeux) pour qui n’était ni Juif ni résistant.

Les conséquences se font sentir après la guerre, et vont contribuer à la coupure entre les deux parties du continent : un « retour à la normale » qui paraît envisageable à l’ouest, un « nouveau départ » à l’est, où l’on semble avoir fait table rase du passé.


  1. Châtiment.


Les crimes ont été tellement terribles et généraux qu’il fallait agir en conséquence. L’avilissement tellement courant, ainsi que la passivité, exigeaient également que l’on marque le coup. Ce fut plus important à l’Ouest qu’à l’Est, pour la simple raison que les mouvements de résistance y ont été moins forts ; surtout, à l’Est, il fallait liquider certains partisans, qui étaient au moins aussi antinazis qu’anticommunistes.

La résistance était donc une donnée difficile à déterminer. Beaucoup moins la catégorie « collabo », qui recouvrait toute une palette d’attitudes, surtout quand ces collabos se retrouvaient englobés dans une minorité qui avait été favorisée par l’occupant.

Les sanctions sont tombées avant même la fin de la guerre, dans le plus grand chaos (10.000 exécutions en France en 6 mois, dans le cadre de l’épuration sauvage, 15.000 en Italie, beaucoup moins en Belgique, 265, ou aux PB, moins de 100), souvent contre les femmes pour dépasser la gêne d’une impuissance que l’on impute à quelques dépravées (Sartre utilise souvent cette métaphore sexuelle, ainsi que nombre de romans = « soumission »). L’entreprise est plus sanglante à l’Est, où elle se fait contre des groupes, avec l’encouragement des Soviétiques qui voient disparaître des élites qui pourraient être gênantes. Les Juifs sont souvent pris pour cible, notamment en Pologne (Kielce, 4 juillet 1946), les habitants se vengeant à travers eux de l’emprise soviétique, dont ils sont vus comme des soutiens.

L’Etat reprend assez vite en main les opérations, après des amnisties bien utiles. Les difficultés commencent, car le crime de « collaboration avec l’occupant » n’existe pas (rares cas comme précédent : les Flamands en 14-18). On trouve une parade avec l’accusation d’« intelligence avec l’ennemi » (trahison : article 75 du Code pénal de 1939), mais beaucoup de collabos argueront à juste titre qu’ils n’ont fait que travailler pour les autorités de leurs propres Etats. Pas de problème pour les gros bonnets, mais pour tous les autres (appartenir à un parti qui, en 1940, passe à l’ennemi, travailler dans une entreprise orientée vers l’Allemagne) ? Le principal crime s’avère être l’inertie ou la lâcheté, et il tend vers l’inculpation collective.

Résultat = confusion, et surtout différences d’un pays à l’autre (un point commun : mieux vaut être jugé un peu plus tard qu’un peu plus tôt ; bien souvent, ce sont les intellectuels qui paient le prix fort, d’abord parce que les écrits restent) : en Norvège, tous les membres du Nasjonal Sammlung furent traduits en justice (55.000 + 40.000 autres) ; les chiffres sont moins forts aux PB et en Belgique, mais le premier pays pratique très tôt l’amnistie ; au Danemark, il n’y a quasiment pas de condamnations, mais aussi en France, ce qui peut paraître paradoxal : pas tant que ça, puisque le premier des collaborateurs était l’Etat lui-même (3 juges sur 4 avaient servi Vichy). Résultat : 94 personnes jugées sur 100.000, soit 0,1% de la population, soit 38.000 incarcérations, assouplies en 1947 par une amnistie partielle, en 1951 par une amnistie générale (plus que 1.500 sous les verrous). 791 exécutions, et surtout crime de « dégradation nationale » introduite le 26 août 1944 (50.000 personnes). La situation est très similaire en Italie, où il est difficile de poursuivre qui que ce soit pour fascisme (sauf à faire une nuance avec les fascistes de Saló) : tout le monde a retrouvé sa place en 1946, sous pression des Américains, du Vatican mais aussi des communistes (Palmiro Togliatti ministre de la Justice).

Important : aucun de ces collabos n’est jugé pour « crime contre l’humanité », peine réservée aux seuls Allemands ; surtout, ces procès ne relèvent pas tant de la justice, mais de la politique, ce qui signifie que le regard est surtout tourné vers le futur : à preuve, l’épuration vise surtout la gauche en Grèce, et encore plus l’ensemble des procès en Europe centrale et orientale, où les « fascistes » sont jugés en même temps que les représentants de formations politiquement gênantes ou peu sûres. En Yougoslavie, on vise prioritairement les représentants de l’Eglise, les Oustachis, les Tchetniks, les représentants de la minorité hongroise, qu’ils aient été collabos ou pas. Quand ça ne suffit pas, on invente les crimes de « sabotage » et de « conspiration », qui permettent de viser plus large, ou par exemple de « crimes contre la nation » qui vise les Sudètes en tant que groupe. Parfois, on ferme les yeux, là aussi en fonction du futur (Vittorio Valletta, de la Fiat ; beaucoup d’hommes d’affaires et de hauts fonctionnaires en général), ce qui explique que l’épuration économique fut limitée (Louis Renault).

Un certain cynisme favorise le refoulement et le déversement du crime sur d’autres, notamment les Allemands. Même les Autrichiens en étaient d’accord, eux qui avaient été proclamés, le 30 octobre 1943, « première victime » de Hitler (avec pourtant un Autrichien sur 10 encarté au NSDAP).

Dans la même déclaration d’octobre 1943, les Allemands sont prévenus qu’ils devront répondre de leurs crimes. Et ils le firent entre 1945 et 1947, à Nuremberg bien sûr (octobre 1945 à octobre 1946), et devant d’autres tribunaux. Dernières exécutions en juin 1951. Palette d’accusations dont les plus récurrentes sont crimes de guerre et crimes contre l’humanité (plus de 5.000 à l’ouest). Les résultats furent là aussi hasardeux, beaucoup de nazis passant entre les mailles du filet ; l’accusation de « justice des vainqueurs » est donc partiellement vraie ; surtout, elle a pu choquer quand on connaît l’attitude des Soviétiques, qui étaient pourtant eux aussi juges dans la partie ; et elle a pu semer le trouble dans la mesure où il était difficile de faire la part des choses entre le nazisme et les Allemands. Mais cette période a permis de rassembler des matériaux qui serviront plus tard la justice internationale.

Dans l’immédiat, un seul point d’entente entre les vainqueurs : la dénazification (plus psychologique à l’ouest avec des questionnaires, des visites de camps de concentration ou des visionnages de documentaires, plus brutale à l’est), et ce point d’accord : il est difficile de trouver des Allemands compétents pour gérer le pays en dehors du parti nazi (8 millions de membres en Allemagne, la plupart des médecins, des ingénieurs, etc…). Très tôt, des responsables allemands, au-dessus de tout soupçon, réclament la fin des opérations (Adenauer à la tête de la toute nouvelle CDU), car les Allemands n’ont pas une idée de la souffrance des autres, et se posent en victimes. La guerre froide accéléra de toute façon les choses : en 1952, un fonctionnaire sur trois du ministère des Affaires étrangères a un passé nazi, 60% du corps diplomatique ; certains sont dans une belle carrière, tel Hans Globke, principal collaborateur d’Adenauer et pourtant l’un des artisans des lois de Nuremberg de 1935. Dans l’ordre des professions les moins affectées, l’université, les juristes et les hommes d’affaires (Friedrich Flick, toute la direction de la Fordwerke, la succursale allemande de Ford). Des sondages d’opinion de l’époque montrent des résultats étonnants, signe que la propagande nazie a laissé des traces, comme en 1952, où 25% déclarent avoir une bonne opinion de Hitler, et 37% qui estiment qu’il vaut mieux ne pas avoir de Juifs sur le territoire allemand.

La procédure est beaucoup plus directe dans l’espace soviétique, où de futurs dirigeants comme Walter Ulbricht reconnaissent, à la différence d’Adenauer, la responsabilité collective du peuple allemand. L’action fut donc plus brutale, mais avait pour but d’installer plus sûrement le pouvoir communiste. Elle partait d’une interprétation marxiste, qui évacuait totalement la partie raciale du crime nazi, visant surtout les hommes d’affaires et les serviteurs de la classe des capitalistes (donc, peu de différences avec ce que les communistes pratiquent dans d’autres pays de la zone). Les communistes avaient pour particularité d’être arrivés « dans les bagages » de l’ennemi : il fallait donc faire preuve d’opportunisme. Résultat : les communistes encouragent le départ des Allemands de souche de la plupart des pays et se font les protecteurs de ceux qui les remplacent ; en Allemagne orientale, ils se font les protecteurs des anciens nazis, trop heureux de leur conversion. Dans cette optique, les camps de concentration sont récupérés, des institutions également comme le Front du travail (avec un autre nom), ou alors on adapte : la Stasi s’inspire ainsi largement de la Gestapo.

Partout c’est plus ou moins la même rengaine, dans une optique encore floue de guerre est-ouest : recrutements dans le journalisme, ou dans les services secrets pour obéir à un objectif bien précis… Mais la considération la plus importante est la volonté commune d’oublier, mais pour poursuivre des objectifs différents suivant que l’on se trouve à l’est ou à l’ouest de l’Europe : les mythes (résistancialisme, soulèvement communiste à Buchenwald) peuvent commencer.


  1. Redressement.


Maître mot = résistance et changement. Il y a quelque chose de révolutionnaire dans la démarche de l’après-guerre, le passé étant accusé à charge (surtout dans des pays depuis longtemps autoritaires).

Tensions entre les forces de résistance sur place et les gouvernements en exil : les premiers sont pour un changement radical, les seconds pour une transition ordonnée. Cependant, les forces de la résistance se font assez facilement désarmer partout. Défaite des partis de la résistance qui n’ont jamais eu d’impact, sauf en Italie (Parri) ou en France (de Gaulle) mais sur peu de temps. Imprécision de leur programme (Parri : déposer le roi), sauf peut-être chez les communistes, mais qui, par esprit tactique, sont dans l’expectative. On préfère des leaders plus traditionnels, souvent assez peu jeunes comme Attlee, Blum, Adenauer ou de Gasperi (cf les morts des deux guerres précédentes), qui montrent l’état d’esprit dominant : après les outrances suivant 14-18, on préfère, en tout cas à l’ouest, l’art du possible.

Les partis qui émergent partout sont liés à l’entre-deux-guerres, comme le montre l’exemple français, avec quelques nouveautés concernant la démocratie-chrétienne, partout en essor parce qu’elle est un substitut opportun pour beaucoup de catholiques conservateurs qui ne veulent pas du « marxisme », et absorbant beaucoup le vote des femmes (insistance sur la réconciliation et la stabilité). La gauche est dominante par ailleurs, avec des liens plus ou moins forts entre communistes et sociaux-démocrates classiques.

Ce qui les relie : la volonté de planification. Ne pas croire que c’est le modèle soviétique qui a joué, car il y a une histoire de cette volonté, longtemps frustrée, qui passe par le rapprochement avec les gouvernements autoritaires suite à la crise (planisme de De Man, intellectuels non-conformistes en France). C’est la guerre qui a fait basculer le RU dans ce système.

Partout, il y a une foi en l’Etat, qui semble seul à même de redresser le pays : la planification est organisée partout, suivant des méthodes différentes (on part de rien au RU, notamment avec le rapport Beveridge de novembre 1942, ou on récupère les structures fascistes en Italie ; arbitre en RFA et grand ordonnateur en France, notamment avec la mise en place du Plan sous l’égide de Jean Monnet). On serait étonné de voir que la planification a largement été imaginée ou mise en place dans les pays d’Europe centrale et orientale avant les communistes (Plan à la française en Tchécoslovaquie en juin 1946 ; 93% dans les transports et 78% dans l’industrie travaillent pour l’Etat ; un Plan d’investissement quadriennal avait été mis en place en Pologne dès 1936, dans un cadre autoritaire).

La stratégie de ces premiers plans est le long terme, c’est-à-dire les investissements publics et les biens de production plutôt que les biens de consommation, ce qui est risqué avec des populations elles-mêmes au bout du rouleau.

De ce fait, la planification sociale se renforce, menant vers l’Etat-Providence. Ne pas oublier qu’il y a eu des réalisations, très tôt en Allemagne, mais toujours ponctuelles (un ministère de la Santé en France en 1920, assurance-chômage par-ci par-là, allocations familiales en Belgique en 1930). C’est la guerre qui a favorisé les avancées (penser aux pensions aux veuves et orphelins), et surtout la 2GM, qui aboutit à l’idée de sécurité sociale et à la vision « redistributrice » du système, qui n’existait pas dans les premiers temps. L’aide publique devient universelle et systématique, plus ou moins généreuse suivant les pays.

La part consacrée aux dépenses sociales augmente significativement par rapport aux années 30 (+64% en France, de 5 à 8,2) et constitue une part importante du budget désormais (17% au RU rien que pour la sécurité sociale).

Parallèlement, une question touche l’ensemble des pays européens, qui est la réforme agraire. Celle-ci est principalement menée à l’est, profitant du départ de minorités ou de la dépossession de certains « collabos », mais elle est plus efficace, parce qualitative, à l’Ouest.
Les destructions sont partout présentes : 40% du parc de logement en Allemagne, 30 au RU, 20 en France. Pareil pour les axes de communication (un pont sur le Rhin, aucun entre Paris et la mer) : on a beau produire assez vite en Europe, on ne peut rien acheminer. Cependant, tout cela relève du visuel : l’Allemagne n’a perdu que 20% de son parc industriel, la Tchécoslovaquie se trouve mieux pourvue après qu’avant la guerre. Le constat est le même sur l’ensemble du continent : les villes ont plus souffert que les usines. Certains pays s’en sortent bien, comme la Belgique, avec Anvers qui devient le port le plus important de la reconstruction, et une présence alliée qui injecte beaucoup d’argent dans l’économie nationale ; c’est moins le cas des Pays-Bas, énormément touchés surtout à la fin de la guerre, ou de la Norvège pour les mêmes raisons.
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