Raymond Rifflet, européiste et eurocrate


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Raymond Rifflet, européiste et eurocrate.
Bertrand Vayssière.
L’histoire de Raymond Rifflet tient en trois moments forts qui scandent sa vie et se rejoignent pour former l’esquisse d’un Européen1. La destinée de ce militant fédéraliste belge, protagoniste récurrent de l’Union européenne des fédéralistes et du Mouvement européen, devenu acteur communautaire à partir de sa nomination comme chef de cabinet du Président de la Commission européenne Jean Rey en 1967, appelle une sociobiographie pour mieux comprendre la trajectoire qui peut mener les militants de l’Europe de l’activisme à l’action. Peut-être que cette étude, qui prend en compte l’influence de la famille biologique, mais aussi idéologique et sociétale dans l’engagement politique d’un homme, pourrait permettre de mieux saisir le contour de ces européistes dont la pensée et les motivations nous échappent le plus souvent, et dont Raymond Rifflet s’avérerait être un archétype ? Celui-ci est d’abord en effet un Belge de son temps, né à Bruxelles peu après la Première Guerre mondiale (1919), qui effectue son apprentissage politique au milieu des crises de l’entre-deux-guerres, faisant la part entre un héritage familial conforme à la petite bourgeoisie dont il est issu et des aspirations révolutionnaires fouettées par un contexte en fusion. Cette partie de sa vie ne doit pas être oubliée pour éviter la projection artificielle d’un engagement « hors-sol », car l’européiste qu’il sera naît d’une expérience irréductible, à une époque où l’homme mûr pointe déjà, marqué par une idéologie propre, le socialisme, qui restera jusqu’à la fin le socle de sa pensée. La Seconde Guerre mondiale marque le début d’une période d’apprentissage accéléré au fédéralisme, qui l’amène peu à peu, via ses engagements et ses réseaux, jusqu’aux bureaux de la Commission. Dès lors, il défend des objectifs et une pratique politique qui revendiquent leur affranchissement du cadre national, les déclarant ouvertement « européistes ».

Mais qu’est-ce qu’un européiste ? On ne pourra pas faire l’économie de ce qui mène vers cet état, défini par un mot si vague qu’il renseigne sur le flou d’un engagement pourtant présenté sur le tard comme une évidence. Trois phases apparaissent dans la vie de Rifflet, qui rythment son parcours, jusqu’à son objectif européen clairement affiché : celle de l’intellectuel belge, qui a grandi et s’est aguerri au sein d’un cadre national, dans le contexte embrouillé des années trente et de la guerre ; celle du militant européen qui, par l’élargissement de ses horizons, s’invente une sociabilité, au gré des réseaux constitués hors du territoire, plaçant son action dans une optique et un cadre résolument transformés (années 50 et 60) ; enfin, une troisième phase se dessine chez l’homme à partir du moment où il entre à la Commission européenne à la fin des années 60. Cette évolution n’était pas forcément souhaitée par lui, qui jusque-là limitait son rôle à alerter gouvernements et opinions sur la nécessité d’une nouvelle forme de contrat social, et s’en tenait strictement à cette mission. Mais la logique de celle-ci apparaît après coup lorsqu’on s’attarde sur la fonction dont Rifflet hérite à Bruxelles : elle se dessine dans les réseaux qu’il fréquente au cours de ses années militantes ; elle prend tout son sens également dans le contexte de la fin des années 60, à la croisée d’une hausse des ambitions politiques de la Commission et d’une prise de conscience par celle-ci que l’Europe doit pouvoir s’adresser aux peuples, ou au moins mettre en route des politiques plus à leur usage, ce qu’a toujours plaidé notre homme.

Cet article s’applique donc à présenter trois itinéraires qui s’entremêlent : l’intellectuel belge, le militant européiste, et le fonctionnaire européen. Il s’agira, à travers ces trois états, de mieux comprendre la symbiose qui se crée entre Rifflet et son combat, et de cerner les caractéristiques d’un parcours mêlant idéalisme et pragmatisme à un moment clé de la construction européenne. Cet homme, par son parcours, ne démontre-t-il pas que l’Europe est un objet politique à part entière qui, loin d’être déterminé d’entrée, se révèle être le résultat d’une alchimie toute personnelle dans laquelle le milieu, l’idéologie d’origine et peut-être surtout le contexte, social et national, jouent un rôle déterminant ?


  1. Un itinéraire belge.


  1. Un engagement caractéristique.


Toute sa vie, Raymond Rifflet s’est défini comme un militant, mais également comme un homme d’idées. Il a le profil de l’intellectuel, mais d’un genre particulier : chez lui, l’action doit systématiquement accompagner la pensée, celle-ci s’épuisant si elle reste à l’état d’épure, éclaire le positionnement d’un intellectuel impliqué, et permet également de saisir les variations d’une trajectoire qui ne repousse pas la correction et l’adaptation en fonction des circonstances.

On trouve chez Rifflet les éléments d’une trajectoire socio-biographique commune à la plupart des intellectuels : issu d’une famille de la classe moyenne belge, il a grandi dans un milieu alphabétisé (son grand-père et son père ont fait des études poussées, lui-même et son jeune frère ont pu rallier l’université à une époque où le fait n’est pas encore fréquent), dans lequel il a très tôt témoigné d’un goût prononcé pour la lecture propice à des études poussées, et de l’intérêt pour les autres cultures que la sienne (lui-même a à l’origine la double citoyenneté belge et française, cette dernière par sa mère), qui l’ont aidé à saisir les fondamentaux de la parole publique. Dans les faits, le milieu familial a plutôt joué chez lui un rôle négatif, mais qui n’est pas négligeable dans le déroulement d’une vie : Raymond Rifflet s’est en effet opposé à une éducation très conformiste, propre à une petite bourgeoisie belge avide de promotion (son père était fondé de pouvoir d’une grande banque, sa mère femme au foyer), mais inquiète de son statut dans une période de crise permanente. Sa vraie éducation, il l’a reçue en dehors du foyer, à l’athénée de la commune de Schaerbeek, le quartier où il a grandi, puis à l’Université libre de Bruxelles (ULB), où il apprend l’esprit de corps propre à cette institution très engagée à gauche et dans le libre-examinisme, l’activisme politique y étant présenté comme un prolongement naturel des études. Rifflet y militera d’ailleurs dans ses premiers cercles, le Librex (Cercle du libre examen), ou les Étudiants socialistes unifiés, et y animera son premier journal, Combat socialiste.

En ce sens, notre homme est bien un intellectuel, mais dans un contexte qu’il faut bien avoir à l’esprit. Il faut en effet se rappeler qu’il existe un « modèle français de l’intellectuel », qu’on doit bien prendre garde de ne pas appliquer dans tous les cas d’espèce. Ce modèle est dans son origine très fortement relié à l’Affaire Dreyfus2 : un homme instruit, qui s’oppose à la société au nom de valeurs ou de la Vérité, sans nécessairement occuper une fonction sociale définie, mais qui investit une part de sa réputation dans le politique. Pour que ce combat apparaisse légitime, il est nécessaire que le modèle étudié représente un maximum de capital symbolique aux yeux de la société environnante afin d’être opératoire. Il y a aussi une question d’engagement (celui d’un homme qui se mêle « de ce qui ne le regarde pas »3) dans sa démarche, elle-même reliée à une idéologie fondatrice. Sur ce dernier point, l’un des fondements de la pensée et de l’action de Rifflet reste son adhésion au socialisme mais, par pragmatisme, ce socle initial (qu’il mettra par ailleurs du temps à définir) s’enrichit peu à peu d’autres éléments. D’entrée, le socialisme de Rifflet est d’ailleurs anticonformiste du fait de son européisme très tôt revendiqué, peu en phase avec une idéologie et un Parti qui ne se sont pas vraiment affranchis des frontières nationales, malgré les grandes déclarations de principe ; qui plus est, Rifflet, au nom de l’Europe à faire, restera toujours ouvert à d’autres tendances, collaborant ainsi souvent avec des hommes qui ne sont pas de son bord, dans une optique « progressiste » qui l’éloigne des calculs électoralistes d’une stratégie purement politicienne. Il faut ajouter un second et très important point concernant son positionnement militant : Rifflet n’est pas mobilisé seulement sur le plan politique, mais également sur le plan syndical, ce qui détermine chez lui un genre très particulier d’engagement. Soutien de la Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB), il promeut un activisme renouvelé dans le secteur social, qui lui paraît plus fondamental que le secteur politique. Cette conviction est renforcée par la proximité d’idées qui le lie avec l’un des plus fascinants leaders syndicaux de l’après-guerre, André Renard4.

Dernier point à aborder : pour bien cerner les spécificités belges concernant l’influence des intellectuels dans la société, on doit ajouter que gagner un capital symbolique dans ce pays (ce qui est présenté comme un préalable dans le cas français), est impossible du fait de l’étroitesse du marché national (11 millions d’habitants aujourd’hui), lui-même divisé en deux langues et au moins trois piliers (socialiste, libéral et social-chrétien). Ainsi, l’intellectuel belge a moins d’impact que ses homologues français5, d’autant que le problème linguistique prend une grande importance dans le pays, l’obligeant à une adaptation pragmatique (beaucoup d’intellectuels se font ainsi fonctionnaires, ne pouvant compter sur leur seul magistère pour vivre : c’est le cas de Rifflet qui devient enseignant). De même, il a été pendant très longtemps impossible aux intellectuels belges de défendre une cause universelle : ceux-ci ont eu dès le départ à batailler pour défendre la Belgique en tant que nation, tant celle-ci paraissait à l’origine, et suivant les critères de l’époque, « improbable », car née d’abord d’un compromis entre puissances du XIXe siècle6, à une époque où la conception romantique dominante stipulait la congruence nation/unité linguistique et ethnique comme préalable. L’époque où Rifflet s’engage véritablement dans les débats du moment, après la guerre, voit s’imposer « l’intellectuel de réseau » (Paul Aron7), celui qui s’insère volontairement dans l’action collective et dans une organisation particulière qui reposent toutes deux sur le débat permanent, et qui privilégient un mode opératoire n’excluant ni les manifestations de solidarité avec les masses, ni le « grand jeu » auprès des décideurs, d’autant plus à l’écoute que le réseau aura été bien structuré et sera porteur d’idées novatrices et adaptées aux problèmes du moment. Cette histoire des réseaux voisine donc avec celle de notre homme, et donne un sens à son action tout au long de son existence : pour lui, lutte politique et lutte sociale se rejoignent dans le combat pour l’Europe, ce qui présuppose la fréquentation de différents interlocuteurs, en Belgique comme à l’étranger. Notre analyse ne peut donc pas faire l’économie de ce maillage, qui rappelle que Raymond Rifflet lui-même a conscience de jouer une partition dans une action qu’il définit naturellement comme chorale.


  1. Un socialiste classique.


Ce pragmatisme et ce goût pour l’action éloignent donc Rifflet du modèle idéal de l’intellectuel français, brillant précipité d’une idéologie en marche, oracle transfiguré par la magie du verbe. Un intellectuel belge ? À cette question, Paul Aron répond : « Non, l’intellectuel belge est un oxymore »8. Pour expliciter cet axiome, il revient sur la notion de « piliers », qui est propre à la culture et à l’histoire belges, mais aussi néerlandaises9, et à la question du positionnement social de l’individu dans ces sociétés, propre à toutes les catégories, y compris intellectuelles : la notion de « pilarisation » désigne, en Belgique, la transmission des valeurs d’une génération à l’autre, qui varie suivant qu’on est catholique, libéral ou socialiste, soit les trois grands « piliers » de la société belge10. Une véritable politisation des organisations sociales s’opère à partir de cette situation, dérivant vers un système de « familles politiques », cohérent et exclusif, qui passe par les jardins d’enfants, les écoles, les mouvements de jeunesse, les mutuelles, les coopératives, les sociétés d’assurances, les caisses d’épargne, les organes de presse, etc… L’État joue le rôle de courroie de transmission par ses subsides vers ces organisations, mais reste neutre quant à l’utilisation de ceux-ci, laissée aux soins de ces familles, garantes de fait de l’encadrement de la vie sociale. Cette dernière s’exprime donc au sein de structures multiformes, qui autorisent des trajectoires différentes dans un système commun, du début à la fin de l’existence11, déterminant des univers bien délimités, qu’ils soient confessionnels ou politiques. Un fort consensus légitime ce système aux yeux des Belges, ce qui se vérifie par la proximité de chacun d’eux avec le pouvoir politique, qui a favorisé au cours de l’histoire une intégration des différentes tendances politiques dans lesquelles ils se reconnaissent. Dans le système qui en résulte, Rifflet est donc plus un intellectuel socialiste qu’un intellectuel tout court, même si son socialisme est hautement évolutif : une revue politique, dans ce sens, n’a pas besoin d’être un organe du Parti pour s’adresser à un groupe idéologique spécifique, ce qu’il comprendra bien lorsqu’il lancera son premier journal en 1944, les Cahiers socialistes ; de même, être sorti, comme lui, de l’ULB, dit beaucoup sur le nouvel impétrant : celui-ci a de fortes chances d’être qualifié de « progressiste », adepte de la libre pensée et laïc plus ou moins forcené (plutôt plus dans le cas de Rifflet).

Pour résumer, un socialiste francophone typique qui a connu ses années de formation dans l’entre-deux-guerres est membre, dès la fin de la guerre, du Parti socialiste belge (PSB), adhère à la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) en tant que syndiqué, lit Le Peuple ou Le Matin (disparus depuis), fait partie d’associations culturelles spécifiques (notamment Présence et actions culturelles), fréquente des écoles publiques et, s’il doit accéder à l’enseignement supérieur, ira à l’ULB ou à l’université de Liège. En ce sens, Raymond Rifflet est d’abord et avant tout un socialiste : l’européisme vient après, mais sera toujours inspiré par l’idéologie première, et avec une vocation sociale prononcée. Ce socialisme est fondateur car, comme nous l’avons vu dans un premier temps, être socialiste en Belgique est d’abord et avant tout le fruit d’une trajectoire particulière, où la vocation a peu à faire. Bien entendu, il ne faut pas tomber dans le déterminisme, et Rifflet montrera à plusieurs reprises qu’il peut s’émanciper des schémas politiques en s’adaptant aux circonstances. Mais son parcours de jeunesse ressemble à celui de beaucoup de jeunes Belges, qui renforce, notamment par la socialisation scolaire, des tendances philosophiques et politiques propres au milieu d’origine.

La culture politique et idéologique de Rifflet est ainsi en grande partie en place avant même la guerre, dans un itinéraire somme toute classique pour un intellectuel belge, mais qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre ses principes d’action et son mode de pensée une fois entré dans le combat européiste. Cette culture a son importance, mais ne doit pas faire perdre de vue la force de l’événement qu’a représenté la Seconde Guerre mondiale, qui lui a donné un cours et une marque inattendus.


  1. L’insertion dans un réseau.


Le récit de vie prend toute son importance dans l’étude de Raymond Rifflet, surtout pour mieux comprendre les caractéristiques qui vont marquer le combat qu’il mène tout au long de son existence. L’homme a une foi dans l’action dont il faut connaître les déterminants, liés à ses jeunes années. Le caractère très affirmé du personnage, et même le côté « forte tête » qu’il a parfois, éclairent une volonté d’agir qui le prépare aux nombreuses contingences et aux coups du sort qu’il aura à connaître12, mais ce trait ne suffit pas : tout au long de sa vie, Rifflet privilégie une attitude de dialogue permanent, institutionnalisé dans les multiples réseaux qu’il fréquente, que ce soit dans le secteur politique, syndical ou culturel, et qui éclairent l’adaptation de ses idées et les aléas de sa carrière.

L’historiographie belge a particulièrement investi cette question des réseaux, avec l’idée que leur étude permet celle des individus qui les fréquentent13. Dans le cas belge, les recherches ont montré plusieurs particularités propres aux communautés qui constituent le pays. L’intellectuel flamand s’implique plutôt plus dans des contacts avec ses pairs, ne cherche pas l’espace public de manière individuelle, et s’implique d’abord dans des causes particularistes et des réseaux particuliers14 : l’intellectuel s’y est d’abord battu pour faire de son idiome une langue de culture puis une langue de l’administration. Plutôt au service de son peuple, il n’est pas à son avant-garde comme dans l’acception wallonne, tout de même plus tournée vers le modèle universaliste français. La trajectoire européenne de Rifflet est en ce sens exemplaire, à laquelle on peut ajouter son anticléricalisme, qui est aussi un trait de beaucoup d’intellectuels wallons par rapport à leurs homologues flamands15, notamment dans les réseaux militants, libre-exaministes et francs-maçons qu’il fréquente après la Libération. Au sein de ces réseaux, les discours, qu’ils soient socialistes, progressistes ou libre penseurs, nourrissent une critique sociale plus virulente, répercutés par voie de presse ou dans des cercles de pensée à mi-chemin entre activisme idéologique et pragmatisme lobbyiste (ainsi, la commission de la FGTB dont Rifflet fait partie dans les années 50 ou le think tank Réalités européennes du présent qu’il crée à Bruxelles une fois engagé à la Commission). C’est dans ce milieu qu’ont lieu les débats les plus politisés, qui font souvent écho à ceux qui se tiennent en France, qu’ils tournent autour du nationalisme ou du marxisme, mais avec le souci permanent d’adapter ces débats à la Belgique.

Il faut donc s’intéresser, pour suivre notre homme, aux outils d’une stratégie politique ou intellectuelle, notamment les revues, très présentes dans le pays, sans pour autant oublier la configuration politique complexe qui lui est propre, et sans exagérer la portée et l’impact de l’engagement de Raymond Rifflet sur cette configuration. Il est un fait que le système des réseaux n’est pas un gage de réussite lorsque ceux-ci sont coupés des réalités politiques, économiques et sociales dominantes du moment, comme c’est le cas pour notre homme au sein même du PSB. On doit ainsi penser à son isolement parmi les socialistes, auxquels il se rattache pourtant depuis sa jeunesse : les Cahiers socialistes qu’il en vient à éditer en 1944 se présentent d’abord comme l’organe d’une gauche alternative, en réaction à un socialisme parlementaire jugé dépassé, trop formel et conformiste. Cette publication se situe donc dans une posture critique des positions officielles du Parti, mais, même si elle lui offre une grande liberté d’expression, elle marginalise en partie le personnage tout au long de sa carrière nationale, à laquelle il devra d’ailleurs très vite renoncer.

Le contexte reste également pertinent pour l’analyse des réseaux que fréquente Raymond Rifflet, car il n’y a pas de moments-clés pour l’européisme, mais des périodes diffuses où cette idée a un certain impact : les années 30 en Belgique correspondent à une curieuse époque où l’européisme épouse la cause nationaliste, faisant du pays le « trait d’union » entre France et Allemagne, ce qui permet également de repenser un État écartelé entre Flamands et Wallons ; après 1945 et l’envol des idées fédéralistes, qui correspond à une phase où Raymond Rifflet fait son apprentissage européiste, on assiste à une relative mise de côté de l’idéal au profit d’une phraséologie technico-économique à laquelle il se convertit bon gré mal gré16. Dans les deux cas, c’est une époque où le pouvoir politique national est jugé défaillant, devant être relayé soit par la convergence idéologique transnationale, soit par l’expertise économique (Rifflet a plus ou moins essayé les deux). Les réseaux prennent ici tout leur sens de dispensateurs d’idées, faisant se rencontrer des hommes, qui n’ont pas forcément la même sensibilité politique, mais qui se rejoignent sur la nécessité d’impulser une réforme jugée nécessaire. Un véritable organigramme se met ainsi en place autour de Rifflet tout au long de sa carrière, où l’on retrouve six grands piliers : la presse (Cahiers socialistes, Socialisme, Synthèses, Volonté, Syndicats, La Gauche, Presses de l'ULB, CRISP, presse fédéraliste), les mouvements politiques (PSB, loges maçonniques, mouvements wallons), les mouvements européistes (UEF, MSEUE, Mouvement européen), les lobbyings (TEPSA17, Réalités européennes du Présent), les institutions scientifiques (ULB, université d’Anvers, Collège de Bruges) et les syndicats (Mouvement Renard, FGTB). Toute sa vie, Rifflet fera en sorte d’activer ces réseaux en fonction du contexte, et de faire se croiser ses membres suivant l’action jugée prioritaire. Il emploie d’ailleurs deux expressions fétiches pour désigner ce qu’il cherche à créer à partir de ces réseaux (dont il n’a pas l’idée noire que l’on s’en fait en France, où ils sont assimilés au pouvoir occulte qui n’a de cesse de travestir le fameux « intérêt général ») : le « damier sociologique » le plus souvent, parfois le « parallélogramme des forces ».


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