Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques»


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Le reflet d’une xénophobie populaire ?


Par « xénophobie » nous entendons l’ensemble des discours et des actes tendant à désigner l’étranger comme un problème, un risque ou une menace pour la société d’accueil et à le tenir à l’écart de cette société, que l’étranger soit au loin et susceptible de venir, ou déjà arrivé dans cette société ou encore depuis longtemps installé.

Le développement de la xénophobie en Europe est souvent relié voire réduit aux succès électoraux des partis d’extrême droite. Cette interprétation constitue le paradigme notamment des politiques dites de lutte contre le racisme et la xénophobie31. Il est vrai que ces partis sont aujourd’hui présents dans plus de la moitié des parlements nationaux de l’Union Européenne, qu’ils sont arrivés au pouvoir dans plusieurs Etats-membres à travers les coalitions gouvernementales et qu’ils marquent l’agenda politique – c'est-à-dire la hiérarchie des sujets prioritairement abordés – de presque tous les pays même en demeurant minoritaires ou marginaux. Plus encore, leurs idées sont aujourd’hui relayées dans l’espace public par les médias officiels et les partis de gouvernement, et ceci dans de nombreux pays européens

Cependant à trop se focaliser sur le lien éventuel entre le développement de ces partis xénophobes et le développement de la xénophobie comme phénomène culturel, on risque de n’envisager qu’une seule relation de causalité, d’omettre l’étude de la relation inverse et, au fond, d’occulter la question cruciale des origines tant de la réémergence de l’extrême droite que de la xénophobie dans nos systèmes politiques. L’interprétation aujourd’hui dominante dans les discours gouvernementaux et les médias les plus proches des élites dirigeantes renvoie implicitement ou explicitement à des mouvements d’opinion populaires32, marqués par la peur des migrants en situation de crise économique33, pour expliquer l’émergence des partis d’extrême droite34, de la xénophobie et des politiques publiques de rejet des étrangers.

Le schéma d’interprétation sous-jacent n’a pas besoin d’être rappelé dans chaque discours tant il fait appel à une logique de sens commun qui, par sa simplicité, revient facilement à l’esprit : la crise économique se déclare dans les années 1970 ; les classes populaires sont affectées par le chômage ; elles se mettent à craindre la concurrence de la main d’œuvre étrangère et à percevoir la cohabitation avec elle comme une atteinte à ses intérêts ; le nationalisme xénophobe prospère sur ce courant d’opinion populaire ; les politiques antimigratoires se justifient alors logiquement par le respect des principes de la démocratie représentative et/ou par le souci de préserver celle-ci d’une trop forte expansion des partis d’extrême droite menaçant cette démocratie dans ses fondements libéraux.

Une phrase, même allusive, ou simplement quelques mots rappelant les transformations de l’opinion publique, les craintes qui s’expriment ou l’anxiété de la population face à des migrations croissantes… suffisent à produire cette imputation causale et à suggérer le schéma qui tout à la fois explique et justifie les politiques publiques dans ce domaine. Produite et diffusée par des élites gouvernementales, politiques, journalistiques et intellectuelles, cette interprétation fait la part belle à ces élites elles-mêmes : face aux irrationalités des peuples, les dirigeants ne feraient que refléter et satisfaire les vœux politiques de ceux-ci tout en modérant leurs ardeurs pour éviter les dérives dangereuses. Du peuple viendrait l’impulsion originelle du mouvement politique et des élites sa transcription gouvernementale et sa modération. On retrouve là des registres banals de légitimation politique : l’image d’un pouvoir accordé à des valeurs ; celle d’élites éclairées, vecteurs et protecteurs de la raison démocratique.

Il y a pourtant de bonnes raisons de rechercher une autre interprétation.

La première concerne l’opinion publique à laquelle on ne saurait imputer plus de responsabilité qu’elle n’en a effectivement dans le fonctionnement de nos systèmes politiques malgré les croyances entretenues par les sondages d’opinion. « Les opinions sont des forces et les rapports d'opinions sont des conflits de forces », analysait Pierre Bourdieu35. Or l’état de ce rapport de forces, considéré entre gouvernants et gouvernés au sein de nos systèmes politiques, ne fait guère doute : le citoyen ordinaire ne consacre pas plus de quelques heures par semaine à suivre la vie politique et dépend, dans la formation de ses convictions, de leaders d’opinions – ministres, dirigeants de partis, journalistes, personnalités célèbres, organisations… – dont les moyens d’expression dans l’espace public sont infiniment supérieurs.

Ce sont encore ces élites, observait des conservateurs comme Charles Edward Lindblom36 après Joseph Schumpeter37, qui choisissent dans le flot continue des problèmes sociaux susceptibles d’être érigés en problèmes publics d’une époque ceux qui sont placés au sommet de l’agenda politique c'est-à-dire au centre des débats auxquels les citoyens ordinaires assistent. Et ils y assistent, nous a appris pour sa part Jürgen Habermas38, en spectateurs relativement passifs d’une scène publique où les principaux acteurs sont aujourd’hui des professionnels de la politique et des politiques.

Il faudrait citer encore toute la sociologie des politiques publiques39, pour rappeler ce rôle primordial des élites sectorielles dont les activités (fonctionnaires, ministres, experts, lobbyistes…) sont pour le moins distantes de l’opinion publique et largement autonomes par rapport à la vie politique telle qu’elle apparaît (médiatique, partisane, électorale…) aux yeux d’un public élargi. Dans le cadre de ce paradigme technocratique et élitiste, il devient difficile d’imputer au peuple le rôle moteur de l’histoire que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

Or ce paradigme général coïncide parfaitement avec les études plus récentes et plus spécialisés sur les phénomènes qui nous intéressent ici : nationalismes xénophobes et politiques antimigratoires. Les travaux précités en socio-histoire montrent que les premières décisions de fermeture des frontières et de politiques antimigratoires au début des années 1970 plongent leurs racines dans la décennie antérieure profondément marquée par la décolonisation et ses effets politiques sur l’ex-métropole depuis les frustrations liées à la perte de l’Empire colonial jusqu’aux nécessaires reconversions de fonctionnaires travaillant dans ou sur les colonies et tentés de revendiquer une compétence relative aux anciens indigènes devenus de nouveaux immigrants. On voit apparaît alors une source technocratique de construction de l’immigré comme problème, risque ou menace qui impulsent une dynamique très antérieure aux chocs pétroliers de politique antimigratoire.

Les études sociologiques réunies par Didier Fassin, Alain Morice, Catherine Quiminal40, sous le titre Les lois de l’inhospitalité : les politiques de l’immigration à l’épreuve des sans-papiers, et notamment celle de Danièle Lochak41, confirment celles réalisées par ailleurs sur l’Autriche42, l’Espagne43, la Grèce44, l’Italie45 et le Royaume-Uni46 : toutes montrent que ce tournant politique et culturel met en jeu d’autres acteurs que le citoyen ordinaire : des ministres, conseillers, hauts fonctionnaires, agents publics et semi-publics, experts, lobbyistes, chargés de communication… qui n’ont pas tous besoin, loin s’en faut, de tenir compte d’une opinion publique souvent enrôlée à peu de frais dans la justification des positions politiques de ceux qui s’expriment.

Le travail d’Annie Collovald47 permet en outre de déconstruire aujourd’hui très efficacement le mécanisme élitiste de qualification de l’extrême droite par référence au peuple. Elle a montré, dans le cas de la France, que la base sociale tant des électeurs que des leaders de cette sensibilité n’a rien de spécifiquement populaire. Sylvain Laurent montre aussi que le discours sur le « racisme du peuple » se construit au sein des élites dans les années 1970 à une époque où le Front National ne pesait pas sur la vie politique48.

De cet état des connaissances découle alors une hypothèse qui consiste à considérer les dispositifs anti-migratoires et avec eux le retournement des politiques du droit d’asile, non pas comme une conséquence mais comme une cause de l’activation de la xénophobie, probablement présente à l’état latent dans toute société humaine, mais qui ne peut asseoir son empire sur le champ politique que lorsque des élites dirigeantes désignent l’étranger comme un problème, une menace ou un risque à travers les actes ordinaires de l’action publique. Ce type d’analyse rejoint celle de Teun Van Dijk49 sur le rôle prépondérant du racisme élitaire dans la montée de la xénophobie en Europe mais conduit à rechercher les sources et les explications de cette orientation politique des élites dans des processus de politiques publiques par lesquels s’agencent des intérêts technocratiques et des opportunismes politiques. Selon notre hypothèse, la montée en puissance des nationalismes xénophobes dans les systèmes politiques européens serait propulsée par trente ans de politiques disqualifiant les demandes d’asiles, claironnant la fermeture des frontières, interdisant les regroupements familiaux, soupçonnant les mariages mixtes, multipliant les rafles policières de sans-papiers, focalisant l’actualité sur quelques pateras, créant le délit de solidarité avec les exilés, organisant des expulsions de masses, militarisant les frontières…

On peut parler de xénophobie de gouvernement pour désigner cette emprise idéologique acquise sur l’ensemble des politiques publiques. Il s’agit d’une forme de xénophobie particulière qui n’est pas exprimée par des slogans extrémistes ou des jurons racistes mais à travers les discours beaucoup plus posés et très officiels de gouvernants, fonctionnaires et élus, ainsi que par des actes législatifs, administratifs et juridictionnels qui se font entendre fortement dans l’espace public : « fermeture » des frontières, rejet des demandes d’asile, refus de visas et de regroupement familial, contrôles policiers au faciès… Les politiques publiques sont des messages à grande audience qui, bien loin du racisme vulgaire, suffisent à désigner l’étranger comme un problème, un risque ou une menace.

L’effet d’activation de la xénophobie par les politiques de rejet est-il volontairement recherché par les gouvernants ou s’agit-il d’un « effet latéral » involontairement provoqué ? S’agit-il d’une dérive de la culture politique des élites dirigeantes ou d’une maladresse historique, de grande ampleur, activant inconsciemment les nationalismes xénophobes ? Quelle que soit la réponse, on ne peut pas espérer la produire si l’on ne commence pas par distinguer la xénophobie de gouvernement et de la xénophobie contestataire caractéristique des partis d’extrême droite. Encore faut-il aussi, ne pas réserver l’exclusivité du fait xénophobe aux groupuscules ou partis d’extrême droite ni en exonérer a priori les élites dirigeantes, administratives et politiques. Encore faut-il enfin accepter d’envisager, au moins à titre d’hypothèse, que la xénophobie puisse exister sans l’affichage d’une émotion de haine mais à travers le froid détachement qui sied aux élites dirigeantes dans la désignation d’une menace et la réflexion sur les moyens d’y faire face.
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