Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques»


télécharger 1.77 Mb.
page4/49
typeNote
exemple-d.com > droit > Note
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   49

Un contre coup de la crise économique ?


Dans le cas de la France comme pour d’autre pays occidentaux une autre manière d’évacuer la thèse de l’envahissement migratoire consisterait simplement à montrer que le nombre d’entrées d’étrangers sur le territoire national entre 1945 et 1975 est très supérieur, tant en taux annuel qu’en valeurs cumulées, à ce qu’il est entre 1975 et 200518.

Cependant un tel argument se voit alors opposé une objection si profondément ancrée dans l’imaginaire collectif des français qu’elle en est devenue un véritable paradigme de la perception des politiques migratoires : à partir de 1974, la crise économique change tout.

Cette interprétation ne relève pas seulement du « sens commun » : on la retrouve, en tout ou partie, dans des écrits académiques. Ainsi Patrick Weil, dans sa thèse séminale soutenue en 1988, produite après une expérience professionnelle en Cabinet ministériel dans le gouvernement socialiste de 1981, thèse cadrée chronologiquement sur la période postérieure à 1974 observe :

«L'année 1974 marque un tournant réel et symbolique dans la politique générale d'immigration de l'après seconde guerre mondiale qui avait vu jusque là les autorités publiques faciliter l'entrée et le séjour d'immigrés. » 19

Comme l’observe Sylvain Laurens « la thèse de Patrick Weil été fondatrice et reprise par bon nombre de travaux ultérieurs.  » 20 Un autre chercheur auteurs de nombreux ouvrages sur le domaine, Yvan Gastaut, expose ainsi, en 1993, dans la Revue Européennes des Migrations Internationales, ce qui apparaît comme un paradigme :

« Dès 1972, la crise économique qui toucha notre pays, fut à l’origine du sentiment xénophobe d’une partie de l’opinion. Les Français en plein désarroi, mirent en cause les immigrés. Les Maghrébins devinrent alors les Italiens ou les Polonais de l’entre-deux-guerres. (...) Cette flambée raciste [de 1973], outre les raisons économiques, eut une origine plus cachée : une forme de rancoeur liée à la guerre d’Algérie apparut dans une partie de l’opinion. »21

Trois plus tard Ralph Schor, dans la même Revue Européenne des Migrations Internationales, l’un des revues centrales de ce domaine d’étude en France et relativement proche des administrations ministérielles, dresse, en introduction de son article, un tableau comparatif des années 1930 et des années 1980 :

« Sans qu’il soit nécessaire de trop forcer le rapprochement, les années 1930 et les années 1980 présentent plusieurs traits communs : une conjoncture de crise économique marquée notamment par une importante croissance du chômage ; la présence au pouvoir de la gauche qui remporta les élections législatives de 1931 et 1936, ainsi que les présidentielles de 1981 ; la forte personnalité d’un Léon Blum en 1936 et d’un François Mitterrand en 1981 ; plus généralement , à chacun des deux époques considérées, le sentiment d’une profonde mutation de la société, mutation se traduisant par un recul des valeurs traditionnelles et l’entrée du pays dans un monde moderne, technique, urbain. Dans les années 1930 comme dans les années 1980, une importante population immigrée résidait en France : les recensements permirent de dénombrer 2 890 000 étrangers en 1931, 2 453 000 en 1936, 3 680 000 en 1982, 3 580 000 en 1990, ce qui représente, à chaque recensement, environ 7% de la population totale. Enfin, à la faveur de ces temps de crise et de mutation, l’extrême droite se renforce et se fait entendre avec insistance. »22

Cette interprétation, reprise par l’ensemble d’une génération de chercheurs quelles que soient leurs spécialités en sciences humaines, n’est pas l’apanage de ceux qui travaillent en collaboration avec les technocraties ministérielles. Danièle Lochak, Professeur de droit public, Présidente pendant quinze ans du GISTI, association militante de défense des sans-papiers ayant combattu les politiques antimigratoires, reprend cette interprétation dans son livre de référence en 1985, dans un article en 1997 et, récemment, dans un livre interview de 2007 :

1985 : « Face à la récession et au chômage, le gouvernement français, à l’instar de ses homologues européens, choisit de fermer les frontières et de refuser toute immigration supplémentaire. La politique gouvernementale se traduit donc par un renforcement des contrôles, non seulement à l’entrée mais sur l’ensemble du territoire, en vue de détecter des clandestins. »23

1997 : « Deux ans plus tard, à la suite du « premier choc pétrolier », les pouvoirs publics décident de suspendre l’immigration de travailleurs. Va alors s’instaurer progressivement, au nom de la « maîtrise des flux migratoires », et à mesure que la situation de l’emploi se dégrade, un contrôle de plus en plus sévère sur les étrangers. »24

2007 : « les retombées économiques de ce qu’il est convenu d’appeler le « premier choc pétrolier » conduisent les pouvoirs publics à décider la suspension de l’immigration de travailleurs. On va alors voir s’instaurer progressivement, tout au long du septennat giscardien, sous le double effet de l’extension du chômage et du développement de l’idéologie sécuritaire, un contrôle de plus en plus sévère des étrangers. »25

De même, le principal ouvrage de statistiques relatives au droit d’asile en France, celui de Luc Legoux26 est structuré en parties successives scindées par la date de 1974 ce qui affaiblit l’analyse des continuités qui franchissent cette date. Jusqu’au milieu des années 2000, il est à peu près impossible, de trouver un ouvrage français sur l’immigration en France qui ne reprenne pas à son compte cette interprétation d’une genèse des politiques antimigratoires amorcée en 1974. Comme l’observe Sylvain Laurens, la date de « «1974 » joue dans bon nombre de travaux le rôle de balise et de point de bascule » 27 et sert à cadrer chronologiquement les études. Faute d’enjamber et d’encadrer cette date les études françaises ne montrent pas ce qui relie l’avant et l’après 1974 : c’est l’un des aspect de cet impensé culturel sur les relations entre le fait colonial et la « gestion » des décolonisés immigrés.

Cette interprétation du retournement des politiques migratoires et avec elles de la politique du droit de l’asile peut être résumée ainsi : l’année 1974 et la décision de « fermeture » des frontières, en juillet, constitue une rupture dans l’histoire de la politique de l’immigration tributaire, selon les interprétations, de la crise économique ouverte par le premier choc pétrolier de septembre 1973 et/ou d’un afflux migratoire ; l’élévation des taux de chômage exacerbe les tensions sur le marché du travail et, de ce fait, la concurrence entre la main d’oeuvre nationale et la main d’oeuvre immigrée ou susceptible d’immigrer expliquant ainsi l’origine essentiellement populaire de la volonté de fermeture des frontières.

Une telle interprétation de l’histoire est séduisante par sa cohérence d’ensemble et par une apparente objectivité liée au fait qu’elle semble pouvoir rallier des points de vue politiques de droite et de gauche. Cependant des éléments essentiels de cette vision de l’histoire sont aujourd’hui contredits par les recherches menées tant en sociologie générale des politiques publiques qu’histoire des politiques de l’immigration.

Les principaux modèles explicatifs du changement28 dans les processus de politiques publiques, basés sur les observations de divers secteurs d’action publique et dans divers pays, donnent à penser qu’un changement profond d’orientation politique dans l’action publique, tel que celui révélé par la décision officielle du gouvernement français en juillet 1974, provient d’une évolution au long cours de l’ordre d’une ou plusieurs décennies. Ces observations n’excluent pas la possibilité de décisions soudaines et relativement improvisées y compris à contre courant des rapports de forces qui façonnent l’état de la configuration des acteurs les plus spécialisés et les plus engagés dans le cours d’une politique publique, mais amènent à supposer que de telles décisions auront une portée de court terme et de peu d’effet sur les dynamiques de changement dans l’action d’un Etat à long terme. Ce cadre théorique introduit donc un doute quand à la corrélation que l’on pourrait établir entre la décision de 1974 de « fermeture » des frontières,et mêmes celles qui suivent immédiatement après, sur le regroupement familial, et un choc pétrolier qui ne date alors que de quelques mois où une crise économique qui n’est véritablement perçue comme tel que longtemps après.

Les recherches29 les plus récentes, en sociohistoire, disposant notamment d’accès jusque là difficiles aux archives ministérielles et administratives montrent que la décision du 3 juillet 1974 de « fermeture » des frontières par le Conseil des Ministres, est le produit d’une longue histoire qui puisse ses racines dans les politiques antérieures de gestion de l’immigration et dans les effets sur l’administration en métropole de la décolonisation. Bien loin d’être corrélée au choc pétrolier de 1973, qui ouvre tout au plus une fenêtre d’opportunité politique à la nouvelle équipe arrivant au pouvoir en 197430, cette décision de « fermeture » des frontières, est rattachée à des reconversions technocratiques de la fonction publique coloniale dans la gestion des questions migratoires durant toutes la décennie des années 1960 à la fois sous l’angle des politiques de sécurité, profondément marquées par la guerre d’Algérie, et sous l’angle des politiques sociales d’accueil des travailleurs immigrés. De la décolonisation au « problème » de l’immigration, on ne cesse aujourd’hui de découvrir les liens et les transferts, idéologiques et humains, qui passent par des réseaux technocratiques formés dans l’administration coloniale, en métropole ou dans les colonies, engagés dans les luttes anti-indépendantistes ou ayant subits plus que d’autres les conséquences de la décolonisation et qui ont été ensuite massivement reconvertis dans l’administration de l’immigration au titre d’un savoir faire revendiqué tant pour l’encadrement policier que pour l’encadrement social des immigrés décolonisés (cf. ci-dessous chapitre 3).

Pour ces raisons, l’interprétation la plus répandu aujourd’hui dans l’espace public sur ce qui se joue dans les années 1970 paraît intellectuellement fragile. Il reste cependant à considérer l’autre dimension de cette interprétation : celle de l’origine populaire du mouvement politique allant dans le sens d’un rejet des étrangers en liaison avec les tensions apparues sur le marché du travail et les réactions xénophobes qu’elles peuvent entraîner.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   49

similaire:

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconThèse de Nouveau Doctorat de Sociologie

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconMémento éco-conception tomifi
«éco-conception» et «matériaux du développement durable» lors du comité de programme tomifi1 qui s’est tenu le 26 octobre 2011. Les...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconTHÈse pour le doctorat en Sciences du Langage
«culture» qui transcende les différences entre partis évolue surtout sous la poussée de la transformation de la société et en fonction...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconDocuments type de passation de marches
«clé en main» ou les marchés de conception –réalisation, IL est recommandé d’utiliser le dtao pour les marchés de conception, fourniture...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconTitre VI : la filiation et la parentalite
«recherche» en justice. Mais qui n’intégrait pas l’enfant dans une famille, parce que, selon la conception dominante, l’enfant naturel...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconLa Thèse et tout autre document s’y rapportant, sous quelque forme que ce soit
«le doctorant», soutiendra sa thèse de doctorat le auprès de l’Université Nice Sophia Antipolis

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconConception des machines sures

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconRésumé Ecrire ne s’improvise pas, spécifiquement quand IL s’agit...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconDélai de prescription de l'action publique
«en cours de finition». Si les travaux sont définitivement terminés depuis plus de trois ans, la commune ne peut plus engager d’action...

Note préliminaire : parcours, méthodologie et conception de la recherche Introduction : conception de l’Habilitation à diriger des recherches Orientation en sociologie politique de l’action publique Une Thèse de Doctorat en «politiques publiques» iconCadre de réalisation de la mission de maîtrise d’œuvre
«conception») et une phase optionnelle (phase «travaux»), telles que définies ci-après






Tous droits réservés. Copyright © 2017
contacts
exemple-d.com