Du Drame «Me faras cossoul, te faré marguillé»


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Etat de la population de la Livinière (1794)
Ces derniers gardent encore jalousement leur parler régional surtout dans les discussions familiales et comme langue de secret dans les réceptions urbaines, comme nous l’indique une lettre d’Eugénie de Guérin, pendant ses moments difficiles de brouille avec Madame de Maistre. En 1790, une enquête de l’abbé Grégoire montre que dans la France rurale il n’y a qu’une personne sur dix qui sache s’exprimer correctement en français, cinq le faisaient mal et quatre en étaient absolument incapables. Ce sondage n’était évidemment qu’une moyenne et dans une région aussi pauvre et laissée à l’abandon que le Minervois, le nombre des francophones devait être encore plus faible. Le latin se perd depuis qu’il n’est plus utilisé par les hommes de loi. Il reste le domaine des prêtres, et chose curieuse, des médecins pour lesquels il est difficile de s’imposer s’ils ne font pas montre de rudiments dans le langage de Cicéron. Les gens, même les plus huppés, considèrent qu’un médecin est un incapable s’il ne mêle pas du latin à ses ordonnances34. Celui de La Livinière est un Hortala35, d’une famille venue d’Anglés quelques générations avant cette époque et avec lequel on peut trouver quelques liens de parentés avec les Granel et peut-être aussi avec les Vidal.
Avec ce mariage, Jean Granel peut prospérer et s’agrandir, ce qu’il ne manque pas de faire en achetant quelques biens. Le 16 octobre 1774, un certain Limouzy lui vend une terre pour 250 livres. En 1784 il acquiert pour 650 livres, de Pierre Lignieres, bourgeois d’Azille, une bergerie et une écurie dans le village même de la Livinière36. Ses revenus s’accroissent et il doit certainement placer quelque argent ici ou là, car nous le verrons disposer plus tard de grosses sommes en liquidités pour la réunification du domaine de Gourgazaud. Il occupe parfois dans le village une place comme consul ou comme adjoint, en alternance avec des Salauze et des Bonny, bien sûr.

Voici, pour donner une idée de la place tenue dans le village par ces notables, les bases d’impositions fixées pour l’année 1791.


  • Jean Granel 1123 livres 1 sol 4 deniers

  • Gabriel Bonny 4680 livres 14 sols 9 deniers

  • Jean Pierre Salauze 367 livres 10 sols 9 deniers

  • Etienne Vidal37 3768 livres 1 denier


Si l’on tient compte que les Salauze ont d’autres sources de revenus, seules, deux ou trois autres familles (Pinenc, Reverdy et Hortala) arrivent à peu près au niveau de Jean Granel, c’est dire quelle place importante toute cette parentèle est arrivée à prendre en ce siècle finissant.

Jean Granel frappe les trois coups.
« Un jour on trouvera la pathologie de la Terreur38».

J.MICHELET


Pour l’étude de ces années villageoises pendant la Révolution, en dehors des archives préfectorales incomplètes, on ne dispose que des actes notariés et de très peu d’archives municipales car celles de la Livinière39 ont malheureusement brûlé, et ne subsistent que quelques cahiers (deux petits et un gros) qui ont pu être envoyés au chef lieu.

Il ne fait pas de doute que les débuts de la tourmente furent bien accueillis dans les campagnes par ces bourgeois enfin pris en considération, ne pouvant que gagner à un changement dans la distribution des rôles. Ici tout le monde est étroitement lié à la terre et vit généralement mieux qu’en ville, même si les récoltes n’ont pas été bonnes à l’aube des ces années cruciales. A la Livinière tout semble très calme au départ. Le 10 mars 1789 à l’Hôtel de ville, c’est à dire la maison commune, Jean 2 Granel premier consul réunit l’ensemble du corps électoral, les citoyens actifs40, soit 40 personnes représentant les 189 feux du village, « en l’absence de MM. Les officiers du Siège, dûment appelés ». Il s’agit d’élire les deux représentants qui iront porter les cahiers de doléances de la commune à Carcassonne, siège de la sénéchaussée dont dépend le village. Jean 2 Granel note d’entrée que le juge qui devrait siéger, comme lui faisait obligation le règlement du 24 janvier 1789 ne s’est pas présenté ; d’ailleurs, il en est ainsi à peu près partout dans les villages du Minervois. Après le vote « la pluralité des suffrages s’est Réunie (sic) en faveur de Me Gabriel Jean-Baptiste Bonny, avocat En parlement, Et de nous Jean Granel premier Consul maire »41. Ce sont donc le futur beau-père et le père de Jean 3 Granel fils, qui vont avoir la tâche importante de préparer les doléances des villageois. Malheureusement ces cahiers, comme dans la plupart des villages de l’Aude et de l’Hérault n’ont pas encore été retrouvés. Nous pouvons nous en faire une idée grâce à ceux des quelques villages d’alentours qui ont pu être sauvés: Oupia, Rieussec, Olonzac et Pépieux, d’autant plus qu’il semble bien que des modèles aient circulé, car presque tous sont rédigés dans le même style, si ce n’est avec les mêmes mots. Si la plupart des plaintes se ressentent de la très dure année 1788 qu’ont eu à subir les agriculteurs de notre région qui ont vu mourir une grande quantité d’oliviers à cause du froid, elles ne sont pas exagérées et tout à fait susceptibles d’être soulagées. Tous demandent une plus juste répartition de l’imposition fiscale, l’abrogation ou du moins l’assouplissement du recrutement de la milice perçue comme un impôt supplémentaire, très vexatoire. Les prélèvements de l’Eglise sont les plus attaqués et les droits du clergé pauvre passent partout comme une priorité. Le poids des curés ruraux dans les délibérations, sans doute dû à leur degré d’instruction plus élevé, est considérable. Le village d’Oupia se distingue par une demande très ferme du relèvement des traitements des prêtres et, sans doute nombre de villages ont dû suivre cette voie. Une lettre de Monsieur Poinsard, curé de Sainte Croix de Quintillargues (Hérault), au ministre Necker, est très significative. Il faut en citer ici un extrait, car elle donne la tonalité d’une des principales et justes revendications. « […..] Voilà Monseigneur ce qui s’est passé dans ces assemblées. Je me persuade que Sa Majesté verrait avec plus de plaisir vingt curés de la campagne aux états généraux que vingt évêques. Ceux-ci y seront pleins de luxe, de vanité, sortant de leurs palais dorés, ne voyant continuellement que plaisirs, ris, richesses, bonne chère, train superbe. Les curés au contraire, n’y apporteraient que modestie, humilité, commisération et plaintes pour leurs ouailles. Cette partie de sujets de Sa Majesté si utile à l’état, si méprisée et si oubliée et dont ils voyent la triste situation et leur peu de ressource sans pouvoir y apporter aucun remède. Un cœur aussi sensible pour son peuple que l’est celui de notre bon Roy ne pourrait que s’en attendrir. C’est bien avec raison que Sa Majesté dit que nous sommes occupés de près et journellement de l’indigence et de l’assistance du peuple, et qui connaît plus intimement ses maux, ses appréhensions que nous ! Et nous sommes dans une impossibilité phisique(sic) de la soulager. Oui, Monseigneur, le bien de l’église qui est le patrimoine des pauvres a une tout autre destination.42 » Si je me suis un peu étendu sur ce sujet, c’est parce que, comme on l’a vu plus haut, le rôle des prêtres dans notre famille est tout à fait considérable. Nous en verrons d’autres apparaître dans les pages suivantes, Segonne, Hortala, Pinenc, Fabre, Cauture, Cabrol, Lucet. Toutes ces questions sur ce patrimoine des pauvres devaient sans aucun doute agiter considérablement les esprits.

Une des réclamations les plus générales est la demande de prise en compte par l’Etat de l’éducation des enfants dans les villages. Viennent ensuite la suppression des péages, l’établissement d’un nouveau cadastre et la simplification des modalités de procédure juridique qui rendent les litiges interminables et coûteux.

Plus intéressants peut-être que les cahiers, sont les procès-verbaux des assemblées préparatoires des différentes catégories de citoyens. Sous l’Ancien Régime, toute la société était extrêmement cloisonnée, non seulement les jurandes et les corporations chez les artisans, mais aussi les acteurs principaux de la vie villageoise. Ainsi les ménagers, dont notre grand-père fait partie, mais aussi les brassiers, c’est à dire les journaliers, se regroupent et établissent une série de recommandations et doléances pour les faire intégrer aux cahiers du Tiers-Etat. Les ménagers s’appliquent à démontrer la supériorité des agents de l’Agriculture sur ceux de l’Industrie et demandent tous la suppression de la gabelle et des dîmes ecclésiastiques43 ainsi que l’abrogation immédiate de ces droits d’équivalent qui ont apporté pourtant la richesse à bon nombre de familles, dont la nôtre. Les brassiers, plus pragmatiques, demandent une plus forte représentation de leur groupement (ils devront attendre pour cela le suffrage universel de 1848), et surtout une diminution du nombre des fêtes chômées, car évidemment elles ne leur sont pas payées.

Les Etats-Généraux vont apporter dans les campagnes une période de calme, d’attente heureuse d’un dénouement pacifique de la crise. Plusieurs communes avaient d’ailleurs demandé que ces Etats soient réunis périodiquement pour que le roi puisse être mieux informé. Il en était ainsi pour le village voisin de Pépieux, qui dans l’article 19° du cahier demandait :  « d’assurer à la Nation le retour périodique des Etats-Généraux du Royaume et d’ordonner qu’ils seront rassemblés dans moins de cinq ans… ».
Les trois coups du drame qui va se jouer retentissent, il me semble, le 7 février 1790 quand Jean 2 Granel prend l’initiative de réunir dans l’église paroissiale tous les citoyens actifs. Etienne Bonny, avocat (père de Jean Baptiste Gabriel), est nommé président au bénéfice de l’âge. Jean 2 Granel (te faren marguillé), occupe la place très importante de scrutateur, gage de votes honnêtes par la suite. Ces deux personnages restent les acteurs essentiels du début de la Révolution dans ce village. L’alternance donne l’illusion du changement mais en réalité, c’est certainement un signe de continuité évident. Le choix de l’église comme lieu des premières assises municipales, au lieu de la maison commune, n’est certainement pas innocent. C’était une sorte de rappel, de signal que tous devaient comprendre car sous l’Ancien Régime le temple fut longtemps pour le peuple son Théatre, son Forum et son Hôtel de ville là où se mélangeaient alors profondément vie associative et vie paroissiale44 qui vont devoir prendre désormais deux voies différentes voire contraires. L’église est encore le lieu privilégié de toutes les libertés, où le fugitif jouit du droit d’asile. Dans ce temps troublé Jean 2 Granel a besoin de cet espace de liberté où chacun pourra s’exprimer librement. Etienne Vidal ne figure pas sur la liste des signataires, sans doute parce qu’il ne réside pas sur sa métairie de Tholomiers et fait partie des habitants de Félines d’Hautpoul pour encore quelques mois.

On pourrait s’attendre à des décisions importantes, mais la montagne accouche d’une petite souris et on laisse passer quelques temps avant de s’occuper de choses sérieuses. Il y a plusieurs délibération sur les traitements des prêtres desservant la paroisse. Leurs émoluments sont très convenables (500 à 800 livres) et rendront d’autant plus durs les renoncements au serment constitutionnel. L’année s’achève sur la délibération tant attendue donnant …….la date d’ouverture des vendanges, fixée au 7 octobre, et par l’ouverture d’un crédit de 273 livres pour l’achat d’écharpes de soie jaune pour le maire, blanche pour les officiers municipaux et violette pour le procureur, cela afin de se mettre en conformité avec les directives expresses de l’Assemblée Nationale. On peut se douter que sous cette apparente immobilité, les notables se rodent ainsi aux nouvelles fonctions qu’ils étrennent et que les véritables décisions sont prises, entre eux, sans figurer sur le registre du greffier. Il semble qu’une stratégie se dessine : les affaires dangereuses, qui pourraient laisser des cicatrices par la suite, culte, conscription, réquisitions diverses, sont prises sous la présidence de notables peu en vue, de seconds couteaux servant de fusibles, disparaissant aussi vite qu’ils sont arrivés. Tout ce qui a trait aux intérêts vitaux du village est pris en charge par les notables ordinaires, Bonny, Salauze, Granel qui se refilent avec régularité la charge de Maire. Au moment de la Terreur, Etienne Vidal qui a les épaules larges et se trouve facilement à l’aise dans ce climat politique plus orienté à gauche, va endosser la responsabilité des affaires et sera élu maire vers le mois de juin 1793.

Dans les débuts de l’année 1791 où nous arrivons, commencent vraiment les choix importants. Le 16 janvier 1791, l’Assemblée Nationale impose aux communes de France, l’abandon des anciennes mesures. Pour cette délibération, Jean 2 Granel réapparaît comme signataire. La loi est importante certes, mais elle ne pouvait être impopulaire même si son application était difficile dans ce petit Minervois où pratiquement chaque canton, voire chaque village dispose de ses propres systèmes45 d’étalonnage. Dans l’annuaire de l’Hérault46de 1834, quarante trois années plus tard, on en est encore à expliquer les concordances des mesures. Les livres de compte de Jean 3 Granel jusqu’à 1820 environ établiront les productions céréalières en setiers. Jean Aymeric, l’historien d’Anglès47, note qu’en 1887, les rouleaux de serge et de toile rayée si communes dans les hauts-cantons, étaient encore vendues en pans et en cannes sur le marché, et se rappelle bien que sa grand-mère dans les années 1930 calculait la dimension de ses draps, avec ces mêmes mesures.

Tous ces changements, nul doute que l’ensemble des gens cultivés les trouvaient nécessaires. Mais n’oublions pas qu’ils étaient noyés dans une masse d’autres règlements qui ont depuis disparu, et qui perturbaient considérablement des villageois peu évolués. Ne parlons pas du calendrier, que l’on voit au cours des séances, mal enregistré, mélangé avec des dates anciennes, mais encore et cela est mal connu, la division du jour, des heures et des minutes qui bientôt ne sera plus la même (Décret du 5 octobre 1793). De quoi rendre folle une population complètement déstructurée.

Dans la même séance de ce 16 janvier 1791, une disposition tout aussi populaire est prise touchant la révision des droits seigneuriaux, droits de vaine pâture et de dépaissance. Dans la foulée on en profite pour réévaluer les titres de noblesse et les assujettir aux impositions. On y décide aussi l’abandon d’un contrat fort ancien, appelé cédule, passée entre la commune et le seigneur de la Jugie48 en 1374. Cet abandon des droits féodaux sera un des éléments majeurs qui inciteront les grandes familles à émigrer. Non pas pour cause de baisse de revenus car, en réalité, ces droits étaient assez faibles, surtout dans notre région où la suppression des dîmes ecclésiastiques compensait largement leur perte, mais parce qu’ils annonçaient une diminution de prestige considérable.

Tout va très vite en cette année cruciale, les greffiers ont fort à faire. Au moment même où les serments sont prononcés ex cathedra, un décret de l’Assemblée Nationale impose un nouveau cadastre et demande de diviser la commune en sections désignées par des lettres, telles qu’elles se sont transmises jusqu’à maintenant. Le 6 mars, la municipalité obéit promptement mais avec un brin d’humour, voire de poésie, où je ne suis pas loin de voir la touche pince sans rire d’un Granel, car justement, c’est Jean 2 Granel qui signe le document envoyé aux autorités. Il est fait un découpage de 14 sections de A à O (la lettre I n’est pas utilisée), le conseil municipal se payant le luxe de donner un nom de fantaisie tout à fait charmant à ces lettres sans vie. On arrive alors à ce très curieux cadastre, très original dont il n’existe point de copie dans les autres villages.
A : Agréable H : Hameau

B : Balance J : Jusante ( ?)

C : Constitution K : Kelbourg

D : Douceur L : La Liberté

E : Edifiante M : Moyenne

F : Flaquette( ?) N : Nord

:Garrigues O : Oriantale (sic)
Les métairies de Tholomiers et une partie de Gourgazaud se trouvent dans la section L, La Liberté. Deux cents ans après, cette galéjade minervoise (dont certaines astuces nous restent incompréhensibles) lue dans le contexte de cette période si tendue et dans un registre tout à fait officiel, est toujours très rafraîchissante.

Comme corollaire à l’établissement du cadastre, l’article 8 du titre 3 d’un Décret de l’Assemblée Nationale sur les exemptions de contributions pour les propriétaires qui mettent en valeur des terres en jachères, fait beaucoup de bruit chez les possédants. Gabriel Bonny le premier, le 28 mars 1791 vient témoigner «qu’il possède une métairie à Tolomiés(sic) compris dans la section L et que parmi les terres qui forment le corps de laditte métairie, il y a une certaine quantité de friches depuis plus de 25 ans […] que pour jouir des exemptions de contribution foncière, il déclare qu’il veut en deffricher(sic) successament(sic) huit arpents pour être complanté en vignes 49». Le 8 janvier 1792, c’est la demoiselle Rivet, veuve de Jacques Lignieres et Etienne Vidal son gendre qui veulent aussi profiter des avantages du fameux décret, l’une pour ses terres de Tolomiès(sic) où elle a 12 sétérées à défricher, et l’autre pour 3 sétérées dans ses métairies de Tolomies et de la Borie Grande à Calamiac, cette dernière étant comprise dans la section G (Garrigues).

Les états d’âme du curé SEGONNE

« Il faut détruire tous les clochers de France car leur émergence au-dessus des autres immeubles est une injure aux principes d’Egalité. » CHATEAUNEUF de RANDON50.

« L’Assemblée donna ce spectacle étrange d’un Voltaire réformant l’Eglise, prétendant la ramener à la rigueur apostolique ». J.MICHELET.


A Paris, les événements s’accélèrent, la Législative a remplacé la Constituante et, le 20 avril 1792, la guerre est déclarée à l’Autriche, avec une armée complètement désorganisée par une émigration générale. Un mois plus tard, le ciel commence à s’obscurcir. C’est le moment du deuxième serment des prêtres et de tous les cas de conscience que cela va soulever. Au début pourtant, pour le premier, celui du 27 novembre 1790, il ne semble pas y avoir eu de problèmes spéciaux. On a vu plus haut combien les émoluments alloués aux prêtres des campagnes étaient confortables, tant que les assignats conservèrent un pouvoir d’achat suffisant, par rapport aux pauvres portions congrues de l’ancien régime. De plus, le clergé était dispensé de la conscription ce qui avait favorisé un certain nombre de vocations. Le serment qu’on a voulu leur imposer a été l’objet d’un choix difficile. Pour presque tous, ce fut le signal d’un repli sur eux-mêmes, d’un retour à une vie plus chrétienne par le biais de la pauvreté et du malheur. La plupart, après avoir signé de bonne foi, se rétracteront avec courage choisissant au minimum une vie misérable, au pire la déportation ou la mort51. Comme le dit si bien Sainte Beuve : «  Les hommes du clergé du 18ème n’étaient pas des saints, mais presque tous sont devenus chrétiens à force d’être loyaux ». Ce clergé provenait en très grande partie des classes moyennes et, dans ces familles paysannes et bourgeoises, les vocations étaient beaucoup plus sincères que chez les nobles où le cadet était d’église par obligation de sauver le droit d’aînesse.

Sans pouvoir s’étendre, faute de renseignements, sur leurs hésitations, les conseils officiels ou occultes de leur hiérarchie, on peut imaginer que les cas de conscience furent graves. Il a fallu certainement quelques nuits d’angoisse et d’appréhension avant qu’ils ne donnent leur aval au gouvernement. Beaucoup ont dû prier comme l’apôtre Thomas52 : « Seigneur, comment pourrions nous savoir le chemin ? ». La plupart des membres du clergé suivront le conseil de l’Abbé Gregoire, ce conventionnel53 profondément chrétien, droit et fier, à qui le seul reproche que l’on puisse faire est, non pas d’avoir préparé cette allégeance gallicane tout à fait dans le droit fil d’un absolutisme royal mais bien d’avoir programmé sciemment la disparition des langues régionales. Le curé Michel Segonne54 et son vicaire Joseph Miquel annoncent le 17 février qu’ils signeront. Tout le conseil municipal se rendra au grand complet à l’église le 7 mars pour entendre leurs serments respectifs faits en chaire avec beaucoup de solennité. Le 24 février, c’est au tour de François Mouret, curé de la petite paroisse annexe (proche de Tholomiers) de Saint Julien, qui se présente à la commune pour signer. Lui aussi prêtera serment en chaire publiquement le dimanche 14 mars. Jean 2 Granel signe à chacune de ces délibérations très consensuelles. Le manque d’archives ne nous permet pas d’avoir les textes des discours prononcés à cette grande occasion. On peut s’amuser à évoquer ici celui prononcé à la même époque pour la même cérémonie par Antoine de Guerin55 maire d’Andillac, le grand père d’Eugènie, dans l’église du petit village. Il est très significatif de l’état d’esprit enthousiaste qui régna dans nos contrées, aux débuts de la Révolution. « Mes chers concitoyens, vingt quatre millions de frères, habitant ce vaste empire sont presque tous assemblés par l’amour et le patriotisme. Quel spectacle si ravissant ! Quelle image si attendrissante nous offre en cet instant la France entière régénérée ! O jour fortuné, ô époque merveilleuse et à jamais mémorable dans les fastes des temps les plus reculés ! » Il explique ce «  serment si redoutable et si majestueux qui doit être un symbole de bonheur et de paix » et termine : « Eh bien ! citoyens ne formons plus à présent qu’une même famille de frères et d’amis…Là où cesse l’union et l’accord, il ne saurait y avoir ni sûreté ni liberté personnelle ». On prêtera encore un serment civique un an et demi plus tard le 17 juillet 1792, mais nous n’en avons aucun écho et l’ambiance devait y être beaucoup plus morose.

Les assignats se dévaluent à vue d’œil, le besoin d’argent oblige l’état à étendre ses réquisitions notamment sur les biens d’Eglise. A la Livinière, la vente probable du sanctuaire de Notre Dame des Palmes56 échauffe les esprits.

Le vieux curé Michel Segonne qui s’est toujours investi dans les cérémonies du pèlerinage et qui, jeune prêtre, en a écrit l’histoire, doit voir avec douleur s’éteindre son espoir d’un Etat proche des aspirations religieuses d’une population paysanne très attachée à ses coutumes.



Notre-Dame des Palmes. La Livinière.
Le conseil municipal réagit sans passion, mais avec fermeté. S’appuyant sur la déclaration des Droits de l’Homme d’un côté et les nombreux miracles attestés, de l’autre, dans sa séance du 13 janvier 1793, il ne veut pas que ce sanctuaire soit vendu pour ne pas porter le trouble dans la population et pour cela propose que l’église soit gardée comme église annexe, l’église actuelle étant trop petite pour les fidèles. C’était une façon très habile, vis à vis des clubs de leur montrer la population unanime à chercher une solution de sauvegarde. Mais les choses continuent à se dégrader. La condamnation à mort du roi a accentué le clivage dans une France rurale à 90 pour cent qui, si le suffrage universel (déclaré liberticide57 par certains clubs), avait été appliqué, aurait sûrement épargné la mort au souverain. Pour le pèlerinage du 15 août de cette même année, des étrangers habitants des villages voisins se bagarrent avec le vieux curé Segonne qui leur refuse de prendre les assignats58 pour les aumônes que les fidèles ont l’habitude de faire à la Sainte Dévote. En réalité, il s’agit d’une querelle de clocher et de gros sous. Ces étrangers sont menés par le citoyen Campredon, curé d’Oupia, très proche des clubs montagnards. Etienne Vidal, qui vient d’être élu maire en juin et surtout Président du Tribunal de Police municipale, le 7 juillet précédent, n’est malheureusement pas là pour calmer les esprits. Michel Segonne refuse toujours les assignats, ne veut pas entendre parler de la Loi et dit que cela ne le regardait pas. On l’imagine facilement chantonnant dans sa barbe la rengaine du moment, très à la mode dans les milieux d’opposition : « Les écus sont des écus, les assignats…, des torche-culs ! ». Cette nouvelle monnaie pourtant garantie par des biens visibles et de bons bâtiments, ce patrimoine des pauvres estimé à plus de quatre milliards, a fondu plus vite que les billets de Law qui ne représentaient que les terres lointaines et fumeuses de la Louisiane de la Compagnie des Indes. Cette mystérieuse évaporation paraît être pour certains la preuve évidente d’une naissance trouble et d’une spoliation originelle. Michel SEGONNE est certainement l’un d’entre eux.

Pour éviter une effusion de sang (le texte dit : une dispute de sang), les pauvres officiers municipaux, Rouayroux, Jalabert, Auger et Maurel, en l’absence du Maire, consignent la recette des aumônes, entre les mains de deux citoyens choisis, dignes de la confiance publique et font dire aux fidèles qu’ils peuvent donner pour aumônes ou du papier monnaie ou du numéraire. Le sieur curé Segonne, instruit que nous faisions faire laditte recette, s’est rendu au bureau à ce destiné comme un furieux et a fait ses efforts pour enlever le registre constatant la recette des dites aumônes et dont on a pu l’empêcher qu’en le mettant à la porte.

L’affaire aurait pu très mal se terminer si elle avait eu lieu dans une autre commune au climat plus passionnel. On peut penser que notre aïeul Etienne Vidal a pu dès son retour arranger les choses. Sa prise de possession du pouvoir le mois précédent s’était faite d’une façon très intelligente et très politique. Il noircit le tableau à dessein pour mieux prendre les choses en mains et rester le seul maître du terrain. Voici son discours dans son intégralité (7 juillet 1793)59.

« Citoyens, du moment que je suis entré en fonction (le 9 juin précédent), j’ai vu avec surprise dans cette commune l’inobservation presque totale des lois et surtout de celles qui concernent la police. J’ai vu encore avec peine qu’il régnait une grande désunion parmi les citoyens. Après en avoir recherché la cause, je me suis convaincu que l’inobservation des Lois ne provenaient que de l’insouciance coupable ou de l’ineptie des personnes auxquelles l’exécution en était confiée et que la désunion des citoyens était fomentée par certains malveillans et mal intentionnés qui dans des vues perfides et par des voies iniques sont parvenus à les séduire.

Je me plais à croire, citoyens, que vous prendrez dans votre sagesse des moyens efficaces pour faire observer ces lois, seules capables d’entretenir l’harmonie dans la Société. Votre vigilance et votre zèle pour le maintien du bon ordre m’en sont un seul garant. Quelle gloire n’acquerrez vous pas, citoyens, si en déjouant la manœuvre de ces vils séducteurs, vous parvenez à ramener la paix, l’union et la concorde dans cette commune. Ils ( les perfides) feront sans doute un dernier effort pour s’y opposer. Mais que cela ne vous décourage pas, citoyens, de pareils forfaits ne restent jamais impunis, la loi en fait tôt ou tard justice. Le Glaive en est déjà suspendu sur leur tête et l’échaffaud sera leur juste récompense.

La masse des citoyens étant dans le Bon Principe, il y a lieu de croire que ceux qui ont été séduits ou égarés rentrent dans l’ordre. Et si par un événement, que je ne saurais présumer, ils persistaient dans leur aveuglement, préposés pour l’exécution des lois il ne vous sera pas difficile de la contenir.

Je requiers en conséquence que soit formé un Tribunal de Police Municipale, conformément au Décret du 19 juillet 1791. Nous Maire, et Officiers Municipaux, ayant eu égard aux réquisitions du Procureur de la Commune, arrêtons que ne pouvant rendre la justice aux citoyens de cet arrondissement qu’au moyen d’un Tribunal de Police Municipale, il sera de suite procédé à sa formation ».

Et le greffier termine la transcription : « Et les suffrages ayant été exprimés, le citoyen Etienne Vidal, maire, a été unanimement nommé Président dudit Tribunal, et les citoyens Simon Rouayroux et Etienne Augeres, officiers municipaux ont été nommés juges dudit Tribunal ».

Que ce discours est habile, ménageant la susceptibilité de tous et attribuant  les causes de la désunion à des influences extérieures et des esprits malveillants que l’échafaud fera bientôt taire ! En allant rechercher un vieux décret de 1791, il crée un tribunal de police, coupant ainsi l’herbe sous les pieds de ceux qui, sans doute, voulaient donner plus d’influence au club extrémiste et, dans la foulée, il se fait élire président, cumulant avec le pouvoir de maire la totalité des moyens de contrôle. En redonnant à la commune un moyen légal de peser sur les dénonciations et les actes de justice, il veut rétablir l’union. En fait, sous un discours qui paraît très orienté à gauche, il rogne les pouvoirs des montagnards locaux. Dans un certain sens, ce qu’il veut dire peut se résumer à ceci : « La récréation est terminée, cessons de jouer » ! ! Je pense que c’est grâce à lui, à son savoir faire et à son esprit de décision, que ce village a pu traverser sans dégâts cette période agitée de son histoire.

C’est sans doute à cette époque qu’il nous faut placer l’épisode de la naissance et du baptême de notre arrière-grand-mère Rosalie Vidal, l’angélique roseau, fille d’Etienne dont j’ai parlé au Prologue de la Flûte de Pan. Connaissant mieux toutes les ambiguïtés, les rivalités de village et les luttes de pouvoir on peut très bien imaginer que c’est peut-être à l’instigation de son mari lui-même, pour rallier à lui toute une partie des esprits avancés, qu’il aurait suggéré à sa femme Marguerite Lignieres de prendre pour sa dernière fille, un nom directement issu du calendrier républicain. Cela serait bien dans la manière de cet homme politiquement très rusé. Mais je ne peux rien affirmer et suis obligé d’en rester à l’interprétation de la tradition familiale faisant état de la pression d’un club local. De toute façon, le résultat est là : grâce à Etienne Vidal, personne dans le village ne sera inquiété par les tribunaux et a fortiori par le bourreau de Béziers.

Mais il n’y a pas que des baptêmes à célébrer dans cette bien triste année 1793. Quatre morts suspectes ont lieu à Tholomiers, à de brefs intervalles. Epidémies diverses ? Tuberculose peut-être comme bien des fois au siècle suivant dans cette maison. On ne sait pas, mais le registre de l’Etat Civil de Félines est poignant dans sa concision même. Le 28 mars 1793, le petit Pierre Vidal âgé de 4 ans meurt subitement, suivi de son frère Augustin, deux ans, deux jours après. Trois mois plus tard c’est le tour de Marie Rivet, la maman de Marguerite Lignieres, celle dont nous avons vu plus haut avec quelle intelligence elle avait partagé ses biens, qui disparaît le 28 Juillet. Sa fille Henriette Lignieres, âgée de 18 ans disparaît enfin le 30 Juillet de la même année dans la même maison. Les quatre sépultures auront lieu dans le cimetière de Félines, bien que Tholomiers soit situé sur la commune de la Livinière. On ne saura sans doute jamais le pourquoi de ces disparitions. Mais nous verrons plus loin que cette maison réservera encore bien des malheurs à cette famille Vidal.

Quelques mois après, Etienne Vidal est toujours maire quand les incursions philosophiques pour rafler la vaisselle plate du Père éternel (entendez par là les réquisitions des biens d’église) reviennent mettre la zizanie dans le petit troupeau. Le curé Segonne démissionne librement et volontairement entre les mains du conseil municipal. Puis c’est au tour de l’abbé Antoine Pinenc de Siran de baisser les bras pour venir vivre à la Livinière en simple citoyen. Quelques mois plus tard, le 28 vendémiaire An III, un état général60 des prêtres dans le département signale que la totalité de ceux ci, continuant ou ayant cessé leur fonction, sont paisibles et tranquilles. Presque tous les maires ajoutent les qualificatifs les plus élogieux même à ceux qui se sont rétractés : patriotisme le plus pur, conduite irréprochable, bon républicain….etc. La plupart d’entre eux ont obéi à l’arrêté du 21 vendémiaire de l’An deux, qui les oblige à quitter leur domicile (souvent celui de leurs parents) pour aller résider à plus de dix lieues de leur ancienne paroisse. L’abbé Segonne, ne semble pas avoir obéi à cet ordre, sans doute à cause de son grand âge et je ne crois pas qu’il ait été inquiété pour cela. Pas un seul prêtre n’est qualifié de marié, dans la rubrique ad hoc.

Avant de passer à une autre phase très chargée en événements qui touchent plus profondément encore la vie paysanne, voyons un peu le déroulement des faits dans la commune de Conques sur Orbiel où la famille Cabrol va vivre des moments plus difficiles.

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