Islam, droits de l’Homme et famille


page1/4
typeDocumentos
exemple-d.com > droit > Documentos
  1   2   3   4
Islam, droits de l’Homme et famille

Introduction :

En islam, la formule « al- islam Dîn wa dawla » qui confond la sphère religieuse et la sphère politique, établit une sacralisation de l’existence toute entière. Cette tradition d’un islam global, qui serait à la fois religion et pensée politique, est au centre des préoccupations des penseurs musulmans contemporains1. C’est sous cet angle que se pose le plus souvent, dans les sociétés musulmanes, la question de la compatibilité et de l’incompatibilité entre les phénomènes sociaux, les politiques, les actes et la religion parce que dans ces milieux, le binôme Halâl/Harâm2 régit tout et codifie tout. Cela offre l’image d’une religion que l’on voudrait être globale et qui mettrait sous contrôle tous les instants de la vie des individus et des collectivités. Ce qui ne laisserait aucun espace de liberté aux êtres humains.

Or donc, la liberté est consubstantielle à l’être humain car étant à la fois marque et expression de sa dignité que le Coran exalte3. Ce que la Déclaration du Secrétariat Général de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) consacre aussi, dans la Revue de la Ligue Islamique Mondiale, en ces termes: « l’homme est l’être le plus noble de la création. Tous les hommes sont égaux en dignité humaine et responsables de sa sauvegarde4 ». C’est à ce niveau que semble se situer la rencontre entre religion et droits humains : la reconnaissance de l’égale dignité entre les être humains, d’une part, le droit et le devoir de sa sauvegarde, d’autre part. Cependant, si la liberté et la dignité demeurent des principes sur lesquels il n’y a pas de divergence, force nous est de reconnaître que leur mise en œuvre, les modalités de leur application et la perception de l’étendue de leur exercice, sont quelques fois sources de larges et profondes divergences. Elles sont souvent perceptibles dans la famille.

En tant que cellule qui structure l’état social et qui touche à la fois l’individu et la société, la sphère privée et la sphère publique, le religieux et le politique, la famille est au cœur des préoccupations des musulmans ordinaires, des jurisconsultes, des législateurs et des militants des droits de l’homme. En sa qualité de structure matricielle de la société, toutes les contradictions la traversent et tous les projets de société la ciblent. La famille est l’espace de transfert des valeurs et de leur préservation, elle est aussi le lieu de préfiguration des projets de sociétés. Toute codification la touchant provoque des soupçons de la part des uns et des autres qui se méfient des modifications la concernant. C’est de ce point de vue que nombre de musulmans considèrent les droits de l’homme comme un ensemble de tentatives de modification de la nature de la famille. Il en résulte un malentendu entre les tenants des droits de l’homme et les militants de la préservation de l’identité de la communauté. En d’autres termes, c’est la juste appréciation de la dialectique entre la spécificité et l’universalité, entre la pluralité et l’identité, qui structure ce malentendu, particulièrement en Afrique. Ici, prétextant la résistance à la mondialisation, certains groupes sociaux, au nom du respect de l’identité, encouragent la pérennisation dans la famille de pratiques et traditions injustes aux yeux des tenants des droits humains.

Tout cela mérite qu’on y porte un regard attentionné. Pour contribuer à la réflexion, voudrions-nous essayer, dans une première partie, d’analyser la notion d’universalité dans l’islam et dans les droits humains. Dans une deuxième partie, nous tenterons de déceler les convergences et divergences entre islam et droits humains relativement à la famille. Enfin, nous proposerons une conclusion sous forme d’hypothèse sur les perspectives d’une conciliation entre islam et droits humains.

  1. Islam et Universalité des droits de l’homme

Lalande définit l’universalité comme étant le caractère de ce qui est universaliste c'est-à-dire le caractère d’une « doctrine et surtout d’une religion qui s’adresse à tous les hommes et non pas à un peuple ou à un groupe particuliers5 ». En arabe, ce terme est traduit par al-‘Alamiyya. On peut dire que, même si le terme n’existe pas en tant que tel, sous cette morphologie dans le Coran, la notion, elle, est bien présente dans les sources coraniques et apostoliques6. Cette universalité est, selon les théologiens et penseurs musulmans intemporelle. Ce qui fait de l’islam, non seulement un message adressé à des humains à une époque donnée, mais il se veut un continuum des messages précédents qui transcende le temps et l’espace. Le coran l’a annoncé et l’ultime discours du Prophète de l’islam l’a confirmé.

Cette universalité, perçue comme une marque d’éternité, épouse la dignité dans son caractère originel et continu, dans son caractère consubstantiel à l’être humain. C’est, en réalité, selon les penseurs musulmans, la dignité humaine, al-Karâma al-Insâniyya, qui est l’axe fondamental de l’islam dans sa dimension de protecteur des droits et de rempart contre les injustices, dans le principe. Cela n’exclut pas que, le long de l’histoire de la pensée et de la pratique juridiques, des personnes et des groupes sociaux puissent passer outre7. Si donc la dignité occupe cette place et ce statut dans l’islam elle pourrait être le lieu commun entre cette religion et d’autres doctrines et philosophies dont les Droits de l’Homme, du fait que ce sont toutes les personnes qui sont ciblées et que ce sont aussi tous les secteurs de la vie qui sont concernés.

Revenons à la notion d’universalité pour constater avec Fernandez qu’elle n’est pas univoque8. Certains la conçoivent seulement comme relevant de l’humain sous tous les cieux et à toutes les époques. D’autres, comme le philosophe Levinas9, voudraient que l’universalité caractérise l’être humain dans l’absolu. Ce qui est proche de la conception islamique qui réfère souvent à la descendance d’Adam. Cependant, cette universalité proclamée par l’islam et les Droits de l’Homme ne consacre pas une unité d’interprétation et d’actualisation. Cela peut se vérifier dans l’interrogation des philosophes depuis l’antiquité à nos jours. Ces derniers ont, depuis des siècles, tenté de trouver les déterminants du Bien qui serait conforme à la nature humaine et relèverait d’une loi naturelle qui précéderait l’homme lui-même, comme il précéderait l’Etat et ses lois. Dans De Repubblica, Cicéron explique cette loi naturelle, en des termes si familiers, qu’on pourrait avoir l’impression qu’il s’agit d’un texte contemporain. « Cette loi n’est pas autre à Athènes, autre à Rome, autre aujourd’hui, autre demain, c’est une seule et même loi éternelle et immuable qui régit toutes les nations et, en tout temps, il y a pour l’enseigner et la prescrire à tous un Dieu unique10 ».

Cette loi naturelle, dont parle Cicéron, qui serait supérieure à toutes les autres produites par les systèmes qui lui sont soumis, préfigure-t-elle l’universalité des droits humains ? Dans tous les cas, on retrouve, à travers les époques, dans la pensée européenne et américaine ces idées de droit naturel inaliénable tenu de Dieu. Qui plus est pour la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776, ces droits sont une vérité d’une évidence certaine. « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux, ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Dans cette vision de droit naturel et inaliénable transparaît une révolution dans la conception même du droit et dans son application. Par la proclamation d’un droit naturel « en vertu de la raison commune à tous11 » comme le dit si bien Keneth Minogue, on met un terme à la classification des personnes selon leurs statuts. Désormais, le droit embrasse l’essence même de l’humain dans sa nature universelle. Auparavant, le statut de la personne définissait le droit qui le régissait. Le personnel clérical, les hommes et femmes appartenant à la noblesse, les gens de métier, les personnes serviles, étaient régis par des droits distincts.

Référer le droit à l’absolu de l’homme, à la nature et à la raison et abolir du coup les statuts personnels et particuliers, consacrent une rupture fondamentale de paradigme. Cela ne manque pas d’inquiéter les sociétés qui n’ont pas vécu la gestation de cette révolution. Car, le fait que ces droits vont être applicables partout et seront supérieurs à tout droit positif, voire à toute croyance, donne l’impression qu’ils se substituent aux transcendances. De ce point de vue, nombre de critiques perçoivent ces droits comme une conséquence de l’évolution des sociétés européennes, ou bien même comme une nouvelle religion, laïque et occidentale12 en conflit avec les religions, particulièrement avec l’islam.

Si l’on étudie l’universalité dans l’islam, en analysant le devoir de soumission et l’égalité devant ce devoir, on se rend compte qu’elle ne saurait être comprise en dehors de la transcendance et de l’immanence. La conséquence qui en découle est l’absence de domination et de supériorité car le seul critère de supériorité est la soumission, la soumission à la transcendance s’entend. Vu sous cet angle, on peut partager le point de vue de Marcel Boisard qui tire de cette soumission égalitaire à la transcendance la conclusion selon laquelle la supériorité en société est seulement fonctionnelle et non substantielle13. Cependant, cela ne réduit pas à néant les difficultés puisqu’elles résident alors dans l’appréciation et l’étendu du champ de cette soumission. Les questions qui se posent tournent pratiquement autour de l’interprétation du message auquel l’être humain doit être soumis. L’historicité du texte qui véhicule ce message et la signification du discours de ce message à travers les époques et les milieux ne sont-elles pas des obstacles à l’universalité ? Comment concilier entre la substance du message et les facteurs sociologiques de l’existence ? Comment faire de sorte que l’essence à laquelle se réfère l’islam ne soit pas diluée dans les nécessités et les contradictions de l’existence ? C’est toute la difficulté de l’herméneutique surtout quand cela touche les droits humains, en particulier ceux relatifs à la famille.

On peut dire que l’émergence des droits humains dans cette version universaliste a été favorisée, d’une certaine façon, en Europe, par ces types de contradictions qui ont abouti à contester l’origine divine des droits statutaires. Une telle contestation a contribué à libérer les humains des carcans immuables par la substitution des arguments de raison à ceux d’origine théologique pour justifier le droit. Par contre, en islam, ce mouvement n’existe pas ; s’il existe, il est plutôt embryonnaire et il n’est pas encore sociologiquement significatif. On continue de considérer le droit comme étant l’expression et la matérialisation de la parole divine. Ce qui est vérifiable dans l’expression d’engagement à la soumission « sam’an wa tâ’a » et dans le slogan « Dîn wa daawla » qui confond dans le dogme religieux la pensée politique. Ce qui tend à ne rien laisser en dehors de la transcendance.

Pourtant, rien n’interdit, quant au fond, que le même mouvement ait cours en terre d’islam ; la transcendance est la justification même de la liberté. Malheureusement elle est aussi le prétexte des aliénations et de l’immobilisme des sociétés musulmanes. C’est au nom de cette transcendance que l’on déclare le caractère sacré des codifications élaborées au nom de la soumission à Dieu et à sa parole en négligeant les finalités. Or, ce sont les finalités qui rapprochent de l’essence de la révélation et de la fitra, nature originelle et virtuellement qualitative de l’homme. Les codifications relèvent plutôt de l’existence ; et qui dit existence dit temps et situation dans le temps avec tout ce que cela comporte comme intérêts, jeux politiques, rapports de force, etc. Le problème est alors à rechercher dans les codes et non dans l’esprit de l’islam qui ne condamne pas la raison ni ne flétrit la nature humaine. Parmi ces codes, celui régissant la famille est aujourd’hui le centre de notre discussion.

  1. Droits de l’Homme et droit de la famille en islam 

    1. Considérations générales sur la notion de famille

Le principe de l’universalité des droits trouve sa première rupture avec l’islam dans le fait qu’il existe toujours des codes de statut personnel en droit musulman. La femme a un statut particulier et un droit applicable, l’esclave de même, le non musulman aussi. Cela ne veut point dire que l’esprit de justice et d’équité soit absent du droit régissant chaque statut. Cependant, la distinction des statuts pourrait être une contradiction par rapport à l’universalité.

Il est utile de rappeler que l’institution familiale en islam reste fortement empreinte du régime patriarcal qui dominait chez les Arabes à l’époque de la Jâhiliya14. Cette caractéristique est non seulement facteur de contradiction avec la perspective des droits de l’homme qui vise l’égalité mais elle est aussi source de conflits dans certaines sociétés africaines où le matriarcat a dominé15. Ce régime dans la période préislamique était aussi, les sources l’attestent, une époque où la femme n’avait pas de statut juridique et où la famille était surtout une famille de mâles. Les femmes étaient subsidiaires et s’il y en avait assez, on procédait à l’élimination des filles par infanticide. Le concubinat était monnaie courante et il n’y avait pas de grande différence entre mariage et concubinat vu la liberté absolue de l’homme de répudier la femme et d’en épouser autant qu’il lui plairait.

Avec l’apparition de l’islam, il y a eu une évolution dans le sens de rétablir la dignité de la femme. Toutes les réformes opérées à la veille de l’hégire sur la question de la femme et de la famille ont accentué l’hostilité des Mecquois à l’endroit du Prophète et accéléré son émigration à Médine. Une véritable révolution au bénéfice de la femme, de la famille et de l’humanité s’est opérée grâce à lui. Désormais, le mariage se distinguait juridiquement du concubinage ; il est établi une réciprocité des droits et des devoirs entre les époux. La femme possède une personnalité juridique précise ; elle n’est plus soumise à la contrainte. Elle est partie prenante du mariage par son consentement ; elle est héritière du mari si elle lui survit. La polygamie, d’illimitée devient limitée à quatre et enfin, la répudiation n’est plus laissée à la seule volonté arbitraire de l’homme ; elle obéit à des règles. Toutes ces réformes pourraient être considérées comme des pas significatifs dans la marche de l’humanité pour les droits humains. Mais, le fait de les figer et de les pétrifier a fait qu’aujourd’hui, face aux avancées et quêtes, elles ont perdu leur aura.

Il est légitime de se poser la question de savoir si l’esprit qui avait animé le Prophète ne devrait pas être ranimé et insufflé à la production juridique pour réformer certains aspects du droit de la famille. En effet, les finalités du droit sont importantes dans l’appréciation des normes juridiques et leur codification ne saurait être faite une bonne fois pour toutes car la dynamique de changement est aussi une expression de la volonté de Dieu tout comme la soumission. La question à se poser est de savoir si la soumission est relative à la loi codifiée par des hommes en un moment donnée de l’histoire ou si c’est la poursuite de la construction des facteurs de justice et de préservation de la dignité humaine qui est l’expression de cette soumission. Ce qui permettrait, le cas échéant, une révision des codifications que l’islam ne réfute pas et qu’elle a même anticipées en élaborant un outil pour s’adapter à cette dynamique de changement16.

Pour revenir à la famille et à son rapport avec le droit musulman et les droits humains, abordons le mariage et ses conséquences sur les liens familiaux, les régimes matrimoniaux et les successions. Le mariage qui est une union conjugale a des conséquences juridiques importantes. Que cela soit dans le droit positif ou dans l’islam, c’est un contrat, certains diront une institution juridique, qui établit entre deux individus un statut juridique particulier. En effet, si l’on considère la famille établie par le biais du mariage sous l’angle de l’islam ou sous celui du droit positif influencé par les droits de l’homme on se rend compte qu’il y a des points de divergence et certainement des points de convergences. Les points de convergences se limitent aux éléments de l’union conjugale17. Par contre les divergences sont nombreuses.

Concernant la notion même de famille, il semble y avoir convergence entre l’islam et les droits de l’homme relativement à son importance et à sa place basique dans la société. Pour l’islam, la famille c’est la cellule structurée autour des conjoints légalement unis et qui comprend outre les conjoints, leurs descendances et ascendances. Le mariage est le seul lien qui est reconnu comme fondement de la famille. Cette conception est partagée par les droits humains si l’on se réfère à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies (1948). L’article 16 stipule dans son alinéa 1er que : « A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille ». De ceci on pourrait comprendre qu’il n’y a aucune divergence avec l’islam qui fait du mariage la base de la famille. Cependant, ce serait trop vite aller en besogne car la suite de l’alinéa stipule qu’ils « ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution ». Ces mêmes dispositions vont être reprises et renforcées par la Convention contre toute forme de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF/CEDAW) de 1979. L’article 16 de ladite convention stipule : « les Etats partis prennent toutes les mesures nécessaires pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes dans toutes les questions découlant du mariage et dans les rapports familiaux … »
  1   2   3   4

similaire:

Islam, droits de l’Homme et famille iconCour europeenne des droits de l’homme
«la requérante»), a saisi la Cour le 20 décembre 1999 en vertu de l’article 34 de la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme...

Islam, droits de l’Homme et famille iconDes communautes de priere en terre d'islam
«grande famille», notamment les plus nouvelles, pour qu’elles prennent si nécessaire le relais des plus anciennes sur les lieux où...

Islam, droits de l’Homme et famille iconDéclaration des droits de l'homme et du citoyen

Islam, droits de l’Homme et famille iconConnaître les principaux droits de l’homme et du citoyen C7

Islam, droits de l’Homme et famille icon«Loi du rétrécissement continu de la famille»(Durkheim) et pluralité des types de famille
«Loi du rétrécissement continu de la famille»(Durkheim) et pluralité des types de famille : passage du clan totémique (relation mystique...

Islam, droits de l’Homme et famille iconDroit civil – L1 semestre 2
«à partir de l’âge nubile, l’homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant...

Islam, droits de l’Homme et famille iconCollectif des défenseurs sahraouis des droits de l’homme

Islam, droits de l’Homme et famille iconLa première nécessité est de bien définir ce que l’on entend par...
«de» (faire quelque chose), et droit «à» (obtenir une prestation), un droit «de» c’est la liberté d’expression, le respect de ce...

Islam, droits de l’Homme et famille iconComment les idées des Lumières développées par les philosophes, vont-elles...

Islam, droits de l’Homme et famille iconEn l’affaire Lambert et autres c. France
«les requérants»), ont saisi la Cour le 23 juin 2014 en vertu de l’article 34 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme...






Tous droits réservés. Copyright © 2017
contacts
exemple-d.com