A mon fils, pour qu’il se souvienne


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V

Strasbourg
Aussi longtemps que je vivrai, ce beau nom, ce cher nom de Strasbourg, éveillera le plus radieux souvenir de ma jeunesse. La douleur et la honte n'ont pas pu l'assombrir, les larmes et le sang n'en ont pas effacé un seul trait.

C'était au milieu des vacances de 1846 ; j'étais un grand collégien vif et robuste. Après avoir couru les Vosges à pied, le sac au dos, j'entrais, tout palpitant d'impatiente curiosité, dans cette grande ville, et je la trouvais en fête. L'Alsace tout entière s'y était donné rendez-vous pour saluer le duc de Montpensier, dernier fils du roi, et fiancé d'une princesse espagnole. On se foulait à la porte des hôtels, où le service des tables d'hôtes recommençait d'heure en heure. Les places et les rues étaient encombrées de longs chariots pavoisés et les plus belles filles des villages étalaient leurs costumes éblouissants.

Autour de ces députations virginales, des milliers de grands gars aux cheveux blonds, espoir de la cavalerie française, faisaient caracoler leurs bêtes bien râblées. Quelques gros maires, au visage écarlate, drapaient fièrement leurs écharpes sur des habits du siècle dernier. C'était un joyeux carnaval de jupes vertes et rouges, de corsages brodés, de larges rubans étalés en ailes de papillon, de culottes courtes, de souliers à boucles, de gilets ruisselants de boutons, de harnais où le cuivre poli brillait en larges plaques aux rayons du soleil.

Les réjouissances se continuèrent durant deux jours et deux nuits, sans un intervalle de repos. Il y eut petite guerre au polygone, grand bal à la mairie, pont jeté sur le Rhin, spectacle de gala au grand théâtre avec Robert le Diable. Naturellement, nos amis, nos bons amis du grand-duché de Bade, prirent leur part de ces plaisirs ; il n'y avait pas de belles fêtes sans eux. Je vois encore le fils du grand-duc, un beau garçon de vingt ans, entrer en ville avec notre jeune prince : ils passent le pont-levis côte à côte et les tambours battent aux champs.

On m'aurait, certes, bien scandalisé ce jour-là, si l'on m'eût dit que notre vieux roi, le roi bonhomme, serait détrôné dans dix-huit mois, comme le plus odieux tyran de l'histoire ; mais ce qui m'eût semblé plus incroyable encore, c'est que ce prince allemand, à la figure honnête et douce, reconnaîtrait un jour l'hospitalité de Strasbourg en faisant bombarder la ville. Non, jamais mon esprit ne se serait ouvert à une si monstrueuse hypothèse, et, si quelque Cagliostro m'avait montré dans son miroir magique 565 maisons brûlées ou effondrées, 545 bourgeois de tout âge tués, 2 000 autres blessés ou mutilés chez eux ou dans la rue par les canons de ce jeune homme, que nous acclamions à l'envi, j'aurais brisé le miroir en l'appelant menteur infâme. Qui pouvait deviner la fermentation d'une haine implacable sous l'apparente cordialité de ces Badois ?

Il paraît que nous sommes leurs ennemis héréditaires, mais du diable si l'on s'en doutait alors ! et ils ne semblaient pas s'en douter plus que nous. Bien des fois, depuis cette époque, je les ai vus chez eux, je me suis assis à leur table en payant ; j'ai couché dans leurs lits d'auberge, qui sont chers et mauvais, je leur ai donné des pourboires qu'ils serraient sur leur cœur comme les souvenirs d'un ami. Quels hommes sont-ils donc pour cacher si longtemps et si bien une rancune si féroce ! Ces sauvages patelins, ces Peaux-Rouges fardés d'honnête bonhomie, nous ont trompés jusqu'à la dernière heure. Je me rappelle fort bien qu'au début de cette malheureuse guerre on se flattait de les trouver sinon favorables, au moins neutres. La France ne leur voulait aucun mal. Le seul dissentiment entre eux et nous, c'est que nous ne souhaitions point qu'ils fussent mangés par la Prusse, tandis qu'ils avaient faim d'être mangés.

Ils ont brûlé Strasbourg pour plaire à celui qu'ils appellent, dans leur admiration naïve, l'homme de fer et de sang. Ils ont été les valets du bourreau, et, suivant un usage vénérable, ils se sont adjugé la chemise et les souliers du condamné. Aussitôt que l'Alsace a été vaincue et désarmée, on a vu les honnêtes citadins et les braves paysans accourir en pantoufles à la conquête des mobiliers français. Ils traînaient des fourgons derrière eux, comme au temps des grandes invasions germaniques, et ils dévalisaient de préférence leurs anciens amis, ceux dont ils avaient essayé le piano, dégusté la cave, admiré les armoires, envié le beau linge blanc. Estimables Badois, si ces biens mal acquis vous faisaient le profit que vous en espérez, la divine Providence perdrait son nom ; il faudrait l'appeler Complicité divine !

Mais c'est du présent qu'il s'agit. Voyons ce qu'ils ont fait de la plus vaillante, de la plus studieuse, de la plus hospitalière, de la meilleure cité qui fût en France. Je ne connais personne qui ait habité ou simplement traversé Strasbourg sans s'y plaire ; pas un homme qui n'en ait emporté une impression d'estime et d'amitié. La ville neuve et la vieille, et la citadelle elle-même, avaient une physionomie cordiale. Cette pauvre citadelle, dont on montre aujourd'hui les ruines pour de l'argent, je me souviens d'y être allé un jour à sept heures du matin pour défendre un brave garçon devant le conseil de guerre. Elle me fit l'effet d'une chartreuse, avec sa grande place aux trois quarts déserte, ses bâtiments du dix-septième siècle, ses petits jardins de curé, où des colonels en robe de chambre secouaient gravement leurs pruniers, et l'activité mécanique des soldats, qui s'en allaient deçà, delà, mal éveillés. Pour la première fois, j'entrevis les douceurs inertes de la vie méthodique et cloîtrée ; j'enviai le sort des vieux officiers du service des places, demi-clos dans les trous à rats que le génie leur a creusés partout.

Il faut dire aussi que Strasbourg, lorsqu'il ne s'écrivait pas Strassburg, était le paradis des militaires : ils y vivaient pour rien ; ils y tenaient le haut du pavé ; ils y étaient reçus dans toutes les familles, parce que les plus illustres et les plus riches avaient au moins un fils sous les drapeaux. L'uniforme fleurissait sur les places, dans les rues, dans les salons, comme une plante qui a trouvé con vrai terrain. Et les bonnes filles du cru, qui auraient pu être blasées sur ces splendeurs, s'en montraient si naïvement éblouies ! Un homme qui avait savouré les délices de cette heureuse garnison en conservait le goût jusqu'à l'heure de la retraite, et toute une population d'anciens officiers venaient finir la vie à Strasbourg. On les reconnaissait à la moustache grise, au ruban rouge, à la tournure, au pas cadencé, à la voix. Et si on ne leur ôtait pas son chapeau, ce qui eût été fatigant, pour les chapeaux surtout, on les saluait au fond du cœur et l'on se disait : Voilà encore un brave homme qui a dépensé trente années, ses meilleures, au service de notre pays !

Je vais faire un aveu qui semblera peut-être puéril : au moment où le train qui me ramenait à Strasbourg, après quatorze mois d'absence, franchit l'enceinte des remparts, j'étais moins occupé des ruines qui m'attendaient que de la physionomie nouvelle des rues. Je pensais en moi-même que Strasbourg, sans soldats français, devait être bien triste. Eh bien, l'impression fut encore plus poignante que je ne l'avais cru. J'avais oublié la garnison allemande ! Pour sentir toute la honte et toute l'horreur de notre sort, il faut avoir vu Strasbourg peuplé de soldats ennemis, Strasbourg avec un billet de logement placardé sur toutes les portes, Strasbourg avec une botte de prussien sur chaque pavé !

Je ne décrirai pas les ruines, à quoi bon ? Tout le monde sait maintenant à quoi ressemble une maison bombardée. Les Allemands, après leurs victoires de Forbach et de Woerth, ont pu s'approcher impunément et établir presque sans danger leurs batteries d'attaque. La ville n'avait pas dix mille hommes de garnison et, dans le nombre, il faut compter une foule de soldats débandés, abattus, démoralisés, qui s'y étaient réfugiés le 7 août. Avec des éléments si peu solides, il était difficile de défendre un seul jour les abords de la place. On ferma les portes, et l'on attendit un destin désormais inévitable si l'on n'était secouru à temps.

L'ennemi dirigea son principa1 effort sur la Porte-de-Pierre, qui est au nord, entre la gare et cette caserne de la Finckmatt où Louis-Napoléon se fit prendre comme dans une souricière. Établi fortement et en nombre dans les villages qui s'étendent du nord à l'ouest, entre Schiltigheim et Koenigshofen, il avança ses parallèles jusqu'au pied du rempart, tandis qu'à l'est les batteries de Kehl couvraient de feux la citadelle, l'esplanade et l'arsenal.

Je ne vous ai promis que les notes d'un observateur attentif et véridique. On pourrait me taxer de présomption si j'entreprenais au pied levé l'histoire du siège de Strasbourg. Mais cette histoire se raconte elle-même au passant par tant de témoignages en tout genre, elle envahit si fortement son âme, il en est tellement saturé au bout de vingt-quatre heures, qu'à son tour, il la laisse échapper par tous ses pores. Sans faire concurrence aux écrivains qui ont traité et traiteront encore ce noble sujet, je vous livre mes impressions dans leur vivacité native.

Le siège de Strasbourg, envisagé du point de vue où je suis, est un chef-d'œuvre de froide cruauté et un miracle d'héroïsme passif. Cruauté allemande, cela s'entend de reste, aux prises avec l'héroïsme français.

Pour les généraux assiégeants, la place aussitôt investie était prise d'avance, à moins d'un secours imprévu, peu vraisemblable après Reichshofen, et tout à fait impossible après Sedan. Werder avait le choix de la réduire par famine comme Paris, ou d'y entrer par la brèche, au bout d'un mois ou deux. Le bombardement des maisons fut donc un luxe de barbarie aussi inutile que l'envoi des boulets qui ont touché Saint-Sulpice et le Panthéon.

Il fut bien autrement odieux, car il dura trente et un jours ; et ce n'est pas par un accident plus ou moins justifiable qu'une ville reçoit deux cent mille obus dans ses rues. Pour faire tout le mal qu'ils ont fait, les Allemands n'avaient pas d'autre excuse que la hâte d'en finir, l'espérance de lasser la population civile et d'exercer par elle une pression sur les chefs militaires. Ils réussirent rendre les rues impraticables, à refouler quelques habitants dans leurs caves, à blesser ou à tuer beaucoup d'enfants, de femmes, de bourgeois inoffensifs, à détruire ou à mutiler les monuments les plus précieux, à raser tout un quartier, à en dévaster plusieurs autres ; mais leur but principal fut manqué, car le moral du peuple s'exaltait à mesure qu'ils s'efforçaient de l'abattre.

Je crois qu'il serait puéril de leur imputer à crime la destruction de tel ou tel édifice, comme la Bibliothèque, le Théâtre et la Préfecture. C'est malgré eux, j'en suis certain, qu'ils ont incendié le Théâtre, car ils le regrettent beaucoup, et ils pressent la municipalité de le rebâtir au plus vite. La Préfecture a pu brûler par accident le lendemain du jour où M. Valentin en avait pris possession ; rien ne prouve qu'ils fussent avertis de l'arrivée du nouveau préfet. C'est peut-être aussi le hasard qui attirait une pluie de projectiles sur le conseil municipal, en quelque lieu qu'il se réunît, et quelque soin qu'il prît de changer l'heure de ses séances. Si la cathédrale a servi de point de mire aux canons ennemis, la faute en est un peu aux chefs de la défense, qui avaient mis leur observatoire en vue sur la plate-forme, au lieu de le cacher dans une tour. Mais le crime des assiégeants, leur crime barbare et stupide, est d'avoir criblé de mitraille une population qu'ils se proposaient d'annexer.

En faisant éclater des milliers de bottes à balles au milieu des rues de Strasbourg, ils ont trahi leur profonde ignorance du caractère français ; ils ont prouvé qu'ils nous jugeaient d'après eux-mêmes. Les Allemands, grands et petits, ont le respect et le culte de la force : ils lèchent la main qui les assomme. Plus un vainqueur leur a fait de mal, plus leur bassesse naturelle les porte à l'admirer, à le servir, à lui complaire : témoin ces misérables Bavarois, qui se sont fait hacher, en 1870, pour l'homme qui les avait battus à coups de crosse en 1866 ; témoin l'Autriche allemande, qui, cinq ans après Sadowa, rampe ostensiblement vers la Prusse. Nos Alsaciens sont d'autres hommes, Dieu merci !

On peut se rendre compte des dangers qu'ont courus les Strasbourgeois, si l'on suit le bord du canal depuis l'angle du quai Kellermann, en face de la gare, jusqu'aux ruines de la Préfecture. Les murailles qui restent debout sont criblées balles et d'éclats, comme à Paris l'angle d'une maison où les insurgés ont tenu tête à la troupe. Sur toute cette longueur il n'y a pas une place de 2 mètres de haut sur 50 centimètres de large ou l'on eût pu se tenir debout sans risquer la mort. Une brigade d'infanterie, alignée en permanence sur ce front de bataille, eût péri jusqu'au dernier homme.

Parcourez en tous sens cette ville de 84 000 âmes, vous ne trouverez pas une rue où la mitraille du roi Guillaume n'ait frappé quelque chose ou quelqu'un, tandis que les remparts ont relativement peu souffert, et que la brèche ouverte à la Porte-de-Pierre n'a jamais été praticable. Tout le faubourg de Pierre était rasé jusqu'à l'angle de la Finckmatt ; il n'en restait pas une maison à droite, pas une à gauche, quand le mur d'enceinte était encore debout et solide. C'est donc aux habitants, à la population civile, à ses futurs sujets, que le héros de l'Allemagne a fait la guerre. Il a voulu leur inculquer le patriotisme allemand par la terreur, devenir à leurs yeux une sorte de Jupiter tonnant, dieu de la poudre et de la mitraille.

Mauvais calcul, en somme : les Allemands s'en aperçoivent, mais trop tard. À leur approche, le moral des citoyens n'était peut-être pas unanimement héroïque. Tous ces fuyards de l'aile droite de Mac-Mahon qui se jetèrent dans la ville avaient communiqué à plus d'un habitant la terreur dont ils étaient pleins. On se comptait, on raisonnait ; quelques-uns osaient dire à demi-voix que la résistance était impossible, et que le plus court serait d'ouvrir les portes. Le matin du 10 août, lorsque le général Uhrich déclara que la ville se défendrait tant qu'il resterait un soldat, une cartouche et un biscuit, bien des gens murmurèrent à la lecture de son affiche, et jugèrent qu'il allait un peu loin.

La garde nationale prit les armes sans hésiter, un corps de francs-tireurs s'organisa, prêt à bien faire ; on vit des êtres doux et pacifiques comme cet excellent Liès-Bodard, professeur de chimie à la Faculté, endosser l'uniforme et conduire bravement de petites sorties. Toutefois les premiers obus qui tombèrent en ville le 13, le 14 et le 15 août, la vue de pauvres gens blessés dans leur lit ou dans la rue, un carnage de petites filles à l'orphelinat, quelques incendies isolés, la mort du vaillant colonel Fiévet et la perte de trois canons dans une sortie malheureuse, troublèrent bien des cœurs et amollirent quelques courages.

Mais quand une nouvelle affiche signée du général, du maire et du préfet annonça, le 25 août, que le moment solennel était arrivé ; quand les commencèrent ce qu'ils nommaient dans leurs sommations officielles, le bombardement régulier ; quand une grêle de projectiles s'abattit sans interruption sur les maisons, les hôpitaux, les ambulances, les églises, tuant à tort et à travers les vieillards, les enfants, les femmes, les blessés, un héroïque désespoir s'empara de tout le peuple, et chacun fit sans marchander le sacrifice de sa vie. Les plus tièdes devinrent les plus ardents ; l'indignation, le mépris et la haine enivrèrent les plus timides.

Durant un mois entier, cette honnête, paisible et douce population vécut au milieu des flammes, et elle s'y acclimata comme les salamandres de la fable. Les oreilles s'habituèrent au sifflement des obus, au fracas des explosions, les cœurs s'endurcirent à l'idée de cette mort subite qui pleuvait çà et là, frappant aujourd'hui l'un, demain l'autre. Lorsqu'un éclat de quelques kilogrammes venait briser le miroir d'une jeune fille à sa toilette, couper le livre entre les mains d'un vieux savant, la jeune fille achevait de se coiffer devant un débris, en disant : Je l'ai échappé belle ; le vieux savant prenait un autre livre.

Je connais des familles qui ont fui leurs maisons incendiées en courant sur les toits, et qui parlent de cette promenade comme d'un événement tout naturel. Une mère dont le fils était garde mobile à la citadelle est allée le voir chaque jour, en traversant l'esplanade où les obus tombaient à toute heure. Quoiqu'il fût impossible de faire cent pas dans la rue sans voir éclater une bombe, on sortait, on allait à ses devoirs, à ses affaires, et même à ses plaisirs. Je sais une maison où trois ou quatre amis venaient faire le whist pour se distraire. Les enterrements étaient suivis du cortège accoutumé. Les pompiers éteignaient les incendies sous une pluie de projectiles, et luttaient corps à corps avec la destruction.

Lorsque, le 14 septembre, les Suisses, nos seuls amis en Europe, obtinrent du général ennemi l'autorisation d'emmener les femmes, les enfants, les vieillards et les malades, la ville accueillit leurs honorables et courageux délégués avec une ardente reconnaissance ; mais des milliers de femmes refusèrent de quitter leurs maris. Quant aux hommes, ils s'affermirent dans leur devoir et flétrirent, par une résolution du conseil municipal, tout citoyen valide qui s'était soustrait au danger. Plus la ville devenait inhabitable, plus on se cramponnait à ses ruines, et plus on repoussait l'idée d'ouvrir la porte aux destructeurs.

Cependant la garnison était à bout de forces : elle comptait 700 morts, 1300 blessés ou malades, beaucoup de canons hors de service ; et les chefs militaires, moins enflammés que la population civile, pensaient qu'il était temps d'en finir. Le difficile fut de convaincre les habitants. Au premier mot de capitulation, les femmes elles-mêmes bondirent : "Nous n'avons pas assez souffert, nous pouvons endurer mille fois plus de maux, nous voulons mourir ici ! Tout plutôt que de rendre la place aux Allemands ; dès qu'ils seront entrés à Strasbourg, ils n'en voudront plus sortir, et nous serons perdus pour la France !"

Parmi les conseillers municipaux qui refusèrent le plus énergiquement de se rendre, le brasseur Lipp mérite une mention spéciale. Il habitait le faubourg de Pierre ; l'incendie méthodique des assiégeants n'était plus qu'à deux portes de sa maison. Ce digne homme repoussa de toutes ses forces les premières ouvertures relatives à la capitulation ; deux jours après, sa fortune était réduite en cendres.

Les Allemands entrèrent le 28 septembre avant midi. Toute la ville protestait : hommes et femmes juraient à l'unisson qu'on pouvait, qu'on devait tenir encore ; que la France viendrait au secours. L'événement a fait voir qu'une plus longue résistance n'eût rien sauvé, et pourtant le patriotisme de Strasbourg murmure encore contre le vaillant et malheureux Uhrich.

On rend justice à son courage, mais on ne lui en sait pas gré ; parce que tout le monde a été brave et que la plus précieuse denrée s'avilit quand elle surabonde. Qui est-ce qui avait peur de la mort ? Ce n'était pas le maire Humann ; épicurien assez vulgaire en d'autres temps ; il a fort bien payé de sa personne. Ce n'était pas le petit baron Pron, préfet des plus salés, des plus fringants et des plus capricants sous l'empire : en présence de l'ennemi, ce danseur administratif fit des miracles d'intrépidité gaie ; ses ennemis eux-mêmes confessent qu'il fut un héros, trop régence peut-être et presque gamin par moments, mais solide comme la vieille garde. N'est pas gamin qui veut devant la mort, et ce tempérament n'est pas des plus communs, même en France. Le conseil municipal, composé, en très-grande majorité, d'hommes tranquilles et froids, d'honnêtes buveurs de bière, ne fut ni moins stoïque, ni moins grand, dans sa simplicité bourgeoise, que les sénateurs romains du bon temps. Des jeunes gens obscurs, voués aux professions les plus pacifiques, mêlaient leur sang avec joie au sang des soldats et des marins.

Le général Uhrich s'est exposé comme les autres défenseurs, et même un peu plus que les autres : on ne l'accuse pas d'avoir pris trop grand soin de sa vie. S'il a commis quelque péché de négligence, oublié de tenir un journal des opérations du siège, et violé ainsi l'article 253 du règlement sur le service des places, c'est un détail que les Alsaciens ne prennent pas la peine d'éclaircir. Non, son seul tort aux yeux du peuple est de n'avoir pas fait tuer assez de monde, d'avoir hissé le drapeau blanc lorsque la brèche n'était qu'à moitié praticable, et qu'on avait encore de la poudre et du pain pour quelques jours. Voilà pourquoi la ville est presque ingrate envers ce loyal vieillard et conteste un peu les honneurs qu'on lui a prodigués à Paris. J'ai dû noter cette impression, parce qu'elle montre à quel point le patriotisme est encore nerveux et frémissant dans Strasbourg.

Si le lecteur est curieux d'apprendre ce que tant de braves gens sont devenus, leur ville prise, les choses se passèrent tout simplement, personne ne demanda au voisin ce qui restait à faire. Comme la guerre n'était pas finie, tous les jeunes gens et bon nombre d'hommes mûrs s'échappèrent, malgré l'étroite surveillance du vainqueur, et rejoignirent l'armée française. Les uns ont assisté aux combats de la Loire, les autres ont défendu le terrain pied à pied, jusqu'au dernier moment, dans le Jura ou dans les Vosges : tous ont fait deux campagnes, et Dieu sait si la deuxième fut rude ! Ces défenseurs obstinés d'une cause perdue n'étaient pas endurcis dès l'enfance au froid, à la fatigue, aux privations. C'étaient des avocats, comme Victor Mallarmé ; des magistrats, comme Edgar Kolb ; de gros bourgeois, comme le brasseur Lipp, du faubourg de Pierre, celui qui a sacrifié sa maison pour retarder la capitulation de huit jours. Ils s'engageaient comme simples soldats, sous le premier drapeau qui se rencontrait sur leur route : régiment de marche ou corps franc, tout leur était bon, pourvu qu'ils pussent risquer leur vie et lutter jusqu'au bout pour l'indépendance du sol natal. Le corps où M. Edgar Kolb, juge suppléant, gagna ses galons de capitaine, a perdu 450 hommes sur 600.

Le dentiste Wisner, de Strasbourg, a cinq fils, dont voici l'histoire édifiante : 1° Philippe Wisner, 27 ans, incorporé au 84e de ligne le 27 juillet 1870, blessé d'un coup de feu à Gravelotte le 16 août, soldat troisième secrétaire au trésorier le 14 septembre, caporal-fourrier le 16 septembre, évadé de Metz le 29, sergent-fourrier le 4 octobre, sergent-major le 26, blessé grièvement par un éclat d'obus le 10 décembre, sous-lieutenant proposé pour la croix le 19 décembre ; a quitté le service aussitôt la paix signée. – 2° Arthur Wisner, 24 ans, engagé volontaire du 4 août 1870, campagne de Sedan et siège de Paris. – 3° Ferdinand Wisner, engagé volontaire du 14 octobre, campagne de la Loire. – 4° Maurice Wisner, 21 ans, garde mobile du Bas-Rhin ; siège de Strasbourg, échappé après la capitulation, entre au 16e de ligne et fait la campagne de l'Est sous Bourbaki. – 5° Léon Wisner, 19 ans, garde mobile ; siège de Strasbourg, échappé après la capitulation, rentré aussitôt en campagne avec le 45e de ligne. Le père de ces jeunes gens a été mis en prison comme complice de l'évasion des deux derniers, et condamné à une amende de 1500 francs qu'il n'a jamais voulu payer. Un pays où la bourgeoisie donne de tels exemples, un pays où l'on trouve encore des familles uniformément héroïques comme les Wisner, n'est pas un pays pourri, n'en déplaise à M. de Bismarck et à ses moralistes gagistes.

On me contait hier l'histoire de deux fils de famille, MM. Hecht, dont le père dirige une grande usine auprès de Naples. À la première nouvelle de l'invasion, ils accourent en France et s'engagent. L'aîné, qui est ingénieur, entre dans le génie, fait la campagne de l'Est et mérite les galons de lieutenant. Le cadet, débarqué à Toulon, se laisse prendre, comme un enfant qu'il est, par l'infanterie de marine : on l'envoie à la Martinique en passant par le Sénégal ! Il a beau dire qu'il est Alsacien, que s'il s'est engagé pour la durée de la guerre, c'est dans l'espoir de combattre les Allemands et de sacrifier sa vie à la défense de son pays ; on lui répond qu'il est soldat pour obéir, et que la France a besoin de lui à la Martinique. Il y est bel et bien allé : ces Alsaciens sont vraiment l'élite de l'armée française, car ils ont autant de respect pour la discipline que de mépris pour le danger.

Toutefois, comme la perfection n'est pas de ce monde, ils ont un grand défaut, que je cacherais avec soin si je ne m'étais engagé à tout dire, le bien et le mal depuis que le traité de paix les a livrés à l'Allemagne, ils sont affreusement gambettistes.

Pardonnez-leur : ils jugent le grand chef de la République radicale avec le cœur plutôt qu'avec la raison ; ils n'ont pas vu de près les fautes de sa dictature. Ce qu'ils ont su par les journaux, c'est que le citoyen Gambetta ne s'est jamais lassé de décréter la victoire ; qu'il a voté contre la paix ; qu'il eût laissé brûler la France entière plutôt que d'en céder une parcelle à l'ennemi... Cette obstination les touche. Ils n'examinent pas si le gouvernement de Tours a bien ou mal employé les ressources du pays ; s'il a conduit la guerre par principes ou par boutades ; s'il a fait acte de courage ou de témérité insensée ; si c'était véritablement résister aux Prussiens que d'accumuler sur leur route de grands troupeaux d'hommes mal nourris, mal chaussés, armés pour la forme, exercés en huit jours, et commandés en dépit du sens commun. Ce qu'ils voient clairement, c'est que la guerre est finie et que Gambetta voulait la pousser à outrance ; c'est que leur province est livrée, et que Gambetta voulait la garder à tout prix ; c'est qu'ils sont les plus malheureux des hommes, et que Gambetta s'est flatté, jusqu'à la dernière heure, de les sauver, sans dire comment. Voilà pourquoi le dictateur de Tours et de Bordeaux sera toujours un grand citoyen en Alsace.

Les Allemands n'ont rien compris à cette exaltation des âmes. Quelques-uns demandent encore naïvement pourquoi on les reçoit si mal : "Est-ce que vous ne nous avez pas appelés ? disent-ils. Tous nos journaux affirment depuis dix ans que vous êtes opprimés par la France, et que vos bras se tendent vers nous."

D'autres s'étonnent que l'Alsace n'accepte pas plus docilement la loi du plus fort : "Quant à nous, nous étions tout prêts à devenir Français dans le Palatinat ; c'était une affaire arrêtée. Nous ne le désirions pas ; mais on se serait résigné : c'est la guerre. Est-ce que nous nous sommes fait prier sous le premier empire ? avons-nous fait des simagrées ? Napoléon nous avait battus et conquis : nous sommes devenus Français, très-bons Français, et même le goût de la France nous est resté assez longtemps encore après 1815."

Une dame de Strasbourg, qui est née en Allemagne, mais qui aime la France à cœur perdu, me faisait part des remontrances de sa famille. On lui écrit : "Que signifie ce patriotisme ? Est-ce que nous t'avons enseigné des sentiments si farouches ? Rappelle-toi donc, malheureuse enfant, que ton grand-père était un des meilleurs Allemands de Mayence, et qu'aussitôt après la cession de la ville, il a été charmé de devenir fonctionnaire français. Et il a mis ses fils au lycée de Metz, quand il pouvait si bien les faire instruire en Allemagne !"

Les Bavarois, les Wurtembergeois, le gens du Sud, quand on leur reproche d'avoir trompé nos espérances en servant le roi de Prusse, leur ennemi d'hier, contre nous, répondent naïvement : "C'est que la guerre a été mal engagée. Si vous aviez gagné les premières batailles, il y avait bien des chances pour que nous fussions vos alliés." Toujours le culte de la force.

La grande-duchesse de Bade, fille du roi de Prusse, est venue à Strasbourg peu de temps après la capitulation. Elle a joué son rôle de princesse et de femme avec assez de grâce, mais sans succès. À l'hôpital, tous les blessés, tous les malades qui pouvaient se remuer sur leurs lits se retournèrent à son entrée, et elle n'en vit pas un en face. Malgré ce rude accueil, l'encombrement des salles et l'insalubrité du lieu l'émurent de pitié ; elle offrit de faire transporter et de soigner à ses frais, dans une maison plus commode, tous ceux qui ne se trouvaient pas bien. Pas un seul n'accepta l'hospitalité allemande. La princesse exprima devant une dame de Strasbourg le chagrin qu'elle en éprouvait : "Je croyais que ce peuple avait de meilleurs sentiments pour nous.

– Madame, lui répondit-on, nos sentiments ont été trop bombardés pour qu'ils s'en relèvent jamais. L'Allemagne doit en faire son deuil."

Je viens de parcourir en tous sens cette grande ville populeuse où, l'an dernier encore, il m'était difficile de faire vingt pas dans la rue sans rencontrer un ami. Je n'y reconnais pas un visage, et certain mot de Chateaubriand me revient en mémoire : il me semble, en vérité, que je parcours un
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