A mon fils, pour qu’il se souvienne


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IV
Cette première entrevue avec un magistrat prussien me laissa sous une impression singulière. J'étais pour ainsi dire suffoqué par l'absurdité de l'accusation, pétrifié par la perspective des peines monstrueuses que M. Merrem m'avait laissé entrevoir, révolté par l'insolence de ce parquet, qui niait le droit des gens à la face de l'Europe ; mais les façons courtoises du juge d'instruction, le calme et la modération dont il ne s'était jamais départi, et surtout l'air réfléchi de son visage et la scrupuleuse attention avec laquelle il semblait peser le pour et le contre, me rassuraient à moitié. Il me semblait que le destin, un destin fort invraisemblable, m'avait donné un allié dans le camp ennemi, et l'événement m'a prouvé que ne m'abusais pas.

On me ramena dans ma chambre, on ferma le verrou, j'échangeai le bonsoir avec mon petit meurtrier, et je me jetai sur un lit dur et inégal comme ces tas de cailloux qui bordent les routes. Toutefois, après une nuit plus tourmentée que je ne saurais le dire, le réveil fut presque gai. Il faisait beau, la lumière et l'air du matin emplissaient la chambre ; le plancher, si marécageux la veille au soir, était resplendissant de propreté, les parois blanches ne montraient pas une tache. Toute cette prison, que j'ai pu visiter dans ses moindres recoins avant d'en sortir, est tenue, je dois le dire, avec un soin méticuleux. Il ne s'est guère passé de jour où je n'aie rencontré, soit dans l'intérieur, soit dans les cours, un ouvrier, toujours le même, qui passait les murs au lait de chaux.

À peine avions-nous terminé notre toilette qu'un gardien nous demanda si nous voulions nous promener dans la cour. J'y descendis en hâte et j'y pris autant d'exercice qu'on en peut prendre dans une heure. Cette cour est presque un jardin ; on y voit cinq ou six gros tilleuls tondus de près et enfermés dans de petits carrés de plantes potagères. Quelques fleurs communes végètent çà et là, comme par hasard, au milieu des salades et des choux. Au pied de la prison, une vigne qu'on n'a point palissadée, et qui forme une sorte de berceau, était chargée de raisins mûrs. C'était de l'auxerrois, les moineaux en faisaient ripaille à la barbe du vigneron, c'est-à-dire du gardien-chef. Il leur jeta quelques cailloux qui les dérangèrent à peine, et s'en vint causer avec moi.

Je n'ai presque jamais passé auprès d'une manufacture sans y entrer, s'il était possible, et sans la visiter dans ses détails. Aussi, ce matin-là, profitai-je de la circonstance pour étudier cette fabrique de pleurs et de grincements de dents qu'on appelle une maison d'arrêt. Le gardien-chef, qui se nomme Haag, m'apprit des choses intéressantes. Il m'expliqua d'abord pourquoi beaucoup d'employés des prisons avaient accepté, comme lui, le service de la Prusse. Marié, père de trois enfants, il touchait 800 francs par an, du temps des Français, après quinze ans de service. Les Prussiens lui en donnent 2 700, outre le logement, le chauffage et l'éclairage. Les simples gardiens, qui ont à se loger en ville, touchent 2 400 francs environ, tout compris. On ne pouvait guère espérer que de pauvres gens mécontents de leur sort résisteraient à de telles amorces. Aussi le personnel de la prison est-il mi-parti d'Allemands importés et d'Alsaciens demeurés.

Les deux tiers environ des prévenus sont Alsaciens ; la nouvelle population allemande fournit le reste. On les soumet tous à un régime assez dur pour des prévenus. Ils se lèvent à cinq heures du matin, et, un quart d'heure après, ils doivent avoir fait leurs lits et quitté le dortoir. Leurs logements que j'ai vus ne sont ni assez grands ni suffisamment ventilés pour des chambrées de trente hommes. La nourriture arrive toute préparée de la maison de correction : elle se compose de pain noir et de trois soupes par jour. De temps à autre, on ajoute à la ration 40 grammes de viande hachée menu ; si peu, que l'analyse chimique en trouverait à peine une trace. Les détenus travaillent presque tous ; les uns s'occupent à dépecer de vieux câbles goudronnés, dont l'étoupe est mise au pilon dans une papeterie ; les autres font des brosses, des souliers pour la troupe ; d'autres passent leur temps à trier du café pour un épicier de la ville.

Sur ces travaux adjugés au rabais, l'État prélève 60 pour cent ; et sur le maigre pécule qui reste, les détenus n'ont pas même le droit d'acheter des aliments un peu mangeables. Le seul extra qu'on leur permette est un litre de bière ou un demi-litre de vin, le samedi soir. C'est un régime bien sévère pour des malheureux dont plusieurs sont aussi innocents que je l'étais moi-même. J'ai vu passer un jour certaine soupe à la farine dont l'odeur me poursuivra toute ma vie. Et parmi ceux que la prison met dans l'alternative ou de souffrir la faim, ou d'avaler ce brouet nauséabond, il se trouve pourtant des hommes qui n'ont ni tué, ni volé, ni même mendié. La prison préventive est peut-être un mal nécessaire, je n'en jurerais point, mais je sens qu'il est monstrueux de traiter en coupables ceux qu'aucun juge n'a condamnés.

J'ai fini par m'orienter, avec un peu d'aide, et je vois que la maison d'arrêt est située entre le canal de l'Ill et la belle promenade, belle autrefois, du Broglie. Si ma fenêtre, qui s'ouvre au midi, était barrée jusqu'à moitié de sa hauteur par une persienne fixe, je verrais devant moi la cathédrale et ce qui fut le musée, à gauche, ce qui fut le théâtre et la préfecture, et sur la droite, les ruines du palais de justice.

Au temps du dernier siège, les obus prussiens, dirigés de Schiltigheim sur la cathédrale, enfilaient la maison d'arrêt ; ils venaient souvent éclater dans la cour où je me promène, ils ont criblé le mur de clôture. Le gardien me raconte qu'on a ramassé trente-six quintaux de fer et six quintaux de plomb dans cette étroite enceinte de la prison.

Tandis que je l'écoute, sa servante, une petite alsacienne joufflue, entre dans la cour. Elle porte deux pigeonneaux dans une main et un couteau dans l'autre, et sans penser à mal elle s'adresse à mon jeune compagnon de la pistole : "Vous devez savoir, vous... rendez-moi donc service." Cruelle ironie du hasard ! Le malheureux enfant n'a rien compris, sinon qu'il pouvait être utile, et déjà... mais le gardien-chef, qui a vu mon haut-le-corps, renvoie aussitôt les pigeons, le couteau et la fille.

Tout compte fait, ce dimanche vide, sans interrogatoire et sans visites, ne m'a pas semblé trop long. J'ai retrouvé un de ces vieux livres qui avaient charmé mon enfance : c'est la première année du Magasin pittoresque à deux sous. Honnête et sage publication, qui a servi de modèle à vingt autres, mais qui, malheureusement, ne leur a pas servi d'exemple. Quel usage discret de l'actualité ! quel vif désir d'instruire en amusant, et de porter à tous les étages de la société les idées les plus justes et les connaissances les plus utiles ! Je ne saurais exprimer tout le charme que je retrouvais après quarante années, ou peu s'en faut, dans ces articles courts, impersonnels, empreints d'un vrai bon sens bourgeois et d'une philosophie douce. Le style a quelque peu vieilli et les gravures sur bois nous reportent à l'enfance de l'art, mais ces défauts eux-mêmes sont attachants par leur bonhomie.

J'ai rencontré pourtant, dans le nombre, un article qui m'a fait bondir. Et je l'ai copié ab irato, et je le jette ici avec un dépit mal apaisé, car il est un monument de cette infatuation nationale qui nous a conduits où nous sommes et m'a mené moi-même où je suis ! Jugez-en :
Une bataille du temps de la république
" On entamait l'action avec des nuées de tirailleurs à pied et à cheval ; lancés suivant une idée générale plutôt que dirigés dans les détails du mouvement, ils harcelaient l'ennemi, échappaient à ses masses par leur vélocité, et à l'effet de son canon par leur éparpillement. On les relevait afin que le feu ne languît pas, on les renforçait pour les rendre plus efficaces.

"Il est rare qu'une armée ait ses flancs appuyés d'une manière inexpugnable ; d'ailleurs, toutes les positions renferment en elles-mêmes, ou dans l'arrangement des troupes qui les défendent, quelques lacunes qui favorisent l'assaillant. Les tirailleurs s'y précipitaient par inspiration, et l'inspiration ne manquait point dans un pareil temps et avec de pareils soldats. Le défaut de la cuirasse une fois saisi, c'était à qui porterait son effort. L'artillerie volante – on appelait ainsi les pièces servies par des canonniers à cheval – accourait au galop et mitraillait à brûle-pourpoint. Le corps de bataille s'ébranlait dans le sens de l'impulsion indiquée ; l'infanterie en colonnes, car elle n'avait pas de feu à faire ; la cavalerie intercalée par régiments ou en escadrons, afin d'être disponible partout et pour tout. Quand la pluie des balles et des boulets de l'ennemi commençait à s'épaissir, un officier, un soldat, quelquefois un représentant du peuple, entonnait l'hymne de la victoire. Le général mettait sur la pointe de son épée son chapeau, surmonté du panache tricolore, pour être vu de loin et pour servir de ralliement aux braves. Les soldats prenaient le pas de course ; ceux des premiers rangs croisaient la baïonnette ; les tambours battaient la charge ; l'air retentissait des cris mille et mille fois répétés : "En avant ! en avant !... Vive la République !..."

"Pour résister aux enfants de la patrie, il eut fallu être aussi passionné qu'eux-mêmes. Nos fantassins, hauts de cinq pieds, ramenaient par centaines les colosses d'Allemagne et de Croatie.

"Le général FOY."
C'est vous, phraseurs absurdes, qui les avez ramenés, les colosses d'Allemagne, et ramenés, hélas ! jusqu'à Paris. O la brillante théorie et la victorieuse tactique ! Mais un troupeau de lions qui manœuvrerait de la sorte se ferait dévorer par un agneau savant ! Si la France n'avait pas cru à ces billevesées, si toute une nation n'avait point applaudi durant un demi-siècle ces contes à dormir debout, je ne serais pas enfermé dans une prison de Strasbourg par les esclaves du roi de Prusse !

Sur le tard, le directeur des prisons de 1'Alsace-Lorraine, accompagné de l'inspecteur de Strasbourg, m'est venu visiter dans ma chambre. Il m'a dit, en français, fort poliment, qu'il était disposé à faire, en ma faveur, tout ce que le règlement permettait ; il m'a promis que, dès demain, je serais seul dans ma chambre ; il s'est même informé si j'avais assez d'argent au greffe. Je n'ai pu que le remercier et lui dire que j'étais bien traité par tout le monde et que je ne manquais de rien.

Le lendemain, lundi, les visites se succédèrent le matin, et la première de toutes avait une telle importance que j'ai dû la noter dans ses moindres détails.

Un homme très-distingué et digne de toute confiance se présenta à moi avec un message verbal de M. de Clercq :

– Le ministre plénipotentiaire chargé de la liquidation d'Alsace-Lorraine a reçu, me dit-il, de M. de Rémusat, une dépêche qui vous concerne ; il est autorisé à faire pour vous tout ce qu'il jugera opportun, et il désire savoir où et comment vous désirez qu'il intervienne. Est-ce à Strasbourg ? est-ce à Berlin ? est-ce par voie officieuse ou par voie officielle ?

Je répondis sans hésiter :

– Veuillez dire à M. de Clercq que je le remercie de tout mon cœur, mais que je le supplie de ne rien faire et de me laisser seul en face de la justice prussienne. L'intervention officieuse d'un diplomate français, si elle aboutissait à quelque grâce, ferait de moi l'obligé de nos ennemis, et je ne puis envisager cette idée sans horreur. Quant à l'intervention officielle, elle ne servirait qu'à mettre en relief la condition douloureuse de mon pays. Le gouvernement d'une grande nation comme la nôtre ne doit rien réclamer qu'il ne puisse obtenir par force, et lorsque les Prussiens sont encore à quelques marches de Paris, le devoir d'un citoyen est de tout endurer plutôt que de susciter la moindre affaire à la France.
V
Je n'ai pas douté un moment des sympathies de la presse française, quoique je m'y connusse, hélas ! un certain nombre d'ennemis. Depuis le premier jour de ma prison jusqu'au dernier, si j'ai pu me procurer très-peu de journaux, je les ai lus tous par intuition, et j'ai senti à mes côtés, comme un ferme appui, l'unanimité de leur patriotisme. Je faisais bien la part des circonstances, et je savais que, dès le lendemain de cette épreuve, tous les Veuillots me feraient payer cher quelques bénédictions forcées ; mais je me souciais peu de leurs injures et de leurs calomnies, qui n'ont jamais déconsidéré qu'eux.

Ce qui m'importait autrement, c'était d'ôter aux ennemis intérieurs de la république toute occasion de tourner mon accident contre elle et d'accuser l'impuissance du gouvernement. Il était trop facile de prévoir que les divers partis monarchiques reprocheraient à M. Thiers de laisser un Français, arbitrairement arrêté, entre les griffes de la police allemande. Je me fis donc un devoir d'envoyer, le jour même, à M. de Rémusat, notre jeune et brillant collaborateur, M. Paul Lafargue, qui était accouru à Strasbourg pour m'offrir ses bons offices. Il retourna à Paris, vit le ministre des affaires étrangères, et, après lui avoir transmis mes plus vifs remerciements pour ses intentions bienveillantes, il lui dit que je désirais garder ce litige pour moi seul ; que les pouvoirs publics n'ont pas le droit d'assister un homme malgré lui, et que, d'ailleurs, j'étais bien sûr de me tirer d'affaire.

Les amis qui purent m'approcher ce jour-là me fournirent des explications très-vraisemblables, sinon positives, sur le fait de l'arrestation. Le mandat d'amener, lancé, le 27 octobre 1871, à la suite d'un feuilleton du Soir, était resté lettre morte jusqu'à notre retour en Alsace. En septembre 1872, un Prussien de Saverne, sous-préfet ou magistrat, avait annoncé mon arrivée au préfet de Strasbourg, en demandant des ordres. Le préfet en avait référé au gouverneur général du pays annexé, M. de Moeller, homme très-circonspect, qui, selon son habitude, renvoya la question à la chancellerie de Berlin.

Là, rien ne prouve que M. de Bismarck ou quelqu'un des puissants seigneurs qui mirent leurs yeux dans ses bottes ait daigné résoudre cette question de mince détail. Il se peut que l'ordre d'agir soit émané d'un sous-chef à poigne ou d'un intrépide commis principal : ces anonymes qui moisissent dans les bas-fonds officiels de Berlin se croient déjà les maîtres du monde. J'ai grand'peur que nous ne sachions jamais la vraie vérité sur les débuts de cette affaire. Lorsqu'un mauvais coup réussit, c'est à qui en revendiquera l'honneur ; s'il avorte, on s'en lave les mains ; vous ne rencontrez plus personne.

Mais le procureur impérial qui avait lancé le mandat, M. Staedler, était le même qui soutenait l'accusation, et qui l'a soutenue mordicus, jusqu'à la dernière heure. Non-seulement nous le tenons, mais nos amis ont pu le faire causer, et parmi ses réponses j'en ai noté deux ou trois qui méritent les applaudissements du monde.

– Prenez garde ! lui disait-on. Si le gouvernement français, usant de représailles, emprisonnait les journalistes prussiens ? Il connaît les correspondants de la Gazette de Co1ogne, qui insultent la France à la journée.

– Eh ! mais, répondit-il, qu'on les arrête si l'on veut. Cela nous sera bien égal !

Ce propos nous remit en mémoire l'aventure de deux reporters prussiens qui pendant le siège de Bitche y coururent sur un faux bruit, convaincus que la ville était prise. Ils furent arrêtés comme espions et logés à la citadelle, où les obus de leur gracieux roi tombaient comme grêle autour d'eux. Ces malheureux hurlaient de peur et suppliaient les chefs de l'armée assiégeante d'intervenir en leur faveur, mais on n'eut garde. il restera toujours assez de journalistes, au gré des soudards prussiens.

Un honorable habitant de Strasbourg disait à ce M. Staedler : "Mais ne craignez-vous pas, en condamnant un écrivain français, d'ameuter contre vous l'opinion de l'Europe ?" Il répondit : "Nous n’avons pas à compter avec l'opinion, par la raison bien simple que nous sommes les plus forts."

C'est l'école de M. de Bismarck. Il est certain que le prince-chancelier n'eût pas accompli le demi-quart des choses monstrueuses qu'il a faites, sans ce profond dédain qu'il professe pour l'opinion. Les Allemands, race servile, ne refusent rien au plus fort ; la représentation nationale lui permet de décréter les impôts et de violer toutes les lois ; les malheureux États du Sud, rossés par lui, trouvent tout naturel de se faire décimer à son profit et pour sa gloire. L'Europe elle-même, avouons-le, dans l'ahurissement général de 1870, s'est montrée quelque peu Allemande ; elle n'a rien trouvé à dire contre les arguments du canon Krupp. Mais si l'opinion, comme la vapeur, est une force compressible, elle se venge quelquefois par de belles explosions. Patience !

Cet excellent M. Staedler, un jour que l'on croyait lui avoir démontré l'illégalité de sa poursuite, s'écria : "C'est égal ! avouez qu'il faut avoir un rude aplomb pour posséder une maison à Saverne lorsqu'on écrit de telles choses contre nous !"

Quand le mot me fut rapporté, je répondis : "Mais j'étais à Saverne avant les Prussiens ; s'il leur déplaît de s'y trouver avec moi, qu'ils s'en aillent ! Ils en ont assez vu maintenant pour savoir qu'ils n'y seront pas regrettés."

J'étais encore sous le coup de ces impertinences, le lundi soir, lorsque M. Merrem me fit subir mon deuxième interrogatoire. Il me parut aussi poli, disons même aussi bienveillant que l'avant-veille. Le feuilleton du Soir, traduit en allemand par l'interprète du tribunal, figurait comme pièce à conviction sur sa table, et l'on avait marqué par des coups de crayon les passages incriminés. Nous les lûmes ensemble ; ils contenaient des attaques assez vives contre l'organisation de la conquête prussienne et la conduite et le caractère de nos fonctionnaires allemands ; mais, par un hasard fort heureux, la personne du dieu Guillaume et celle de son prophète M. de Bismarck n'y étaient pas mises en cause.

Parmi les faits que j'avais énoncés, je maintins les uns pour les avoir vus moi-même et les autres pour les tenir des témoins les plus dignes de foi, mais sans compromettre personne. J'insistai d'ailleurs sur ce point que des faits, vieux d'un an pour la plupart à l'époque où je les avais publiés, ne pouvaient être considérés, comme des nouvelles, et qu'à ce titre ils échappaient à l'ordonnance de 1870.

Je rétractai pourtant deux lignes, mais spontanément : j'avais écrit que les nouveaux fonctionnaires de l'Alsace-Lorraine étaient le rebut de la nation germanique. La loyauté me faisait un devoir de dire à M. Merrem, qu'un pareil jugement, fût-il justifié dans ses traits généraux, n'était pas soutenable en présence d'un galant homme tel que lui.

Galant homme, il le fut jusqu'à la dernière minute, et convint de fort bonne grâce que tous les paragraphes incriminés ne contenaient que des critiques, acerbes, hostiles, violentes même, mais de simples critiques de l'organisation prussienne en Alsace.

Toutefois comme la haute trahison, obstinément affirmée par le ministère public, était encore revenue sur le tapis, je ne crus pas inopportun de rappeler le vieux proverbe, qui dit : "On n'est trahi que par les siens." Comment aurais-je pu vous trahir, n'ayant jamais été des vôtres ? Je suis votre ennemi, je hais les conquérants de la Lorraine et de l'Alsace, et je les hais non-seulement comme citoyen, mais comme individu. Vous avez annexé mon pays natal, Dieuze, une petite ville lorraine, c'est-à-dire plus que française, qui n'a jamais été allemande, où personne ne parle allemand, excepté vos nouveaux fonctionnaires. C'est là que mon père est enterré ; le tombeau de mon père est à vous. Vous avez annexé mon pays d'adoption, Saverne, où j'ai passé quatorze ans de ma vie, où j'ai écrit les trois quarts de mes livres, où j'ai vu naître quatre enfants, sur cinq que j'ai. Le berceau de mes enfants est à vous. Mais si je n'étais pas votre ennemi, je ne serais ni un fils, ni un père, ni un homme ! Écrivez, je vous prie, dans l'interrogatoire, que je suis votre ennemi.

– Naturlich ! répondit le juge, avec l'imperturbable sérénité que j'avais déjà admirée. Et il dicta au greffier : "Je suis votre ennemi, je hais les conquérants de ma patrie."

Quand j'eus signé la feuille, je pris congé en demandant si l'instruction était terminée.

– Oui, répondit-il, et j'espère, sans pouvoir toutefois vous le promettre, que le conseil se réunira extraordinairement pour vous juger, s'il y a lieu, avant le 25.

Nous étions au lundi, 16. Le lendemain, dans la matinée, j'appris par une indiscrétion obligeante, à laquelle il n'était sans doute pas étranger, qu'il avait conclu au non-lieu. Mais dans l'intérêt de la cause, on me priait de calmer tous mes amis de la presse française et d'arrêter les vivacités de plume qui pouvaient indisposer le conseil.

Justement, deux de mes meilleurs et de mes plus vieux amis, Paul Baudry et Camille du Locle, étaient arrivés de Paris le matin même. Sur ce conseil, du Locle repartit par le train-poste du soir, sans même m'avoir vu, pour recommander la prudence aux journaux.

Mais le 17, avant midi, un seul mot fort inattendu fit crouler toutes nos espérances. Le parquet avait renvoyé le dossier à M. Merrem, en l'invitant à fournir un supplément d'instruction.
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