Politique d'utilisation de la bibliothËque des Classiques


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III. On touche ici l'Ènigme de la politique moderne, l'Ènigme du ´†peuple†ª, qui tient ‡ ce que Bodin appelle la ´†singularitÈ de l'Ètat populaire†ª. Et une telle Ènigme surgit dans et par Les Six Livres de la RÈpublique car Bodin, pour Ètablir sa thÈorie du commandement souverain lÈgitime en vient ‡ affirmer que si le peuple est un des trois souverains possibles dans la rÈpublique, nÈanmoins sa souverainetÈ [p. 29] est, en rÈalitÈ, impossible. Il existe bien lÈgitimement un peuple souverain, mais il n'y a pas de souverainetÈ populaire rÈellement possible. Il y a ici une Ènigme, pour nous, hÈritiers de Rousseau†; mais la chose n'Ètait pas problÈmatique pour Bodin qui jugeait que la souverainetÈ, quand elle est ´†en la puissance†ª du peuple, n'est pas vraiment la souverainetÈ. D'o_ cette consÈquence nÈcessaire†: une rÈpublique dont la puissance est au peuple n'est pas vraiment une rÈpublique. Il s'ensuit que trois questions au moins se posent, qui concernent l'impossibilitÈ de la ´†dÈmocratie†ª††; tout d'abord, une telle impossibilitÈ provient-elle de la souverainetÈ elle-mÍme, de sa structure†? ensuite, provient-elle du peuple lui-mÍme, de sa nature†? enfin qu'est-ce qui peut la rendre rÈellement possible puisqu'elle est dÈclarÈe logiquement lÈgitime†? RÈpondre ‡ ces questions supposerait un ouvrage entier car, sur le fond, il s'agit l‡ d'une part essentielle de la politique moderne. Mais ce n'est pas tant la philosophie qui a rÈpondu ‡ ces questions (sa t‚che Ètant seulement de les poser) que l'histoire elle-mÍme, et, dans cette histoire, l'…tat. S'il pouvait parler, le dieu mortel reconnaÓtrait sans doute que le problËme qu'il a eu ‡ rÈsoudre, sans y rÈussir vraiment, Ètait prÈcisÈment de faire parvenir le peuple ‡ la souverainetÈ. Or tout se passe comme si, depuis Bodin et par lui, un tel ÈvÈnement ne saurait, se produire rÈellement. En [p. 30] effet, l'essence mÈtaphysico-politique de la souverainetÈ fait penser ‡ Bodin que le peuple, souverain possible en droit, ne saurait l'Ítre en fait, sans corrompre l'essence mÍme de la souverainetÈ, et donc, on l'a dit, la rÈpublique elle-mÍme. …coutons-le traiter de la singularitÈ de l'Ètat populaire†: ´†Or s'il est utile que le Prince souverain, pour bien gouverner un Ètat, ait la puissance des lois sous la sienne, encore est-il plus expÈdient au seigneur en l'Ètat Aristocratique, et nÈcessaire au peuple en l'Ètat populaire†; car le Monarque est divisÈ du peuple, et en l'Ètat Aristocratique les seigneurs sont aussi divisÈs du menu peuple, de sorte qu'en l'une et l'autre rÈpublique il y a deux parties, ‡ savoir celui ou ceux qui tiennent la souverainetÈ d'une part, et le peuple de l'autre, [ce] qui cause les difficultÈs qui sont entre eux, pour les droits de la souverainetÈ, et qui cessent en l'Ètat populaire†: car si le Prince ou les seigneurs qui tiennent l'Ètat, sont obligÈs ‡ garder les lois, comme plusieurs pensent, et qu'ils ne peuvent faire loi qui ne soit accordÈe du peuple, ou du SÈnat, elle ne pourra aussi Ítre cassÈe sans le consentement de l'un ou de l'autre, en termes de droit, ce qui ne peut avoir lieu en l'Ètat populaire, vu que le peuple ne fait qu'un corps, et ne se peut obliger ‡ soi-mÍme††ª (I. 8). Ce texte est capital car il rÈpond ‡ la question cruciale de l'impossibilitÈ rÈelle de ´†l'Ètat populaire†ª en Èlucidant la structure mÈtaphysico-politique de la souverainetÈ comme ordination du Multiple ‡ l'Un. Bodin affirme en effet, premiËrement, que la souverainetÈ est ´†division†ª, deuxiËmement, que le peuple faisant ´†corps†ª ne peut s'obliger soi-mÍme (i.e. le peuple ne peut obÈir et/ou commander au peuple). Il est certain, selon ces prÈmisses, que si le ´†peuple†ª est ‡ la fois sujet du commandement souverain et objet de l'obÈissance, il n'y a pas obligation. Et pour-[p. 31] quoi n'y aurait-il pas d'obligation†? Parce que la ´†division†ª constitutive de l'essence de la souverainetÈ, selon Bodin, disparaÓt. En quoi, dËs lors, consiste cette division†? Bodin le dit explicitement. La rÈpublique ´†bien ordonnÈe†ª est division gouvernant/gouvernÈs, elle est ´†division†ª prince/sujets. Dans toute rÈpublique digne de ce nom, dit Bodin, ´†il y a deux parties†ª†: la partie gouvernante et la partie gouvernÈe. C'est dire, en d'autres mots, que le commandement souverain — et donc la rÈpublique elle-mÍme — n'existe que si, et seulement si, il y a d'une part l'Un souverain et, d'autre part, la multitude sujette. L'ordination du Multiple ‡ l'Un est l'essence de la souverainetÈ parce que la souverainetÈ (elle-mÍme essence de la rÈpublique) est division souverain/sujets. Au reste, cette ´†division†ª ou cette partition, sans laquelle ne serait pas rÈalisÈe ´†l'union de tous les nombres†ª, est conforme ‡ l'ordre naturel†: ´†La loi de nature qui a fait les uns plus avisÈs et plus ingÈnieux que les autres, a aussi ordonnÈ les uns pour gouverner, et les autres pour obÈir†ª (VI. 4). Si, donc, le ´†peuple†ª, souverain en droit, est nÈgation de la souverainetÈ en fait, c'est que, Ètant souverain, il dissout la souverainetȆ: chaque citoyen est ´†petit roi†ª. Dans le cas de l'Ètat populaire, la souverainetÈ, selon Bodin, n'a plus de ´†vrai sujet†ª. La souverainetÈ Ètant une, c'est-‡-dire indivisible, c'est plutÙt une divisibilitÈ ‡ l'infini de la souverainetÈ qui a lieu en l'Ètat populaire†: les citoyens, ´†petits rois†ª, sont ´†Rois en nom collectif†ª (VI. 6). Du coup, le citoyen est ‡ la fois sujet souverain et sujet du souverain†: c'est, apparemment, une contradiction dans les termes. Ce qu'affirme Bodin, on le voit, est que l'impossibilitÈ rÈelle, c'est-‡-dire historique, de la souverainetÈ du peuple, vient de ce que le peuple souverain Èlimine l'essence de toute souverainetȆ: la ´†division†ª prince-sujets et, par suite, l'ordination du Multiple ‡ l'Un.

[p. 32] Le point remarquable ici est que Bodin, avec sa

La thÈorie des ´†citoyens, c'est-‡-dire petits Rois†ª, met le doigt sur le problËme que Rousseau laissera en suspens tout en trouvant la solution ‡ l'impossibilitÈ bodinienne de la dÈmocratie. D'une part en effet, Rousseau affirme la possibilitÈ de la souverainetÈ du peuple (et non pas seulement du ´†peuple souverain†ª) — tout en maintenant le principe mÈtaphysico-politique de l'ordination. D'autre part, et ceci est un effet de cela, la ´†division†ª constitutive de la souverainetÈ, Rousseau l'introduit dans sa thÈorie du citoyen†: ‡ la fois ´†membre du souverain†ª et sujet, soumis au souverain. En sorte que Rousseau pense, lui, contre Bodin, que ´†le peuple peut s'obliger soi-mÍme†ª. Du coup, Rousseau montrait la bÈvue de Bodin. Celui-ci, en effet, malgrÈ une anticipation intÈressante du souverain comme personnage, dans le sens du rÙle et du ´†dÈguisement††ª (III. 6), malgrÈ sa notion d'un ´†peuple en corps†ª, ne fait pas la distinction que fera Rousseau†: entre le ´†peuple†ª — moi moral collectif — autrement dit le sujet un de la souverainetÈ en personne, et la multitude. Aussi bien, chez Rousseau, la structure de ´†division†ª de la souverainetÈ est-elle sauvÈe gr‚ce ‡ sa thÈorie du ´†peuple†ª comme personne morale, disposant de la souverainetÈ et l'exerÁant sur la multitude des citoyens-sujets. Bodin ne fait pas la distinction peuple/multitude, c'est pourquoi il refuse que la souverainetÈ puisse exister rÈellement dans le peuple. Il avait trËs bien vu, toutefois, que ´†l'Ètat populaire†ª est le rËgne idÈal de la loi. Puisque, dit-il, le but de la rÈpublique est que l'obÈissance soit parfaite (les magistrats obÈissant aux lois et les sujets aux magistrats), il semble que l'idÈal soit la dÈmocratie car c'est en dÈmocratie que la ´†la loi est dame et maÓ-[p. 33] tresse de tous†ª (VI. 6). Une proposition, soit dit au passage, que ne niera pas Rousseau†. Quoi qu'il en soit, au jugement de Bodin, la dÈmocratie est le pire des rÈgimes, non seulement parce que le ´†dÈsordre est en une multitude†ª, non seulement parce que le peuple, surtout quand il est ´†Èmu†ª est une ´†bÍte ‡ plusieurs tÍtes, sans jugement et sans raison†ª (VI. 6), non seulement parce que les ´†appÈtits des hommes sont le plus souvent insatiables†ª (I. 1) et que le commandement dans la rÈpublique est identique au commandement de la raison sur l'appÈtit bestial, une chose qu'on ne saurait confier au peuple irraisonnȆ; non, si la souverainetÈ du peuple est en fait impossible, c'est parce qu'elle n'est pas une souverainetÈ ou, mieux, c'est parce que sa ´†singularitȆª est de dÈtruire la souverainetÈ. Et cette raison est trËs puissante chez Bodin car c'est celle-l‡ mÍme qui fait le fond de son argumentation contre la prÈtendue thÈorie de la souverainetÈ mixte†: en fait, dit Bodin, la souverainetÈ partagÈe est un Ètat populaire et, on l'a dÈj‡ observÈ, c'est donc plutÙt, au fond, la nÈgation de toute rÈpublique, puisque c'est la nÈgation de toute souverainetÈ. Pour conclure ce point, nous pouvons donc dire que, sur le fond, il n'y a pas de souverainetÈ populaire chez Bodin. Et cela vient de ce que la thËse politique de Bodin (politiquement favorable ‡ la ´†monarchie royale†ª) recouvre ici sa thËse thÈorique sur la souverainetÈ comme principe de l'…tat. C'est l‡ une bÈvue que ne commet pas [p. 34] Machiavel, favorable, lui, ‡ ´†l'Ètat populaire†ª, option politique que lui reproche Bodin, lequel cependant, malgrÈ ses dÈnÈgations et dÈclarations ostentatoires, se retrouve en compagnie du Florentin dans la fondation moderne de l'…tat profane.

Il faut souligner ici que le noyau thÈorique des Six Livres de la RÈpublique rÈside dans cette idÈe que l'indivisibilitÈ de la souverainetÈ a pour condition la division souverain-sujets, Un-Multiple. L'´†union†ª de la multitude en ´†un corps parfait de rÈpublique†ª suppose un principe d'ordre — l'Un en personne — ´†divisȆª du corps lui-mÍme. Le Multiple est ramenÈ ‡ l'Un comme ‡ son principe (ce que j'appelle l'ordination) en sorte que la multiplicitÈ originaire, siËge de cette ´†libertÈ naturelle†ª (I. 3) dont, avant Hobbes, Bodin dit qu'elle doit ´†ployer†ª sous la raison, devient ´†union†ª et est le tissu mÍme de la rÈpublique bien ordonnÈe. L'indivisibilitÈ de la souverainetÈ suppose la division prince-sujets. Or il est remarquable que, dans cette gÈomÈtrie ´†moderne†ª de l'autoritÈ lÈgitime, c'est le ´†peuple†ª qui est problÈmatique†: il y a, dit Bodin, une ´†singularitȆª de la dÈmocratie qui est, on vient de le dire, qu'elle existe sur le papier, c'est-‡-dire dans Les Six Livres de la RÈpublique, mais qu'elle ne saurait exister dans les choses, c'est-‡-dire dans l'histoire. Pour cette raison, on peut dire ici que le ´†peuple†ª est, d'un mÍme mouvement, ce qui est pensÈ par les Modernes (Machiavel, Bodin puis Rousseau) et ce qui n'est pas pensable en terme de souverainetÈ. Il e°t ÈtÈ impossible de penser la souverainetÈ sans le peuple, mais il est impossible de penser la dÈmocratie en souverainetÈ. Tel est le paradoxe auquel semblent conduire Les Six Livres..., un paradoxe que Rousseau masque, mais n'Èlimine pas. En pensant (ce que n'a pas pu faire Bodin) la souverainetÈ du peuple, dans le cadre de la ´†division†ª bodinienne, Rousseau est amenÈ ‡ [p. 35] opposer peuple et multitude. Or, ‡ s'en tenir ‡ la structure conceptuelle (mÈtaphysico-politique) propre ‡ la souverainetÈ, il n'existe aucune autre possibilitÈ de penser la dÈmocratie. On veut dire†: il n'existe aucune autre possibilitÈ thÈorique au sein du modËle de souverainetÈ. Le problËme ainsi soulevÈ est celui de la nature de la dÈmocratie dans l'…tat moderne†: la fiction rousseauiste du ´†peuple†ª en corps, ´†moi moral collectif†ª, n'Èlimine en rien la structure d'ordination du Multiple ‡ l'Un. On est dËs lors fondÈ ‡ se demander si Bodin n'avait pas raison d'affirmer que, la souverainetÈ Ètant au peuple, il n'y a pas vraiment de souverainetÈ, ‡ moins que, Rousseau ayant montrÈ, au contraire, que la souverainetÈ existe bel et bien quand le peuple est ´†souverain†ª, il ne faille admettre que ce que l'on appelle depuis lors ´†dÈmocratie†ª est plutÙt en fait une sorte de principat populaire, si l'on accepte de dire que le rÈgime de l'Un souverain est, par sa nature mÍme, un principat, tant la souverainetÈ est au plus prËs de son concept quand elle est dans le´†Prince†ª, ce qui est l'idÈe mÍme de Bodin.

Quoi qu'il en soit, le modËle ´†moderne†ª de la rÈpublique est inventÈ dans sa structure formelle gÈnÈrale dans Les Six Livres de la RÈpublique. Et, sans doute, on peut se demander en quoi consiste cette fondation formelle de l'…tat†; inventer la souverainetÈ, c'est inventer quoi†? On peut rÈpondre†: c'est inventer le gouvernement du droit. Reprenons la toute premiËre ligne de l'ouvrage†: ´†RÈpublique est un droit gouvernement de plusieurs mÈnages...†ª Ce ´†droit gouvernement†ª est le gouvernement du droit. Il est bien certain, une fois encore, que le principe du gouvernement du droit, n'est pas sorti tout construit du cerveau de Jean Bodin†! Le terrain, l‡ aussi, est originairement tracÈ par Marsile de Padoue qui, deux siËcles et demi plus tÙt, Èbran-[p. 36] lait considÈrablement, et dÈfinitivement si l'on en juge par l'avenir, les fondations de la rÈpublique chrÈtienne, ouvrant ainsi la porte ‡ la croissance thÈorique et historique de l'…tat profane. Or, une des caractÈristiques essentielles de ce dernier est de donner lieu ‡ une dÈfinition de la loi comme pouvoir (commandement souverain) telle qu'elle Èlimine toute rÈfÈrence ‡ la ´†loi naturelle†ª comme fondement. Le gouvernement du droit, en effet, suppose comme sa condition principielle de possibilitÈ la liaison de la loi et de la volontÈ. La souverainetÈ, entendue sous l'angle du commandement, est cette liaison mÍme†: la volontÈ est la loi. Mais il ne s'agit pas de la volontÈ de quelque dieu car la volontÈ de Dieu n'est pas claire (quelquefois Dieu fait part de sa volontÈ aux prophËtes) et son conseil est ´†inscrutable†ª (IV. 2). Non, il s'agit, en souverainetÈ, de la volontÈ des hommes que les ´†ThÈologiens†ª eux-mÍmes ´†confessent Ítre franche, pour le moins aux actions civiles†ª (IV. 2)†. La loi n'est d'ailleurs pas non plus issue de la nature et de son ordre†; tout comme les volontÈs de Dieu, le ´†chef d'œuvre de la nature est incomprÈhensible en essence†ª. La loi est d'origine humaine, mais celui qui l'Ènonce — le souverain — reste cependant sujet aux lois de Dieu et de nature. PrÈcision rhÈtorique utile puisque le souverain seul est juge de sa volontÈ, ‡ laquelle il n'est pas soumis. Ce que veut la volontÈ, cette mÍme volontÈ peut ne plus le vouloir. En tout cas, la loi est de l'ordre du vouloir humain et, en tant que loi, premiËrement, elle est ´†gÈnÈrale†ª dans son principe, et, deuxiËmement, elle emporte l'obÈissance. La loi, en un mot, n'est que le commandement du souverain usant de sa puissance. De ce point de vue, le rËgne de l'…tat, [p. 37] rËgne de la souverainetÈ, est le rËgne de la loi. Est-ce le rËgne du droit†? La question est†: le gouvernement du droit est-il le gouvernement du juste, est-il le gouvernement de l'ÈquitȆ? Il ne fait pas de doute que le projet politique de Bodin est de construire le modËle d'une rÈpublique ´†bien ordonnÈe†ª parce qu'elle est, prÈcisÈment, ordonnÈe au bien, c'est ‡ dire au juste et ‡ l'Èquitable. La ´†justice harmonique†ª du dernier chapitre de l'ouvrage est, en ce sens, sans ambiguÔtÈ. Quand donc on se demande de quoi l'invention de la souverainetÈ est l'invention, la rÈponse est†: c'est l'invention de la volontÈ comme norme du juste. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la distinction bodinienne (d'origine marsilienne) entre loi et droit. ´†Mais il y a bien diffÈrence, Ècrit-il, entre le droit et la loi. L'un n'emporte rien que l'ÈquitȆ: la loi emporte le commandement, car la loi n'est autre que le commandement du souverain usant de sa puissance†ª (I 9). La proposition fondamentale contenue dans la thËse de la souverainetÈ, thËse du ´†gouvernement du droit†ª est que le droit — le juste et l'Èquitable — est ÈnoncÈ dans et par la loi. Or, la loi est la volontÈ du souverain. Le gouvernement par le droit est le gouvernement selon la loi, ou, ce qui est la mÍme chose, selon la volontÈ. La rÈvolution moderne, dont Bodin n'est pas l'unique initiateur, aura consistÈ ‡ ramener le droit ‡ la volontÈ, c'est-‡-dire ‡ soumettre le droit ‡ la loi, opÈration qui sera conduite ‡ son terme avec Hobbes. C'est le ´†sujet†ª en lequel gÓt la souverainetÈ — un seul, quelques-uns, tous en un — qui dit le juste. Une proposition qui serait Èminemment suspecte — sacrilËge —, tant du point de vue antique que du point de vue chrÈtien†: elle signifie l'Èvacuation radicale de toute rÈfÈrence ‡ la loi naturelle comme fondement. La question technique du gouvernement est donc dÈsormais clarifiÈe†: le gouvernement est le corps de magistrats [p. 38] chargÈ par le souverain d'exÈcuter sa volontÈ, autre ment dit de faire passer l'ÈquitÈ dans les choses. La cÈlËbre distinction …tat/gouvernement, ou souverain/magistrat, dont Bodin revendique maintes fois la paternitÈ au cours de son œuvre, avec juste raison, prend tout son sens dans un tel contexte. Le gouvernement est mandatÈ pour un temps, le temps qu'il plaira au souverain de le faire durer. La formule de l'…tat de droit, si l'on ne donne pas ‡ cette expression de signification idÈologique, est donc le rÈgime mÍme de souverainetÈ ou gouvernement du droit†: les gouvernants commandent aux gouvernÈs dans le cadre rigoureux de la norme souveraine du droit. Autrement dit, l'…tat de droit est le gouvernement gÈnÈral du Multiple par la volontÈ de l'Un. L'…tat de droit n'est rien que l'…tat profane d'o_ toute loi naturelle est ÈvacuÈe.

Ainsi s'Èclaire la signification de notre histoire politique, celle de l'Europe notamment, depuis quatre siËcles†: c'est la tentative toujours reprise pour substituer ‡ un principe d'ÈquitÈ jugÈ, ‡ un moment donnÈ, inÈquitable, prÈcisÈment, un autre principe, issu d'une autre volontÈ. Il s'est agi de passer d'un souverain injuste ‡ un souverain juste. On est passÈ du prince au peuple et du peuple au parti, passage non linÈaire et toujours dramatique. Il se pourrait que, de la sorte, la sÈquence de la souverainetÈ se trouve ÈpuisÈe ayant, pour ainsi dire, ÈpuisÈ ses secrets au cours de l'histoire moderne. S'il s'avÈrait que c'est le cas, comme il n'est pas frivole de le penser en cette fin de siËcle, il conviendrait de s'interroger sur la validitÈ de nos certitudes morales issues des …tats historiques — c'est-‡-dire issues de la souverainetÈ. Telle est sans doute la t‚che, aujourd'hui, de la pensÈe†: penser la communautÈ ‡ venir hors du modËle de souverainetÈ. C'est l‡ redÈcouvrir Bodin, actuel et dÈpassÈ.

GÈrard MAIRET.

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