Politique d'utilisation de la bibliothËque des Classiques


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II. Bodin a entrepris de penser la structure de la rÈpublique comme union de ses membres, union qu'il rÈflÈchit comme ´†harmonie†ª. Craignant pardessus tout la discorde civile, effrayÈ par le spectacle des guerres civiles de son temps (les massacres des guerres de religion ne sont Èvidemment pas sans rapport avec l'Èlimination par lui d'un fondement religieux de l'harmonie civile et politique), Bodin, donc, entreprend son immense rÈflexion avec l'idÈe directrice que l'Un est principe d'ordre. La ´†RÈpublique [p. 18] bien ordonnÈe†ª suppose l'ordination du Multiple ‡ l'Un, c'est-‡-dire la rÈduction de la diversitÈ et infinitÈ des passions individuelles et particuliËres ‡ l'unicitÈ d'un principe d'ordre†: le souverain en personne. La rÈduction ‡ l'unitÈ doit s'entendre chez Bodin comme soumission des passions ‡ la raison†; ainsi s'entend bien l'harmonie du corps social, harmonie tout entiËre ‡ l'image de l'harmonie cosmique ou naturelle. Les Six Livres... commencent et s'achËvent sur l'Èvocation de ´†l'harmonie mÈlodieuse de tout ce monde†ª. Nous avons vu plus haut combien le recours ‡ la thÈmatique de l'image, image de Dieu et de sa Loi (´†Loi divine†ª communiquÈe ‡ MoÔse), permettait ‡ Bodin de rendre publique la vertu du Prince sans diminuer en quoi que ce soit le principe essentiel de sa puissance. Il en va de mÍme avec la loi de nature au sens strict, c'est-‡-dire la loi qui gouverne le monde naturel, la loi cosmique. Or, le cosmos est harmonie. Et Bodin veut illustrer l'harmonie qui rËgne dans la ´†RÈpublique bien ordonnÈe†ª par l'harmonie rÈgnant dans un cosmos ordonnÈ par Dieu, ´†Grand Prince de nature†ª. De l'ordre commun de la ´†nature†ª ‡ l'ordre commun de la ´†rÈpublique†ª, il y a homologie formelle, phÈnomÈnale, quasiment apparente. Il n'y a pas pour autant identitÈ d'essence. C'est, ici encore, une relation d'image ‡ modËle, de copie ‡ original qui lie le macrocosme au microcosme. En d'autres termes, pas plus qu'il n'y a chez Bodin de rÈpublique dont le fondement de la puissance est sacrÈ, il n'y a de fondement naturaliste de l'ordre de la citÈ. En ce qui concerne la structure d'ordre — politique et juridique — de la citÈ, le naturalisme de Bodin est purement rhÈtorique, il n'est pas fondateur. L'unitÈ bodinienne de l'…tat, dont toute union de la citÈ procËde, est une pure construction rationnelle et logique qui se pare nÈanmoins, pour Ítre comprise, de l'apparat [p. 19] pÈdagogique, aux fins de communication et d'exemple, du naturalisme de la ´†loi de nature†ª. Cela signifie que l'Un de Bodin, dont il Ètablit rigoureusement qu'il doit Ítre ´†divisȆª du Multiple, est une catÈgorie logique ou plutÙt ontologique de la politique. Il y a chez Bodin une Èlaboration thÈorique de l'unitÈ politique — l'Un comme principe du Multiple, ce que j'ai appelÈ l'ordination du Multiple ‡ l'Unconsubstantielle ‡ l'essence de la souverainetÈ. En d'autres termes, l'Un bodinien ne doit rien ‡ une reprise pure et simple d'une tradition thÈologico-politique immÈdiatement d'origine thomiste. Il y a au contraire chez Bodin, hÈritier en cela (consciemment ou non) de Marsile de Padoue, la construction de l'Un politique moderne. Le concept Èminemment nouveau de souverainetÈ se devait de donner lieu ‡ une conception elle-mÍme nouvelle de l'Un politique. Ce n'est pas dire que la thÈorie de la souverainetÈ (et de l'unitÈ qui s'y rapporte) ait surgi ex nihilo du cerveau de Jean Bodin†! Ce n'est pas dire, non plus, que l'auteur des Six Livres... ne doit rien ‡ un corpus de philosophie politique et juridique immense, allant de l'histoire sacrÈe jusqu’aux ´†ThÈologiens†ª, canonistes et juristes de son temps† via la GrËce et Rome, en passant par l'Afrique. Et [p. 20] pour cause, Bodin est un humaniste, fin connaisseur des antiquitÈs juives, grecques, romaines et chrÈtiennes†: il a tout lu. Il compte parmi les plus puissants intellectuels de son temps. Pourtant, qu'il en ait formÈ consciemment le projet ou non, son œuvre vise ‡ Èlaborer un concept de la rÈpublique qui est en rupture avec tous les modËles connus, anciens et rÈcents, de communautÈ politique. Ni le modËle grec de la polis athÈnienne, du temps de PÈriclËs (qu'il disqualifie ‡ l'aide de XÈnophon), ni la rÈpublique ‡ Rome, ni l'empire (´†en fait†ª une tyrannie), ni la rÈpublique chrÈtienne ne sont des modËles ‡ suivre ou ‡ imiter. Il reste qu'il s'agit l‡, aux yeux de Bodin, peut-on dire, des leÁons de l'expÈrience des hommes, leÁons de l'histoire qu'il mÈdite†; il s'agit l‡ des matÈriaux du travail thÈorique dont use abondamment Bodin pour Èlaborer ce qu'il pense Ítre la thÈorie gÈnÈrale du gouvernement dont le monde renaissant de son temps a besoin. Reprenant, donc, le thËme de l'Un, il ne s'inscrit pas, ce faisant, dans une filiation a-critique d'origine immÈdiatement thomiste. L'Un de Thomas, qui gouverne les hommes, est un prince chrÈtien. Il n'en est rien chez Bodin. Pourtant, que la citÈ doive Ítre ramenÈe ‡ l'unitÈ comme ‡ son principe d'ordre, c'est l‡ une chose qui, quant ‡ la forme, met d'accord Thomas et Bodin. Il ne faut pas en conclure qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil†! Il y a ‡ cela au moins une trËs bonne raison†: l'Un de Bodin est de fondement laÔque. On trouvera cependant sous sa plume des dÈclarations rÈpÈtÈes sur le principe unique rÈgissant l'harmonie cosmique ou naturelle et la causalitÈ unique de la rÈpublique bien ordonnÈe. Par exemple, en VI. 4, la relation macrocosme-microcosme est invoquÈe, de maniËre pÈdagogique, pour apporter la ´†preuve†ª que ´†la Monarchie est naturelle†ª†: ´†Il n'est besoin d'insister beaucoup, Ècrit-il, pour montrer que la Monarchie [p. 21] est la plus s°re, vu que la famille, qui est la vraie image d'une RÈpublique, ne peut avoir qu'un chef comme nous avons montrÈ, et que toutes les lois de nature nous guident ‡ la Monarchie, soit que nous regardons ce petit monde qui n'a qu'un corps, et pour tous les membres un seul chef, duquel dÈpend la volontÈ, le mouvement et le sentiment†; soit que nous prenons ce grand monde qui n'a qu'un Dieu souverain†; soit que nous dressons nos yeux au ciel, nous ne verrons qu'un Soleil.†ª

Il reste que, au regard de la structure conceptuelle de la souverainetÈ — au regard de son ´†essence†ª ou ´†dÈfinition†ª —, ces dÈclarations sont descriptives et pÈdagogiques. Elles relËvent, elles aussi, de l'arsenal de la communication. Elles n'ajoutent rien au concept de la souverainetÈ et, en tout cas, ne le construisent pas —, mais elles l'illustrent et le reprÈsentent dans la forme de l'image, sinon de l'imagerie. Dans sa pure forme, la souverainetÈ est substantielle et l'Un exprime cette substantialitȆ: l'Un bodinien est ‡ soi-mÍme sa propre cause, causa sui. Il ne dÈpend ni de Dieu, ni de la nature, ni mÍme pour ainsi dire de l'histoire, entendue comme histoire passÈe. Dieu, la nature, le ´†Soleil†ª et l'histoire passÈe, tout cela est image et imagerie, exemple et, au mieux, expÈrience et ´†preuve†ª. Ce n'est pas constitutif du concept. L'Un bodinien, quant ‡ lui, n'est ni de fondation hÈbraÔque, ni de fondation romaine, ni de fondation chrÈtienne. Il est de pure et simple fondation philosophique. C'est-‡-dire logique. La construction, par Bodin, de l'Un politique moderne (ou quasi moderne, car c'est Hobbes qui accomplira la figure ainsi dÈcouverte) dÈveloppe ses ´†chaÓnes de raison†ª ou sa ´†suite de raison†ª (I. 8) absolument a priori. Elle est de l'ordre de la dÈduction gÈomÈtrique. ConnaÓtre l'essence de la souverainetÈ c'est, pour Bodin, dÈduire et dÈployer les propriÈtÈs de sa [p 22] figure. Les Six Livres de la RÈpublique sont une œuvre de raison, non de rÈvÈlation. Et le principe de souverainetÈ qui s'y dÈploie, l'Un qui lui donne corps, ne relËve pas d'une tradition que Bodin recueillerait pour son compte, pour la raison suffisante qu'il Èlabore la souverainetÈ contre la tradition passÈe, totalement disqualifiÈe, ‡ ses yeux, pour fonder un ordre politique nouveau (comme disait son demi-adversaire Machiavel), cette ´†RÈpublique bien ordonnÈe†ª dont son siËcle en rÈvolution a tant besoin.

Ce serait faire un contresens que de voir dans la thÈorie bodinienne de l'indivisibilitÈ de la souverainetÈ un effet de la croyance de son initiateur en l'homologie de structure d'ordre existant entre le macrocosme et le microcosme. En d'autres termes, Bodin ne fonde pas sa thÈorie de l'indivisibilitÈ de la souverainetÈ, c'est-‡-dire de l'unicitÈ du souverain, sur une thÈmatique de l'imitation (copie), le monarque Ètant ‡ la citÈ ce qu'un dieu unique est au ´†monde†ª. De mÍme, il ne fonde pas l'essence de l'harmonie de la rÈpublique sur la reproduction (´†image†ª), par celle-ci, de l'harmonie cosmique. De mÍme encore, la rÈfutation, par lui, de la thÈorie des rÈgimes mixtes (i. e. tenant ‡ la fois de la monarchie, de l'aristocratie et de la dÈmocratie) n'est pas ce qui fonde l'affirmation de l'indivisibilitÈ de la souverainetȆ; c'est au contraire l'indivisibilitÈ qui rend impossible l'existence de ´†la mÈlange†ª (sic) des souverainetÈs. Pourquoi†? Parce que la souverainetÈ Ètant une par essence et par dÈfinition (on va voir comment et pourquoi), il ne peut pas exister de mÈlange, car si l'on pense (par exemple en suivant Polybe) que la rÈpublique romaine est une sorte de mÈlange des trois rÈgimes de souverainetÈ et que l'on peut, au siËcle mÍme de Bodin, partager la souverainetÈ entre les parlements, les Ètats et le monarque, [p. 23] alors, c'est qu'il n'y a pas de souverainetȆ: c'est-‡-dire qu'il n’y a pas de rÈpublique du tout.

¿ vrai dire, Bodin ne rÈfute pas tant l'idÈe que la souverainetÈ puisse Ítre partagÈe, qu'il affirme une double idÈe, ‡ savoir qu'il ne s'agit pas, alors, de souverainetÈ, ‡ parler proprement, et, surtout, que ´†la RÈpublique bien ordonnÈe†ª est structurÈe par le principe de l'indivisibilitÈ de la souverainetÈ. Plus simplement†: il n'est de rÈpublique bien ordonnÈe que de rÈpublique ordonnÈe au souverain, c'est-‡-dire ‡ l'Un. Bodin construit a priori le principe de l'Un souverain en en faisant le principe de toute rÈpublique digne de ce nom, le principe ou, comme il dit, la ´†dÈfinition†ª. C'est pourquoi il rÈfute l'idÈe de ´†la mÈlange†ª de la rÈpublique romaine, en affirmant que, au regard du concept de souverainetÈ, il n’y a ni ´†mÈlange†ª ni ´†mixtion†ª, mais bien l'existence, alternativement, d'une rÈpublique populaire, aristocratique ou royale. Il ne s'agit pas de confondre, dit Bodin, la succession des souverains avec la composition ou mÈlange de la souverainetÈ. La souverainetÈ est simple et une. ¿ Rome, pas plus qu'ailleurs, par exemple ‡ Venise, la souverainetÈ ne peut Ítre ‡ la fois au peuple et au sÈnat. Si c'Ètait le cas, il s'agirait de quelque chose, mais pas de souverainetÈ — et, du coup, il ne s'agirait pas mÍme d'une rÈpublique. Mais, puisqu'il s'agit bien, ‡ Rome, d'une rÈpublique (et mÍme d'un excellent exemple de ´†rÈpublique bien ordonnÈe†ª), Bodin se devait d'en affirmer le caractËre simple et de rÈfuter, en gÈnÈral, ne serait-ce que la possibilitÈ de ´†la mÈlange†ª. Remarquons d'ailleurs au passage que Bodin estime aussi ´†qu'il n'y eut jamais de RÈpublique populaire o_ le peuple est souverain†ª (II. 7).

En tout cas, l'alternative introduite par Bodin dans la thÈorie du constitutionnalisme moderne n'est pas ou bien la souverainetÈ une et indivisible ou bien la [p. 24] souverainetÈ multiple et partagÈe. L'alternative dont Les Six Livres de la RÈpublique construisent les donnÈes thÈoriques est†: ou bien la souverainetÈ, ou bien pas de rÈpublique du tout. D'o_ l'affirmation, en forme d'arrÍt selon laquelle une rÈpublique ´†mixte†ª serait ´†plutÙt corruption de rÈpublique que RÈpublique†ª (II. 1).

C'est la raison pour laquelle l'ouvrage commence par ces mots, devenus maintenant cÈlËbres, bien que pas toujours compris†: ´†RÈpublique est un droit gouvernement de plusieurs mÈnages et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine.†ª Suivent plus de mille pages, dans le texte de 1583, qui sont le commentaire circonstanciÈ de ces premiers mots. Mais les lignes qui suivent doivent d'abord Ítre prises au pied de la lettre†: ´†Nous mettons cette dÈfinition en premier lieu, parce qu'il faut chercher en toutes choses la fin principale, et puis aprËs les moyens d'y parvenir. Or, la dÈfinition n'est autre chose que la fin du sujet qui se prÈsente†: et si elle n'est bien fondÈe, tout ce qui sera b‚ti sur [elle] se ruinera bientÙt aprËs. Et [bien que] celui qui a trouvÈ la fin de ce qui est mis en avant, ne trouve pas toujours les moyens d'y parvenir, non plus que le mauvais archer, qui voit le blanc et n'y vise pas, nÈanmoins, avec l'adresse et la peine qu'il emploiera, il y pourra frapper, ou approcher, et ne sera pas moins estimÈ, s'il ne touche au but, pourvu qu'il fasse tout ce qu'il doit pour y atteindre. Mais qui ne sait la fin et dÈfinition du sujet qui lui est proposÈ, celui-l‡ est hors d'espÈrance de trouver jamais les moyens d'y parvenir, non plus que celui qui donne en l'air sans voir la butte. DÈduisons donc par le menu les parties de la dÈfinition, que nous avons posÈe.†ª

Telles sont donc les toutes premiËres lignes de l'ouvrage. Bodin y affirme deux choses en une†: d'abord que la souverainetÈ est la ´†dÈfinition†ª de la [p. 25] rÈpublique†; ensuite, il affirme que la question dÈcisive en matiËre de ´†philosophie politique†ª (voir sa PrÈface) est l'exactitude des dÈfinitions. Il est donc fondamental de bien dÈfinir ´†le sujet†ª si l'on veut toucher au but. Dans le cas contraire, c'est la rÈpublique elle-mÍme, puisque tel est ´†le sujet†ª, qui s'effondrera car elle ne sera pas bien b‚tie. La nature du projet thÈorique des Six Livres... est donc ici clairement annoncÈe†; il s'agit de dÈfinir la rÈpublique en gÈnÈral (non point telle ou telle, ici ou l‡) ‡ partir du concept qui lui donne l'Ítre. Or, ce concept est la souverainetÈ. DËs lors, on comprend, par dÈduction simple, que la souverainetÈ n'est pas la forme de l'autoritÈ qu'exerce le souverain (quel qu'il soit), mais la forme de la puissance dans l'…tat. Par essence, la souverainetÈ n'est pas liÈe au souverain, elle est chez Bodin — et c'est bien ce qu'elle est dans l'histoire depuis quatre siËcles — la ´†forme qui donne l'Ítre ‡ l’…tat†ª, selon la belle et exacte formule de Loyseau, hÈritier immÈdiat de Bodin. Dans son essence, la souverainetÈ est liÈe ‡ l'…tat parce qu'elle est l'essence mÍme de l'…tat. Si donc, la souverainetÈ, forme de l'…tat-rÈpublique, est, bien Èvidemment, entre les mains du souverain, c'est parce qu'il faut, comme il le dit lui-mÍme, qu'il y ait un ´†sujet†ª en lequel la souverainetÈ rÈside. Mais, pour autant, la souverainetÈ n'est pas liÈe au sujet souverain — qu'il soit prince, peuple, seigneurs —, mais liÈe ‡ l'…tat, en sorte que, s'il ne peut y avoir d'…tat (ou ´†RÈpublique†ª) sans souverainetÈ, il est nÈcessaire nÈanmoins que la souverainetÈ de l'…tat existe dans un sujet souverain. On ne voit vraiment pas, en effet, que la souverainetÈ, comme essence constitutive de l'…tat, puisse exister sans rÈsider dans quelque ´†sujet†ª qui l'incarne et la mette effectivement en œuvre. ´†Mais le principal point de la RÈpublique, affirme Bodin, qui est le droit de souverainetÈ, ne [p. 26] peut Ítre ni subsister, ‡ parler proprement, sinon en la Monarchie†: car nul ne peut Ítre souverain en une RÈpublique qu'un seul†; s'ils sont deux, ou trois, ou plusieurs, pas un n'est souverain, d'autant que pas un seul ne peut donner, ni recevoir loi de son compagnon†; et combien qu'on imagine un corps de plusieurs seigneurs, ou d'un peuple tenir la souverainetÈ, si est-ce qu'elle n'a point de vrai sujet, ni d'appui, s'il n'y a un chef avec puissance souveraine, pour unir les uns avec les autres.†ª C'est, on le voit, dans le but d'´†unir les uns avec les autres†ª qu'un ´†chef†ª est nÈcessaire. Le chef Ètant le ´†sujet†ª de la souverainetÈ, il apparaÓt clairement que l'union d'une multitude ne peut se faire en dehors de la souverainetÈ, autrement dit en dehors de l'Un. Il est toutefois essentiel de prÈciser que cet Un, vÈritable sujet (souverain) de l'union, n'est pas, de sa nature, le monarque. Car ce peut Ítre aussi bien, un ´†corps de seigneurs†ª, dit Bodin, c'est-‡-dire une aristocratie, ou le ´†peuple†ª. Aussi, quand Bodin affirme l'obligation d'un ´†chef†ª, ´†sujet†ª et ´†appui†ª de la souverainetÈ de l'…tat-rÈpublique, il procËde ‡ une affirmation touchant l'essence de la souverainetȆ: celle-ci, dans l'…tat, ne peut pas exister sans ´†sujet†ª. En revanche, quand il rattache ce ´†sujet†ª de la souverainetÈ au roi, c'est l‡ une sorte de coup de force thÈorique, une pÈtition de principe qui rÈvËle l'option politique personnelle de Bodin. En effet, il est parfaitement cohÈrent de dire que l'Un est au plus prËs de son concept quand il s'incarne dans un seul — le monarque. Il reste que, aux yeux de Bodin, et cela est Ègalement cohÈrent, il y a — en principe — trois souverainetÈs ´†lÈgitimes†ª et il ne peut y en avoir que trois. Ce qui signifie que, par dÈfinition, elles ne peuvent Ítre mÈlangÈes†: la souverainetÈ n'existe que si, et seulement si, elle rÈside en un sujet un. Or, il y a trois sujets un possibles — et il n'y en a [p. 27] que trois†: un seul, quelques-uns, tous en un. D'o_ les trois Ètats possibles de la rÈpublique†: monarchie, aristocratie, dÈmocratie. Mais nous verrons que la dÈmocratie est, dans ce contexte, hautement problÈmatique†: affirmÈe en droit, elle n'existe pas en fait.

Pour l'heure, disons que la thËse thÈorique de Bodin est qu'il n'y a de rÈpublique en gÈnÈral que s'il y a souverainetÈ, sachant que celle-ci existe lÈgitimement dans le roi, les seigneurs, le peuple. C'est la thËse thÈorique fondatrice de l'…tat moderne. Quant ‡ la thËse politique de Bodin, on peut la formuler ainsi†: l'…tat est au plus prËs de son concept en monarchie, car un seul est l'Un. La difficultÈ commence (i.e. les troubles de la rÈpublique) quand quelques-uns sont l'Un, et elle est ‡ son comble quand tous sont l'Un. C'est prÈcisÈment cette derniËre affirmation (qui traverse les chapitres 4, 5, 6 du livre VI) que Rousseau va rÈfuter en rectifiant la bÈvue de Bodin. BÈvue, on va le voir, qui vient de ce que la thËse politique de Bodin prend le pas sur la thËse thÈorique quand il s'agit, pour l'auteur des Six Livres ... de penser la nature de ´†l'Ètat populaire†ª qui a les faveurs de... Machiavel, lequel ´†s'est bien fort mÈcomptÈ de dire que l'Ètat populaire est le meilleur†ª (VI. 4).

Il faut donc scruter la nature de l'Un. Il est fondamental pour comprendre la nature de l'Un souverain, de le saisir dans le double rÈseau mÈtaphysique et politique qui le constitue. MÈtaphysiquement, l'ordination du Multiple ‡ l'Un est l'horizon ontologique de la politique depuis les anciens Grecs, et la souverainetÈ moderne, chez son initiateur, s'inscrit dans cet horizon, via l'hÈritage de Rome et de l'augustinisme politique, notamment. En ce sens, la souverainetÈ est la modalitÈ profane de l'ordination ‡ l'Un rendue possible par la dÈcouverte (qui n'est pas le seul fait de Bodin) du fondement humain his-[p. 28] torique de la rÈpublique en gÈnÈral. L'originalitÈ de Bodin vient de ce qu'il thÈorise la nature de l'autoritÈ politique propre ‡ un tel fondement†; et c'est cela mÍme qu'il nomme ´†souverainetȆª. L'expression proprement politique de l'ordination rÈside donc, quant ‡ elle, dans la thÈorie bodinienne du commandement souverain, c'est-‡-dire dans la thÈorie gÈnÈrale du gouvernement. Le problËme que Bodin rÈsout, et dont la solution apporte la clÈ de l'Ènigme de la souverainetÈ, peut Ítre formulÈ ainsi†: comment, connaissant l'Un, identifier le Multiple†? Autrement dit, sachant que toute union de la rÈpublique procËde de l'unitÈ ou, mieux, de l'unicitÈ d'un principe d'ordre — la souverainetÈ en personne —, comment se reprÈsenter la structure de la rÈpublique en gÈnÈral†? Ce qui revient ‡ s'interroger sur la forme de la relation existant entre le souverain et les sujets, entre l'Un et le Multiple, entre le chef et la multitude. Il doit Ítre prÈcisÈ ici que la forme de ce problËme ne change pas de nature si le souverain est un seul, quelques-uns ou tous en un. Car, dans tous les cas, il s'agit de l'Un souverain.

´†Le naturel des hommes et des choses humaines est lubrique ‡ merveilles, allant en prÈcipice continuel du bien en mal†ª (IV. 3).
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