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PR…SENTATION

Les Six Livres de la RÈpublique

et la fondation moderne

de l'…tat profane

´†Je ne parlerai que de souverainetÈ temporelle†ª (1. 9).

Retour ‡ la table des matiËres

I. Du point de vue de sa signification philosophique, la thÈorie de la ´†puissance souveraine†ª est ÈlaborÈe par Jean Bodin dans le but de substituer ‡ un ordre politique fondÈ sur le caractËre originairement sacrÈ de la puissance (la plenitudo potestatis de la politique sacerdotale) un ordre nouveau — l'…tat —fondÈ, lui, sur la puissance profane. Ce qui caractÈrise la souverainetÈ de la puissance est sa dimension profane historique, c'est-‡-dire humaine. L'…tat est de fondation historique et repose sur la ´†force et la violence†ª (I. 6)†. Dans l'…tat, la puissance se pose [p. 6] elle-mÍme, elle est cause de soi†; en un mot, elle est substantielle, elle existe et subsiste par soi. Il y a donc souverainetÈ si, et seulement si, la ´†loi de nature et de Dieu†ª, comme dit Bodin, cesse d'Ítre constitutive de la puissance pour devenir, tout au plus, dÈclarative de la puissance. C'est pourquoi, dit Bodin, le sacre des rois n'affecte pas l'essence de la souverainetȆ: ´†Combien que le Roi ne laisse pas d'Ítre Roi sans le couronnement, ni consÈcration†: qui ne sont point de l'essence de la souverainetȆª (I. 9). C'est pourquoi aussi, quand Bodin soumet l'exercice de la souverainetÈ (et non point la souverainetȆ!) ‡ la ´†loi de nature et de Dieu†ª, il se rÈfËre non ‡ la tradition chrÈtienne, mais ‡ la Loi mosaÔque†: l'…tat de souverainetÈ dont Les Six Livres... Èlaborent gÈnialement la structure conceptuelle n'est pas un ordre politique chrÈtien, il n'est pas la rÈpublique chrÈtienne. Dans sa structure interne, dans son concept constitutif, l'…tat bodinien est d'essence laÔque. C'est la raison pour laquelle, au sein de l'…tat bodinien, toutes les confessions sont admises†: Bodin appelle le Prince ‡ la tolÈrance. Et, quand il s'agit de rappeler (Bodin le fait cent fois†!) que le souverain est limitÈ en puissance par ´†la loi de nature et de Dieu†ª, premiËrement ce n'est jamais pour limiter le principe de souverainetÈ en tant que tel, mais seulement son exercice†; et, deuxiËmement, la rÈfÈrence ne va jamais ‡ la tradition politique chrÈtienne, mais ‡ la tradition juive. Non pas le Nouveau Testament, pratiquement jamais citÈ au cours de plus de mille pages, mais l’Ancien Testament, citÈ, lui, en abondance†; non pas le peuple chrÈtien, mais les ´†Hebrieux†ª (les HÈbreux ´†montrent toujours la propriÈtÈ des choses†ª [I. 21)†; non pas le Christ, mais MoÔse†; non pas Paul s’adressant aux Romains, mais le DeutÈronome. ´†Toute puissance vient de Dieu†ª†? Pas une seule fois la devise paulinienne fondatrice [p. 7] d'un ordre politique chrÈtien n'est citÈe†: Bodin regarde non du cÙtÈ de l'…glise et du ´†spirituel†ª, mais du cÙtÈ des Anciens†: HÈbreux, Grecs et Romains. Veut-on ressusciter l'ancienne clause De plenitudine potestatis, par laquelle les papes (depuis GrÈgoire VII) dÈrogeaient ‡ la puissance royale†? Non. Faut-il donner droit, s'agissant de la souverainetÈ dans l'…tat, ‡ ces sortes de ´†chicaneries canonistes†ª (V. 1)†? Non. Certes, il y a bien des Ècrivains et autres ´†ThÈologiens†ª qui, de bonne foi ou de mauvaise foi, ´†‡ propos ou hors de propos†ª, croyant traiter de la souverainetÈ des rois, soumettent leur puissance ‡ la plenitudo potestatis des papes, il reste que, s'agissant de traiter de l'essence de la souverainetÈ, tout cela ´†ne mÈrite point de rÈponse†ª (I. 9). Le Prince souverain, si l'on s'en tient comme le veut explicitement Bodin ‡ l'essence et droite dÈfinition de la chose, est indÈpendant du pape et Philippe le Bel (Bodin ne manque pas de le rappeler au passage [I. 9]) a eu raison d'envoyer Nogaret ‡ Rome faire un pape prisonnier parce que trop zÈlÈ en matiËre de plenitudo potestatis.

On le voit, la puissance souveraine est une question qui relËve de l'ordre temporel historique et, dans son essence ou dÈfinition, elle est de fondement humain, c'est-‡-dire volontaire. Certes, Bodin ne nie pas l'existence d'une souverainetÈ spirituelle, mais justement, c'est pour nier qu'elle puisse, par dÈfinition mÍme, avoir quelque efficace dans l'ordre du temporel. Comme son nom l'indique, l'empire sur les hommes et les choses, l'imperium, relËve des ´†causalitÈs†ª rÈgissant le monde empirique†; il relËve ainsi de part en part de l'ordre humain historique et, non seulement historique, mais aussi naturel. Le grand tout de la nature est ´†une suite de causes enchaÓnÈes†ª (I. 1), et c'est pour ainsi dire le maillon humain de cette chaÓne que le philosophe politique [p. 8] doit penser. Quand donc Bodin pense la rÈpublique, il rÈflÈchit l'ordre humain comme ÈlÈment de l'ordre naturel, ou mieux de l'harmonie naturelle. Certes, il y a un Dieu unique, c'est ´†le Grand Prince de nature†ª (I. 1)†; certes, cent fois dans son ouvrage, on l'a dit, Bodin affirme que le Prince est soumis ‡ la loi divine et naturelle. Mais nulle part, dans le cours des Six Livres..., la loi divine et de nature n'intervient dans la dÈfinition de la souverainetÈ. Nulle part, elle n'entre dans la comprÈhension de l'essence de la souverainetÈ. Ce n'est pas dire que la loi naturelle et divine est sans effet sur le prince — tout au contraire†; cent fois encore Bodin ramËne le souverain ‡ ses obligations de vertu. Mais nul autre que lui-mÍme — et surtout pas l'ÈvÍque (de Reims ou de Rome) — n'est habilitÈ, en principe ou en effet, ne f°t-ce qu'‡ Èvaluer la vertu du souverain. Car il s'agit, en vÈritÈ, de ceci†: la loi naturelle et divine freine le souverain, non la souverainetÈ. Et, freinant le souverain, elle ne le censure aucunement et jamais†: il faut que le souverain soit vertueux, c'est-‡-dire respectueux de la loi de Dieu. Mais s'il ne l'est pas, qui le jugera et le punira†? Rien ni personne. Ou plutÙt si, Dieu punira les tyrans — mais certainement pas le peuple, par exemple. Il y a donc une ´†Loi de Dieu†ª ‡ laquelle le bon prince doit se soumettre†; mais personne, dans l'ordre temporel, ne peut lÈgitimement (le mot est de Bodin) l’y contraindre ou mÍme simplement le mettre en dÈfaut de moralitÈ. Bref, si le bon prince doit Ítre vertueux rien, que sa conscience, ne l'oblige ‡ la vertu. ´†Mais si le Prince dÈfend de tuer sur peine de la vie, n'est-il point obligÈ ‡ sa loi†? Je dis que cette loi n'est point sienne, mais c'est la loi de Dieu et de nature, ‡ laquelle il est plus Ètroitement obligÈ que pas un des sujets, et n'en peut Ítre dispensÈ, ni par le SÈnat, ni par le peuple, qu'il n'en soit toujours responsable au jugement de [p. 9] Dieu, qui en fait information ‡ toute rigueur, comme disait Salomon†: c'est pourquoi Marc AurËle disait que les magistrats sont juges des particuliers, les Princes des Magistrats et Dieu des Princes†ª(I. 8). C'est donc un contresens, ‡ vrai dire assez rÈpandu, que de dire que Bodin s'emploie ‡ freiner la souverainetÈ par la loi naturelle et divine. Bien loin, tout au contraire, de construire le concept de souverainetÈ en la soumettant ‡ la loi naturelle, la souverainetÈ, au contraire, est la thÈorie d'un fondement profane de la puissance d'…tat†: dans son essence, la souverainetÈ est infinie et ne connaÓt aucune limite. Seul le souverain, ou, pour mieux dire, la souverainetÈ dans son exercice, est limitÈ par la loi de nature. C'est donc seulement si l'on confond l'essence de la chose avec ses caractËres apparents que l'on s'arrÍte aux dÈclarations multipliÈes, il est vrai, de Bodin sur la soumission du Prince ‡ la loi de nature, pour conclure ‡ la limitation de la souverainetÈ elle-mÍme. Pourtant, Bodin met trËs souvent en garde son lecteur sur l'obligation, pour bien comprendre sa thÈorie de la souverainetÈ, de ne pas confondre l'essence des choses avec ce qu'elles semblent Ítre, soit en elles-mÍmes, soit dans la tradition. S'il dÈclare, par exemple, trËs souvent que les anciens empereurs romains n'Ètaient pas souverains, mais tyrans, si, malgrÈ son admiration pour Aristote, il l'accuse tout bonnement d'avoir confondu …tat et gouvernement (ce qui d'ailleurs est exact du point de vue de la souverainetÈ moderne), c'est toujours parce qu'il reproche ‡ ceux qui les prennent comme guides de l'action ou de la pensÈe de ne pas s'occuper de la dÈfinition des choses, mais seulement de leur description†: ´†Cent descriptions ne sauraient Èclaircir l'essence ni la nature de la chose†ª (III. 2). Or, du point de vue de son essence ou dÈfinition, du point de vue de sa nature, la souverainetÈ ne connaÓt ni [p. 10] frein ni limite†; en revanche, il faut, pour Bodin, que le souverain soit vertueux. C'est d'ailleurs, soit dit au passage, entre autres raisons, parce que le peuple souverain n'est pas vertueux, et ne peut l'Ítre — que pourrait Ítre la ´†vertu†ª du peuple du point de vue de la loi de Dieu et de nature†? —, alors que le monarque peut l'Ítre, que Bodin prÈfËre le rÈgime de la ´†monarchie royale†ª, comme il dit. Nous y reviendrons.

Il reste que la souverainetÈ, en tant que telle, est parfaite et entiËre et n'a point de juge ici-bas. Il y a donc lieu de rendre compte de l'insistance avec laquelle Bodin s'emploie malgrÈ tout ‡ affirmer la soumission des Princes ‡ la ´†la Loi de Dieu et de nature†ª. En fait, Bodin ne peut affirmer la toute-puissance de la souverainetÈ, infinie et parfaite, sans prendre soin, non par prudence mais par conviction, d'affirmer la transcendance d'une loi morale, d'une loi de raison, dont le souverain est le sujet, le tout premier sujet, parce qu'il en est le garant. Si le monarque, en d'autres termes, est ´†image de Dieu†ª, c'est, pour Bodin, parce que la souverainetÈ qu'il incarne sur terre est totale, ‡ l'image de la souverainetÈ du ´†prince du monde†ª. Mais si le Prince est rÈputÈ Ítre miroir de Dieu, seul Dieu peut le juger. Nul autre au temporel ne saurait donc Ègaler le souverain, ‡ plus forte raison le juger. On voit que la doctrine de la soumission du prince ‡ la loi naturelle et divine bien loin de limiter la puissance du prince sert au contraire ‡ justifier qu'elle soit sans limites. Lorsque Hobbes fera inscrire au frontispice de LÈviathan la maxime du souverain (tirÈe du Livre de Job)†: ´†Non est potestas super terram quae comparetur†ª, il se trouvera de plain-pied sur un territoire tracÈ et dÈlimitÈ par Bodin. ¿ vrai dire, chez ce dernier, l'appel ‡ la loi de nature est purement rhÈtorique et sert, en fait, ‡ Èliminer toute rÈfÈrence ‡ cette [p. 11] mÍme loi naturelle et divine en tant que fondement de l'ordre politique, c'est-‡-dire de l'ordre temporel. Si Bodin, ‡ la suite de Machiavel, invente la puissance profane, c'est justement parce qu'il Èvacue le fondement divin du pouvoir — et donc la loi naturelle et divine. Si la souverainetÈ doit Ítre dite, en son essence, puissance profane, c'est parce qu'elle ne repose pas sur la loi de nature, c’est parce qu'elle ne procËde pas de la loi divine comme de son origine ou de son fondement. Si le prince bodinien est ´†image†ª de Dieu, il ne tient pas pour autant son pouvoir de Dieu. La souverainetÈ qu'il incarne n'est pas divine, elle ne l'est que dans son apparat, dans son apparaÓtre. Non dans son essence. DÈcrire le Prince, le bon prince, c'est le dÈcrire respectueux des lois divines et naturelles†; comprendre l'essence de sa souverainetÈ, c'est au contraire rompre le lien qui tenait ensemble dans la tradition chrÈtienne le roi ‡ Dieu — autrement dit qui permettait dans les faits de lier le roi ‡ l'ÈvÍque de Rome en le soumettant ‡ sa plenitudo potestatis. Bodin rÈcuse la distinction temporel-spirituel — non certes en tant que telle, mais relativement ‡ la question politique — en niant que la souverainetÈ doive, pour Ítre comprise comme pour exister, Ítre ÈlucidÈe par rapport au spirituel. Bodin postule l'autonomie du temporel, renvoyant de la sorte ‡ la sphËre de la moralitÈ personnelle du monarque la question de la spiritualitÈ. Tout le projet des Six Livres de la RÈpublique tient donc en ces quelques mots†: ´†Je ne parlerai que de souverainetÈ temporelle†ª (I. 9). Affirmation capitale. Quel est donc le projet thÈorique de Bodin†? C'est de fonder philosophiquement et juridiquement la rÈpublique sur un concept entiËrement profane de la puissance. Ce concept, on le sait, c'est la souverainetȆ: ´†Ce n'est donc pas la loi qui fait les justes Princes, mais la droite justice qui est gravÈe en l'‚me des justes [p. 12] Princes et Seigneurs et beaucoup mieux qu'en tables de pierre†ª (II. 3).

Dans ces conditions, qui sont les conditions mÍmes de la souverainetÈ, la loi naturelle n'est pas de l'ordre du public, mais n'existe absolument, chez le souverain, que dans l'ordre du privȆ; elle relËve de ´†l'‚me†ª ou de la conscience. C'est d'ailleurs pourquoi, Bodin, on le rappelait, affirme que le sacrement ‡ Reims n'est pas de l'essence de la souverainetÈ. Le monarque n'a pas lieu d'Ítre chrÈtien. Il peut l'Ítre. En revanche, il doit se soumettre ‡ la loi divine, ‡ titre personnel — tout simplement parce que le bon prince est un prince moral. Or, la moralitÈ du prince ne relËve que de lui personnellement et nul, on le sait, n'a ‡ en juger. Autrement dit, la moralitÈ de la rÈpublique ne dÈpend pas de la moralitÈ du prince bien qu'un prince corrompu — et athÈe — soit, comme dit souvent Bodin, ´†la ruine des rÈpubliques†ª. Mais on pourrait trËs bien imaginer (ce que ne fait pas explicitement Bodin) un prince athÈe souverain, respectueux d'une morale naturelle, respectueux des contrats et de la parole donnÈe, tolÈrant les confessions, en un mot un prince Èquitable, mais non chrÈtien, un prince moral, donc, vivant en parfaite harmonie avec ses sujets et garantissant la concorde parmi ceux-ci. ¿ vrai dire, on n'est pas trËs loin de ce schÈma, bien que le prince bodinien ne soit nullement athÈe. Il reste qu'on ne peut pas ne pas constater ‡ la lecture attentive des Six Livres... que le grand absent de cette prodigieuse construction a priori de l'…tat moderne, sur la base de la souverainetÈ, est le Dieu rÈvÈlÈ du christianisme. Les rÈfÈrences ‡ la ´†Loi de Dieu†ª sont exclusivement les rÈfÈrences ‡ la loi de MoÔse. Il n'y a pas de place dans Les Six Livres... pour la foi en Christ, d'o_, bien entendu, la totale nÈgation par Bodin de quelque allÈgeance que ce soit du souverain au pape. La [p. 13] rÈpublique bodinienne (res publica) est ordonnÈe ‡ la loi du souverain, elle n'est pas ordonnÈe ‡ la loi de Dieu. Or la loi du souverain n'est pas construite sur le modËle de la loi de Dieu†: en d’autres termes, le monarque souverain ne reÁoit pas la loi de Dieu comme autrefois MoÔse. La loi du souverain procËde de la volontÈ du souverain. Elle est purement humaine†: elle Èmane de la pure et ´†franche volontȆª du souverain humain. Que le monarque doive (mais redisons que lui seul est juge de ce devoir, auquel il peut, tyranniquement, se dispenser de se soumettre) respecter la loi divine ne change rien ‡ l'affaire†: la loi procËde de la volontÈ humaine souveraine quand elle est Èmise. Il s'agit d'une loi humaine, non divine. Le roi des hommes n’est pas MoÔse. Dans le sens platonicien du mot, la loi humaine est ´†image†ª et ´†copie†ª de la loi divine, et le monarque ´†copie†ª et ´†image†ª de Dieu†: de l'original ‡ sa reproduction, la diffÈrence est irrÈsistiblement humaine. On passe de l'infini au fini (o_ la ´†force†ª rËgne), de l'Èternel ‡ l'historique. De son essence humaine volontaire, il est, en revanche, toujours possible de dÈclarer qu'elle est de forme divine†; il est possible de ´†poser†ª que le roi est ´†image†ª de Dieu, ce que fait Bodin†: ´†Le Prince que nous avons posÈ comme l'image de Dieu†ª (I. 10). Il s'agit alors de communication, c'est le mot juste. En effet, quand il s'agit de communiquer une telle volontÈ aux sujets, c'est-‡-dire quand le souverain doit se communiquer aux sujets, alors il doit le faire dans les formes que le divin prend pour se communiquer aux hommes. Il s'agit bien d'une affaire d'apparaÓtre, de signes et de communication, autrement dit de gouvernement, qui est l'exÈcution de la souverainetȆ: ´†il semble que ce grand Dieu souverain, Prince du monde, a montrÈ aux Princes humains, qui sont ses vraies images [comment] il se faut communiquer aux sujets, car il ne se communique [p. 14] aux hommes que par visions et songes ‡ un petit nombre d'Èlus†ª (IV. 6). La parabole du divin quand il se communique aux hommes permet de comprendre en quoi l'appel au respect de la loi naturelle par le prince est, chez Bodin, une figure lui permettant, non pas de limiter la souverainetÈ en tant que telle, mais de donner ‡ comprendre aux sujets, premiËrement, que le souverain est distinct d'eux (il dira ´†divisȆª des sujets, comme on le verra) et, deuxiËmement, que, respectueux des lois divines et naturelles, le commandement du Prince est absolu et la soumission ‡ sa volontÈ, totale. Puisque la loi naturelle n'est pas constitutive de la puissance du monarque, pas plus que le sacrement ‡ Reims n'est constitutif de l'autoritÈ royale, la loi naturelle est, au regard de l'essence de la souverainetÈ, un apparat†: elle caractÈrise la qualitÈ du souverain Èquitable et bon, mais n'affecte en rien la nature de la souverainetÈ. ´†La qualitÈ, dit Bodin, ne change point la nature des choses. Il est vrai que pour avoir les vraies dÈfinitions et rÈsolutions en toutes choses, il ne faut s'arrÍter aux accidents qui sont innumÈrables†ª (II. 1). Le lien tenant ensemble le prince souverain et la loi de Dieu et de nature est de l'ordre de l'apparaÓtre et de l'accidentel†; ce n'est nullement dire que ce lien soit contingent. Il est au contraire nÈcessaire, aux yeux de Bodin, que le prince soit respectueux de la loi divine. PlutÙt donc que d'appartenir ‡ l'essence de la souverainetÈ, la loi naturelle et divine appartient ‡ l'appareil de ´†communication†ª de la souverainetÈ, elle est de l'ordre du symbolique, ce qui n'est Èvidemment pas lui Ùter sa rÈalitÈ. Qu'est-ce que gouverner les hommes†? C'est, pour le souverain, se ´†communiquer†ª aux sujets, selon un dispositif rÈglÈ de dÈlÈgation, pour un temps fini, de la puissance. En sorte que la rÈfÈrence ‡ la loi naturelle n'est rien qu'un instrument de domination†; elle est un ÈlÈment [p. 15] capital de la ´†vraie science du Prince†ª au ´†maniement des sujets†ª. ´†Si donc, Ècrit Bodin, le Prince doit au maniement de ses sujets imiter la sagesse de Dieu au gouvernement de ce monde, il faut qu'il se mette peu souvent en vue des sujets, et avec une majestÈ convenable ‡ sa grandeur et puissance†ª (IV. 6).

Il est donc important de souligner que les rÈfÈrences extrÍmement nombreuses ‡ la loi de MoÔse (antÈrieure, dit Bodin, ‡ toute autre loi ayant jamais existÈ parmi les hommes, MoÔse Ètant ´†plus ancien que tous les dieux des paÔens†ª (VI 6†ª, seule et unique expression dans Les Six Livres... de ´†la Loi de Dieu†ª, ne visent pas ‡ fonder on ne sait quel …tat confessionnel (qu'il soit juif ou chrÈtien d'inspiration). Non, la RÈpublique de Bodin est fondÈe sur un principe Èminemment profane de la puissance — la volontÈ — et donne lieu ‡ une communautÈ laÔque rÈgie par la justice exprimÈe par le droit. Le prix ‡ payer pour une telle fondation moderne de l'…tat profane est l'Èlimination de toute politique chrÈtienne†: Bodin est rÈsolument installÈ sur le territoire ouvert par Machiavel (auquel il reproche en fait de... ´†ne pas avoir lu les bons livres†ª†! [VI. 4]†. Cela ne signifie aucunement que la finalitÈ morale de la rÈpublique soit niÈe par Bodin. Tout au contraire†: ´†Le premier et principal point de toute RÈpublique doit Ítre la vertu†ª (IV. 3), ce qui fait d'ailleurs, aux yeux de Bodin, une condition dÈterminante pour s'opposer ‡ l'Ètat populaire†: ´†La fin des Ètats populaires est de bannir la vertu†ª (V6. 6). Mais cela signifie assurÈment que, dans le cadre conceptuel des Six Livres de la RÈpublique, il n'y a pas de place pour une religion d'…tat ou pour un …tat religieux. Pour que cela f°t possible, il faudrait ‡ tout le moins qu'il y e°t [p. 16] une ´†Religion vraie†ª dans l'esprit de laquelle la rÈpublique serait instituÈe. Autrement dit, si la ´†Loi de Dieu†ª (et de nature) Ètait constitutive de la ´†rÈpublique bien ordonnÈe†ª, donc de la souverainetÈ, on serait en prÈsence d'une religion d'…tat et, corrÈlativement, d'un …tat confessionnel, juif ou chrÈtien. Or, il n'en est rien chez Bodin, pour qui la question de la ´†Religion vraie†ª ne relËve pas de l'Èlucidation thÈorique de ce qui fait l'essence de la rÈpublique en gÈnÈral†: ´†Je ne parle point ici laquelle des Religions est la meilleure (combien qu'il n'y a qu'une Religion, une vÈritÈ, une loi divine publiÈe par la bouche de Dieu), mais si le Prince qui aura certaine assurance de la vraie Religion veut y attirer ses sujets, divisÈs en sectes et factions, il ne faut pas ‡ mon avis qu'il use de force†ª (IV. 7). De mÍme, nous l'avons relevÈ, que le sacre des rois n'appartient pas ‡ l'essence de la royautÈ, mais que les rois doivent tout de mÍme se faire sacrer, de mÍme ´†la Loi de Dieu†ª — i. e. celle qui se rÈvËle ‡ MoÔse — n'entre pas dans la dÈfinition moderne de la puissance comme ´†souverainetȆª.

En ce sens, Les Six Livres... accomplissent un processus absolument dÈcisif d'Èlimination de toute politique ´†chrÈtienne†ª, processus inaugurÈ par Marsile de Padoue deux siËcles plus tÙt†. C'est aussi la raison pourquoi je disais que Bodin pense dans le mÍme champ thÈorique que Machiavel auquel il s'oppose sur la question du meilleur rÈgime ou plutÙt du rÈgime ´†prÈfÈrable†ª†: est-il prÈfÈrable que la souverainetÈ soit au peuple (Machiavel) ou au Prince (Bodin)†? Enfin, le processus de fondation de la politique profane — l'…tat ´†moderne†ª — sera achevÈ [p. 17] par Hobbes dans la droite ligne ouverte par Bodin. On voit que, de Marsile ‡ Hobbes, l'avËnement de la puissance profane passe par la prodigieuse dÈcouverte bodinienne†: la souverainetÈ. Or, l'enjeu crucial de ce processus de liquidation de la politique chrÈtienne — Èmergence de l'…tat profane — est prÈcisÈment la loi naturelle et divine†: c'est par l'Èvacuation de la loi naturelle (et non point par sa conservation†!) de l'essence de la puissance (mais non de son exercice) que Bodin fonde la souverainetÈ. Dans ce mouvement de dÈcouverte de la modernitÈ, un sujet politique nouveau, dÈj‡ introduit par Machiavel, fait son entrÈe sur la scËne†: le ´†peuple†ª. L'enjeu de la ´†modernitȆª sera de savoir ce qui convient le mieux ‡ la rÈpublique bien ordonnÈe†: la souverainetÈ du monarque ou la souverainetÈ du peuple. Bodin ou Machiavel. Dans tous les cas, il s'agit de la puissance de l'Un.

´†De l'unitÈ dÈpend l'union de tous les nombres qui n'ont Ítre ni puissance que d'elle†; de mÍme un prince souverain est nÈcessaire, de la puissance duquel dÈpendent tous les autres†ª (VI. 6).
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