Ai-je raison de vouloir faire ressurgir, maintenant, une soixantaine d’années après la guerre, des souvenirs anciens ?


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Jacques Stulmacher

JOURNAL

D’UN ENFANT JUIF


AVANT- PROPOS

Ai-je raison de vouloir faire ressurgir, maintenant, une soixantaine d’années après la guerre, des souvenirs anciens ?
J'avais gardé plusieurs cahiers de notes écrites, alors que j'avais 13,14 et 15 ans. J'y racontais mes années de guerre d'un enfant juif. J’ai écrit sur la couverture des cahiers à pages quadrillées : « JOURNAL ». Je préfère maintenant le titre : « JOURNAL D’UN ENFANT JUIF ».
Lorsque la guerre fut déclarée, en septembre 1939, je n’avais pas encore 9 ans, et à la Libération, j’avais presque 14 ans. Ainsi, la guerre se terminait, j'étais un préadolescent. Mes années de puberté, les plus dures, dit-on, s’étaient passées loin de mes parents, pratiquement seul physiquement, seul psychologiquement.
Les souvenirs que j'avais notés me poursuivent encore et il est peut-être temps, maintenant que je suis au soir de ma vie, de les exhumer et de les faire connaître.
Ces souvenirs ont été mon histoire, et peut-être serviront-ils plus tard l'Histoire, avec un H majuscule. Ils feront, en tout cas, connaître mon histoire à ma famille et à mes amis. Peut-être aussi aux autres.
Pourquoi ai-je attendu si longtemps pour faire connaître ces notes anciennes ? Je ne sais pas. Après la guerre, l'histoire des Juifs pendant la guerre n'intéressait, semble-t-il, pas grand monde. Les rescapés ne parlaient pas. Peut-être étaient-ils tellement traumatisés qu'ils sentaient bien que certains souvenirs étaient indicibles.
Ce n'est que récemment que ces rescapés se sont mis à parler. Ce n'est que récemment que des procès ont eu lieu ou ont été initiés contre des Papon, des Bousquet, que des actions ont été engagées contre des banques suisses, que des demandes de restitution ont été faites contre l'Etat, contre la Ville de Paris qui s'était appropriée des logements ayant appartenu à des Juifs, contre le Louvre et autres musées qui avait gardé des tableaux des Juifs disparus, que de nombreux films sont sortis (je pense à « Au revoir, les Enfants », « La Colline aux mille enfants » et de nombreux autres tels « La Liste de Schindler », « La Vie est belle », …), que des cours ou des témoignages sont donnés aux jeunes sur la Shoah, que des associations telles celle des « Enfants cachés », celle des « Victimes des Persécutions Antisémites, en France, pendant la deuxième guerre mondiale », « Fils et Filles de Déportés » se sont constituées.
En ce qui me concerne, peut-être avais-je, tout simplement, honte de révéler des souvenirs qui, certes, m'ont meurtri, mais qui, somme toute, étaient loin des souffrances endurées par ceux qui avaient été gazés, brûlés, par ceux qui avaient été déportés dans les divers camps d'extermination, par ceux qui avaient perdu leurs parents et étaient restés orphelins pendant et après la guerre. Je suis resté cependant moi-même orphelin de mes grands-parents maternels, de deux de mes tantes, d’un oncle, de mes cousins, de mes amis, tous gazés et brûlés.
L'exhumation de mon passé a aussi été retardée par le récit des souffrances des autres, souffrances autrement plus grandes que celles que j'avais moi-même endurées.
Mais les souffrances ne se pèsent pas. Elles ne se comparent pas. Mais plus petite, même infime par rapport à certaines dont j'ai eu le récit, ma souffrance n'en existe pas moins et reste, soixante ans plus tard, encore présente.
Ces notes, je les ai très peu modifiées. J'ai retranché certains passages sans intérêt, certaines redites ou certains archaïsmes. J'ai ajouté très rarement quelques annotations que le jeune garçon que j'étais ne pouvait pas connaître à l'époque et qui éclairent son récit. D'ailleurs, immédiatement après la guerre, j’avais appris certaines choses que j’ ai rajoutées moi-même à la suite de mes notes. Comme elles étaient rajoutées avec une autre encre et une écriture déjà modifiée peu de temps après la guerre, je les ai écrites ici en italique et je les ai soulignées. Pour les notes rajoutées récemment, je les ai écrites ici en italique, sans les souligner. J'ai changé pratiquement tous les noms et prénoms des personnes vivant encore aujourd'hui.
Ce journal n'a pas été écrit au jour le jour, d'où le manque de dates. Il s'agit plutôt d'un journal thématique, écrit au gré des souvenirs. C'est plus une suite de petits articles, de longueurs inégales, d’intérêts inégaux et même parfois puérils, qu'un véritable journal.
Ce «JOURNAL D’UN ENFANT JUIF», le voici :

EH OUI, JE SUIS JUIF !

« Si jeune et déjà Juif ! ». Je ne sais de qui est cette exclamation. Elle s 'applique, de toutes façons, à moi. D'ailleurs, d'aussi loin que ma mémoire remonte, et ma mémoire a cinq mille ans, tous mes ancêtres ont tous été juifs… à part peut-être les quelques
non- Juifs qui ont peut-être violé mes aïeules dans les divers pogroms qui ont dû jalonner mon histoire.
Lorsque je nais en fin 1930, je suis déjà juif. Je n'en suis ni fier ni honteux, puisque je n'en suis pas responsable. C'est comme çà. Certains naissent anglais, d'autres canadiens, d'autres encore zoulous, chinois, ou même noirs, rouges, ou certains êtres vivants naissent sous forme de chiens, d'insectes, ou autres. Question de pur hasard. Moi, je suis né juif.
Lorsque j'étais tout petit, je croyais que tous les hommes étaient juifs. Tous, autour de moi, étaient des Juifs. Tous parlaient Yiddish, et naturellement j'ai parlé Yiddish. Avec mes parents qui, entre eux, parlaient Yiddish. Avec les amis de mes parents. Avec les enfants des amis de mes parents. C'était notre langue, et je n'en connaissais pas d'autre. Même lorsque j'allais chez l'épicier avec ma mère, elle y parlait en Yiddish avec l'épicier qui parlait également en Yiddish. De même chez le boucher ou chez le médecin. Tout mon immeuble parlait Yiddish. Tout le passage Alexandrine dans le 11ème arrondissement de Paris dans lequel j'habitais. Tout le monde. Sauf, je l'ai appris plus tard, les concierges des immeubles du Passage Alexandrine, qui, elles ne parlaient pas Yiddish et, en contrepartie, étaient antisémites.
Quand j'ai eu trois ans, mes parents m'ont conduit à l'école maternelle de la rue de la Roquette. C'était une école laïque publique. J'y suis allé, le premier jour, avec ma copine Fernande, qui habitait un étage au-dessus de chez moi. Fernande était une petite fille. Je l'ai su très vite, car j'avais constaté que, pour uriner, elle s'asseyait sur le pot de chambre. Et j'ai dit à ma mère, en Yiddish évidemment : « Les filles pissent par le derrière » J'ai donc su très vite la différence qu'il y avait entre une fille et un garçon. La seule différence était leur façon d'uriner. Je n'avais pas encore remarqué qu'il existait des différences morphologiques. Je n'avais pas, non plus, remarqué qu'il existait d'autres langues que le Yiddish.
Je suis donc allé à l'école avec Fernande. Et tous deux, nous sommes entrés dans la cour de l'école. De nombreux enfants y jouaient déjà ensemble. D'autres pleuraient, parce que c'était la première fois que leurs parents les quittaient. Les plus jeunes, comme nous, avaient trois ans. Et tous deux, nous sommes restés stupéfaits : les autres enfants parlaient une autre langue, une langue étrangère. Quand je suis rentré à la maison, mes parents m'ont dit que ces enfants et l'institutrice parlaient le français. C'était très curieux que l'on puisse parler une langue étrangère en France, qui pourtant était notre Pays. Je ne savais pas encore que la France n'était pas mon Pays. J'y étais né, mais j'ai appris très vite que la France n'était pas mon pays.
Et comment, ai-je appris que la France n'était pas mon pays, et pourtant alors que j'avais la nationalité française ? C'est simple : tous les enfants, et parfois aussi leurs parents, me le disaient. Certains me criaient : « Va dans ton pays ! » et d'autres précisaient : « Retourne en Palestine ! ». Moi, je ne savais pas où était la Palestine. C'était un coin en France ou un autre endroit de Paris ? Mes parents m'ont expliqué que c'était un pays lointain, où eux-mêmes n'étaient jamais allés, ni mes grands-parents, ni les grands- parents de mes grands-parents. Mais il paraît qu'il y a des milliers d'années, mes aïeux y vivaient et en étaient partis quand les Romains y étaient arrivés en conquérants. C'était très difficile à comprendre, mais grâce à ceux qui me demandaient fermement de retourner en Palestine, j'ai appris que le monde est rempli de différents pays. J'ai appris que nous étions en France, et que bien que Français moi-même, la France n'était pas mon pays. Ni d'ailleurs la Palestine qui était sous domination anglaise. Les Anglais, eux, très curieusement, n'avaient pas seulement l'Angleterre, pas seulement la Palestine, mais encore l'Inde, et de nombreux autres pays. La France, elle aussi, avait de nombreux pays, en Afrique du Nord, en Afrique noire, et ailleurs également. Je comprenais très mal ces choses compliquées. Mais alors pourquoi voulait-on que je retourne en Palestine d'où je n'étais jamais venu ? C'est parce que j'étais juif. Pourquoi étais-je juif ? Parce que mes parents étaient juifs, et les parents de mes parents, et les parents des parents de mes parents. Mais comment les autres enfants savaient-ils que j'étais juif, alors que je ne leur avais fait aucune confidence à ce sujet ? C'est parce que je ressemblais à un Juif, et qu'au surplus je n'avais pas un nom français. Jacques, ce n'est pas français ? Si, Jacques, c'est français, mais pas Stulmacher. Mais comment donc, alors, doit-on s'appeler pour ne pas être perçu comme Juif quand réellement on n'est pas Juif ? Ma mère me renseignait : les vrais Français s'appelaient « Doupone » ou « Dourane ». Comme je savais déjà parler le français, langue qui est pratiquement restée toujours une énigme pour ma mère, je me traduisais : « Dupond » ou « Durand ». Dès que j'ai su parler le français, ma mère tenait à me parler en français ou ce qu'elle croyait être le français, mais moi je répondais en yiddish. Elle s'en plaignait, me disant qu'elle ne pourrait jamais apprendre le français, si son propre fils ne voulait pas lui apprendre cette langue. Elle avait parfaitement raison : elle n'a jamais appris le français. Elle le parle, non seulement avec un fort accent yiddish, mais seulement en « petit français », comme on dit en « petit nègre ». Elle ne comprend pas souvent ce qui lui est dit en français, mais elle s'en venge bien puisque rarement elle n'est comprise des Français, lorsqu'elle pense parler le français.
Ma mère est venue de sa Pologne natale à l'âge de vingt et un ans. Je suis persuadé que lorsqu'elle mourra à 120 ans, elle n'aura toujours pas appris un français correct. Pourquoi 120 ans ? Parce que chez nous, les Juifs, nous nous souhaitons toujours de vivre jusqu'à 120 ans. Moïse, paraît-il, est arrivé jusqu’à cet âge, alors pourquoi pas les autres ? Il y a là une bizarrerie : si Moïse a atteint l'âge de 120 ans et si la traversée du désert a duré 40 ans, Moïse a-t-il donc entraîné les Juifs d'Egypte à l'âge de 80 ans ? Et s'il les a promenés dans le désert pendant une si incroyable durée, comment savait-il qu'il allait mourir si vieux ? Peut-être Moïse a-t-il voulu garder les Juifs jusqu'à l'extrême limite de ses propres forces, n'entendant pas lui-même aller en Palestine. Peut-être n'était-il pas lui-même sioniste. Mon père, qui n'était pas sioniste, disait qu'un sioniste est un Juif qui prend de l'argent chez un deuxième Juif pour permettre d’envoyer un troisième Juif en Palestine. Peut-être Moïse voulait-il seulement envoyer les autres Juifs en Palestine.
Mon père, lui, parle nettement mieux le français. Il a fait ses études d’ingénieur en Russie. Il aide même les autres Juifs à écrire des lettres en français, quand ces Juifs ont besoin d'écrire aux diverses administrations. Il est devenu une sorte d'écrivain public, totalement bénévole.
Comme il est un des rares Juifs à savoir prononcer les nasales : an, on, in, en, et il en est très fier, il en rajoute même, pour bien montrer qu'il parle bien le français. C'est ainsi qu'au lieu de dire : « ne me bourre pas le crâne », il dit : « ne me bourre pas le cran ». Il est aussi un des rares Juifs à savoir prononcer le u, car il a appris l'allemand dans lequel cette lettre ü existe, comme en français. Les autres Juifs prononcent i. Hurluberlu devient chez eux hirliberli et Lucien devient Licienne. Pustule devient pistil, ce qui, il faut bien l'avouer, est plus sympathique.
Quand j'ai un peu grandi, on ne m'envoyait plus seulement en Palestine, mais on me criait : « Sale Juif ! » ou « Sale Youtre ! » ou « Sale Youpin ! ». J'ai vite compris que youtre ou youpin, ça voulait dire Juif, mais en moins gentil. Mais ça ne m'étonnait pas trop, car j'avais rarement eu affaire à des non-Juifs gentils.
Je ne savais d'ailleurs pas comment répondre. Je ne pouvais traiter mes insulteurs de : « Sale Français ! », puisque j'étais moi-même français. Je ne pouvais pas les traiter de : « Sale Catholique ! », puisqu'ils étaient très nombreux à être catholiques et que, surtout, je ne voyais pas pourquoi il aurait fallu les traiter de cette manière. La plupart du temps, d'ailleurs, ils n'étaient pas seulement catholiques, mais aussi et surtout plus forts que moi. Souvent, ils ne se contentaient pas de me traiter de « Sale Juif ! », mais, en plus, ils me frappaient. Alors, entre nous, les petits Juifs, trop faibles pour pouvoir nous battre et même seulement pouvoir répondre aux injures raciales, et comme ces antisémites prétendaient, aussi, que nous mangions leur pain, nous nous chantions, de façon que personne d’autre que nous n’entende :

  « Les Youpins mangent du pain »,

«  Les Catholiques mangent des briques »
Nous n’étions pas particulièrement fiers de chantonner ce que nous savions être une bêtise, mais nous voulions quand même nous venger, réagir, et de plus, la plupart des antisémites se réclamaient de leur catholicisme.
Les moins excités des antisémites, quand ils voulaient bien condescendre à m'expliquer leurs injures, me disaient que j'avais tué Jésus. J'étais encore jeune, et je ne me rappelais pas avoir tué quelqu'un.
Je protestais de ma bonne foi.

« Peut-être ne l'as-tu pas tué, mais les autres Juifs l'ont tué. ». Je ne savais pas, d'ailleurs, qui était Jésus. Il m'était donc difficile de défendre les autres Juifs meurtriers, alors que j'ignorais jusqu'à l'identité de la victime.

JESUS

J'ai enfin appris qui était Jésus. Une jeune communiante catholique et sa famille, nos voisins nous ont invités à la fête qui a suivi cette communion. Elle m'a expliqué, puisque ayant suivi les cours religieux elle était forcément très experte en matière de religion catholique, que Jésus était « Dieu-Fètome ». Je comprenais à peu près ce que voulait dire Dieu, mais que voulait dire Fètome ? La jeune communiante, non plus, malgré sa toute récente science catholique, ne savait pas très bien ce que cela voulait dire. Elle se contentait de me répéter que Jésus était Dieu-Fètome. Elle ne comprenait même pas mon étonnement. Puisqu'elle avait appris cela au catéchisme, c'était donc bien la preuve que c'était vrai. C'était peut-être le nom de ce Dieu. Mais pourquoi alors l'appelait-on aussi Jésus ? Et pourquoi Jésus n'aurait-il pas un deuxième prénom ? Fètome était peut-être, non un prénom, mais le nom patronymique de Dieu. Et pourquoi Dieu n'aurait-il pas un prénom et un nom comme tout le monde ?
Comme le Pape vivait au Vatican et s'exprimait, paraît-il, en latin, j'ai pensé que le nom de Dieu était peut-être du latin. Ce n'était donc pas Fètome qu'il fallait écrire, mais Fetum, qui devait se lire comme album ou aluminium. Je l'ai demandé à ma communiante, mais elle ne connaissait pas l'orthographe exacte. D'ailleurs, elle ne comprenait même pas ma curiosité à ce sujet. La communion terminée, tout ce qui se rapportait à sa religion ne l'intéressait plus.
Ce n'est que plus tard que j'ai compris que Jésus, c'était « Dieu fait homme », mais jusqu'à cette compréhension tardive, j'ai vraiment cru que Fètome ou Fetum était le véritable nom de Dieu, du moins chez les catholiques. Je pense que ma communiante, que je ne vois plus, doit encore le penser…ou avoir déjà complètement oublié cet important problème.
Cette première communion de ma jolie voisine m'a beaucoup marqué. C'était pendant cette fête qui a suivi la cérémonie à l'église, que cette communiante et sa sœur nous ont entraînés, mon jeune frère et moi, dans leur chambre. Elles se sont déshabillées toutes nues, et nous ont montré à quoi ressemble le corps de femmes ou du moins de fillettes. Et tout cela pendant que mes parents et les parents des fillettes festoyaient dans la pièce d'à-côté.
J'ai trouvé que la 1ère communion catholique était une belle fête. Les catholiques ont vraiment de très belles fêtes et savent très bien les fêter.
MON PERE SAIT TOUT

Mon père est un véritable puits de science. Que ce soit en arithmétique, en géographie, en histoire, il sait tout.
J'ai neuf ans, et il m'a déjà appris toutes les possibilités des baignoires qui se remplissent et se vident, et du temps qu'elles mettent à se vider par le bas alors pourtant, on ne sait pourquoi, des robinets continuent à couler et s'obstinent, eux, à vouloir les remplir par le haut. J'ai déjà appris comment calculer l'heure d'arrivée d'un train qui roule à des vitesses différentes suivant les différentes parties de son parcours. Et mon père complique les choses avec des trains multiples qui parfois roulent dans le même sens, et parfois se croisent. Je sais par cœur, grâce à mon père, la liste de tous les lacs africains ou de toutes les chaînes de montagnes. Il pense, et je ne lui donne pas tort, que je suis intelligent, et il exige toujours plus de moi.
Mon père avait fait des études d'ingénieur en Russie, et son rêve le plus cher est que je devienne moi-même ingénieur. C'est le seul métier qui semble convenir à son fils aîné.
Mon père converse souvent avec moi, et tente de me transvaser toutes ses connaissances.
Ce jour-là, je me promène avec mon père sur le Boulevard Voltaire, près de chez nous. Ma mère et mon petit frère ne sont pas avec nous, ils sont allés rendre visite à ma tante.
Les promenades avec mon père ne sont jamais futiles. Ce jour-là, un dimanche, il fait beau. Il me parle d'abondance de la Révolution française. Il connaît bien cette Révolution française. Beaucoup mieux que moi, qui ne la connais pas du tout, car elle n'est pas encore au programme de ma classe. Pas plus, d'ailleurs, que les lacs africains, les chaînes de montagnes, les trains qui ne veulent pas rouler à des vitesses uniformes, les baignoires et les robinets. D'ailleurs, à ce moment, je n'ai encore jamais vu ni un lac, même non africain, ni une montagne et encore moins une chaîne de montagnes, ni même un train ou une baignoire. Je n'ai encore jamais quitté Paris, nous n'avons pas encore pris des vacances, il n’y a évidemment pas de baignoire chez moi, pas plus qu’une simple douche.

Nous ne nous lavons entièrement, qu'une fois par semaine, le dimanche matin, aux bains-douches municipaux, où nous prenons une douche.
Mon père est lyrique et enthousiaste. C'est la Révolution française qui a apporté la Liberté au monde entier. Elle a apporté les Droits de l'Homme et du Citoyen, et même l'égalité pour les Juifs. Il me vante les qualités de cœur et d'accueil des Français. L'hospitalité française est proverbiale. Je l'écoute, je bois ses paroles, je m'enthousiasme à mon tour, je vibre. Je suis heureux de vivre dans ce formidable pays.
Il m'approuve d'aimer ce magnifique pays. Lui-même, né en Lituanie, est allé vivre, encore très jeune, en Russie avec ses parents. Son père, mon grand-père paternel, a crée une usine de fabrication de gants. Lorsque la Révolution russe a éclaté, tous les Juifs ont soutenu cette Révolution par haine des tsars antisémites, qui fomentaient des pogroms. Mais des soldats de l'Armée rouge sont arrivés dans l'usine de mon grand-père. Ils ont trouvé très futile la fabrication de gants, alors que le cuir qui servait à ces gants était beaucoup plus utile pour fabriquer des bottes pour les soldats qui, parfois, allaient pieds nus. Mon grand-père et mon père, qui l'aidait dans la direction de l'usine, comprenaient fort bien la situation, puisque, eux-mêmes favorables à la Révolution, mais ils expliquèrent aux soldats que le cuir très fin des gants ne pouvait, en aucun cas, servir à fabriquer des bottes. Le cuir était différent, et les bottes, avec un tel cuir, se déchireraient au premier usage. Les soldats crurent à une mauvaise volonté de la part de mon grand-père et de son fils et crièrent au sabotage. Mon grand-père était trop vieux. Il ne pouvait fuir. Mais mon père fit rapidement ses valises et partit vers la Turquie et ensuite vers la France, qu'il admirait tellement.
« Tu comprends, me dit-il, la France de la Révolution française, c'est le pays de Victor Hugo et d'Emile Zola ! ». Mon père m'explique tout : qui est Victor Hugo, qui est Emile Zola.
En plein enthousiasme, deux hommes interrompent mon père. Ils disent simplement : « Police ! Vos papiers ! ». Mon père sort son portefeuille de la poche arrière de son pantalon. Les deux policiers en civil examinent longuement sa carte verte en accordéon, carte qu'on délivre aux étrangers. Ils lui rendent sa carte d'identité, et s'éloignent sans un mot. Je remarque toutefois qu'ils déambulent sans demander leurs papiers d'identité aux autres promeneurs du Boulevard Voltaire. Je le signale à mon père. Pourquoi donc les policiers ne demandent-ils pas leurs papiers aux autres passants, et seulement à mon père? "C'est parce qu'ils voient que nous sommes juifs".
Et peu après, toujours au cours de cette même promenade, trois autres policiers veulent voir, eux aussi, les papiers d'identité de mon père. Comme mon père porte la main à la poche arrière de son pantalon, un des policiers braque sur lui un pistolet. Mon père explique qu'il n'est pas armé et qu'il porte toujours ses papiers dans sa poche arrière, qui s’appelle, il est vrai, la poche-revolver. Le policier garde le pistolet braqué sur mon père jusqu'à ce que le portefeuille soit sorti, et le carte d'identité exhibée.
Après ce nouvel examen minutieux et attentif des papiers d'identité, mon père range ses papiers. Il sait qu'on ne demande leurs papiers qu'à ceux qui portent leur judéité sur le visage. Ces derniers policiers ont tutoyé mon père. Leur haine est inscrite sur leur visage.

Mon père est humilié, surtout devant son fils. Moi-même, j'ai honte. J'ai aussi honte pour mon père.
Les policiers s'en vont, et en matière d'excuse, disent : « Si tu n'es pas content, tu peux foutre le camp dans ton pays. Ici, tu manges le pain des Français ! ».
Mon père ne continue pas à me raconter la Révolution française. Il ne me raconte plus l'émancipation des Juifs en France. Nous rentrons à la maison. Je me demande, en marchant, si le lyrisme enthousiaste de mon père à l'égard de cette France généreuse, humanitaire, phare de l'Humanité, Patrie de Victor Hugo et d'Emile Zola, n'est pas un tant soit peu exagéré et si mon père ne s'est pas un peu trompé.
Mon père doit être plus fort en arithmétique et en géographie qu'en histoire. Mon père ne sait pas tout. Ce puits de science a des failles.
Je viens d'apprendre que les grandes personnes ne savent pas tout.

LE VIEUX KOGAN
Monsieur KOGAN vit au 15 Passage Alexandrine, tout près de chez nous. Il est très vieux. Il est toujours bien habillé. Il porte un costume sombre. Il a toujours une cravate. Il a de beaux cheveux blancs. Vraiment une belle chevelure.
Il vient souvent chez nous. Il est veuf depuis longtemps. Il a un fils qu'il ne voit pas souvent, qu'il ne voit pratiquement jamais.
Il considère un peu mon père comme son fils. Il l'aime beaucoup.
Mon père est toujours à la recherche d'un peu d'argent. Il est souvent au chômage, et n'arrive pas à boucler les fins de mois.
C'est pourquoi, il emprunte souvent un peu d'argent à Monsieur KOGAN. Mon père rend l'argent quand il le peut. Monsieur KOGAN ne refuse jamais le prêt sollicité. Il pousse même mon père à emprunter. Il nous aime tous et veut sincèrement nous aider.
De notre côté, nous l'aimons aussi beaucoup. Mon père, ayant laissé son père en Russie et ayant déjà perdu sa mère, considère Monsieur KOGAN un peu comme son père. Pour ma mère, c'est un peu pareil. Elle n'a plus de mère et son père est en Pologne. Celui-ci s’est remarié et a eu une fille.
Mes parents le considèrent donc le vieux KOGAN comme un père. Moi, je le prends pour mon grand-père, n'en ayant jamais connu aucun.
Monsieur KOGAN en a assez de vivre. Il se trouve trop vieux. Tous ses amis sont morts. Sa femme est morte. Il ne voit plus son fils. Il n'a plus que nous. Il se sent très seul.
Monsieur KOGAN nous dit souvent, tristement : « Dieu m'a oublié »
Dieu oublie souvent les malheureux. Il oublie les gens qui souffrent, qui pleurent, qui sont persécutés. Dieu m'a oublié, moi aussi, maintenant que je suis caché, au fond d'un trou, quelque part en France.
Tu avais tort, grand-père KOGAN, Dieu ne t'a nullement oublié. Le vieux KOGAN est mort, en 1940, à l'âge de 95 ans.
Quand il s'agit de faire mourir, Dieu, décidément, n'oublie jamais personne.
L'EXODE
Les Allemands, nous en étions sûrs, ne pourraient jamais franchir la ligne Maginot. Cette ligne Maginot, dont on parle souvent avec fierté, est une formidable ligne de défense, du côté des Vosges. Des tunnels ont été creusés le long de la frontière franco-allemande. De multiples canons pointés vers l'Allemagne nous donnent une sécurité absolue.
Mais les Allemands ne sont pas loyaux et ne jouent pas le jeu. Au lieu de se heurter à la ligne Maginot infranchissable, ils sont passés par la Belgique. La Belgique est pourtant neutre, et les Allemands n'ont pas le droit de passer par-là. Ils l'ont pourtant fait. Ce sont des tricheurs.
Donc, après avoir traversé la Belgique, les Allemands sont entrés en France. Comme les Français ne les attendaient pas par-là, les Allemands avancent très vite.
Tout le monde comprend bien que les Allemands entreront très bientôt à Paris.
Et les Parisiens fuient Paris. Ils se sont mis en route pour quitter Paris.
De longues files de gens se ruent hors de Paris, vers le sud ou le sud-ouest. Ils emploient les véhicules les plus divers, y entassant tout ce qu'ils peuvent emporter.
Mes parents sont très pauvres et n'ont même pas une bicyclette. Heureusement, mon oncle Maurice, le mari de la sœur de ma mère, a une vieille voiture décapotable, qui lui sert pour transporter du bois ou des meubles, car il est menuisier.
Il nous embarque tous. Nous sommes si nombreux et si serrés à l'intérieur de la voiture, qu'il n'y a plus de place pour mon père, qui reste à l'extérieur, debout sur le marche-pied, et s'accrochant au montant de la voiture, du côté chauffeur.
Quand il est trop fatigué, il s'assoit un peu sur l'aile avant.
Nous roulons très lentement, car les routes sont embouteillées. Il y a un encombrement de toutes sortes de véhicules, de voitures à bras poussées par des hommes marchant évidemment à pied, de vélos, de poussettes d'enfant. De nombreux piétons, portant seulement un ballot…
L'essence manque et les pompes à essence sont, soit fermées, soit manquent elles-mêmes d'essence. Lorsqu'une pompe est provisionnée en essence, une très longue queue se forme immédiatement.
Les hôtels sont pleins, et, de toutes façons, nous n'avons pas assez d'argent pour nous payer une chambre d'hôtel.
Nous couchons où nous pouvons : dans les hôpitaux qui sont ouverts à tous, les hospices, les églises, …
C'est ainsi qu'à Montrichard, non loin de Tours et Blois, nous trouvons asile dans un hôpital ou un hospice tenu par des nonnes. Ma tante, ma mère, Rachel, la sœur de mon oncle, et moi couchons dans une aile du bâtiment. Mon père, mon oncle, le mari de Rachel, mon cousin germain Marcel et mon frère, ces deux derniers âgés respectivement de 3ans1/2 et 4 ans, vont coucher dans une autre aile.
Ma tante, Rachel, ma mère et moi, alors âgé de moins de dix ans, sommes couchés sur des paillasses, sur le sol, dans une très grande salle. Cette salle est pleine de réfugiés qui, comme nous, ont demandé asile à cet hôpital.
Ma mère et moi, sommes couchés près d'une des fenêtres.
Dans la nuit, nous sommes réveillés en sursaut par les morceaux de vitres qui tombent sur nous. Chez nous, à la maison, nous avions suivi les instructions de la Défense passive, qui avait ordonné de coller du ruban de papier collant, en croix, en diagonale, de toutes les manières, sur toutes les vitres, pour éviter que les vitres cassées lors des bombardements ne puissent blesser les passants. Mais ici, il n'y a pas de papier collant, et tout nous tombe sur la figure. Nous comprenons vite qu'il s'agit d'un bombardement. Le bruit des bombes est assourdissant. La nuit est éclairée par les flammes de l'hôpital ou de l’hospice qui brûle.
Tout le monde s'est levé. Personne ne trouve le bouton électrique ou peut-être n'y a-t-il plus d'électricité, et nous restons dans le noir. Ma mère m'a saisi par la main et elle cherche désespérément l'escalier pour sortir. Nous finissons par le trouver. Dans l'escalier, c'est une cohue indescriptible. C'est la panique. Des gens tombent, poussés par d'autres. Toute la ruée se fait dans la plus grande obscurité. Nous avons enfin dévalé les marches et nous nous retrouvons dans la cour, illuminée par les flammes d'un gigantesque incendie. Tout brûle autour de nous. Dans la cour immense, c'est également la cohue.
Puis nous sommes dirigés vers une grotte qui sert d'abri. Il y a beaucoup de monde dans la grotte. Nous y retrouvons ma tante et Rachel, qui arrivent peu après. Mon père, mon oncle, le mari de Rachel et mon cousin ne sont pas là. Peut-être sont-ils cachés ailleurs.
Nous attendons dans cet abri jusqu'au matin, dans le noir, seulement éclairés par moments par des flammes extérieures. Personne ne peut dormir.
Les bombardements ayant cessé, on nous fait sortir. Des bâtiments brûlent encore. Près de la grotte, des dizaines de corps recouverts de draps sont alignés les uns à côté des autres. C'est la première fois que je vois des morts, bien que déjà recouverts.
Nous nous précipitons vers l'aile où couche le reste de la famille. Tous y sont encore. Ils ne se sont pas abrités. Chaque homme s'est couché, sur le sol, sur son enfant, l'enserrant le mieux possible, lui faisant un rempart dérisoire de son corps. Et c'est comme ça qu'ils ont passé la nuit.
Nous avons appris que la veille, des ministres avaient séjourné dans cet hospice. Les Allemands, informés ou plutôt mal informés, avaient donc bombardé cet hospice, alors que les personnalités politiques l'avaient déjà quitté.
Pendant cet exode, une autre alerte nous prévient qu'un bombardement va avoir lieu. Nous quittons tous le véhicule, et nous nous précipitons dans la forêt qui longe la route. Nous nous couchons sur le sol. Nous avons effectivement entendu les avions arriver. Mais ils sont passés au-dessus de nos têtes sans lâcher des bombes.
Notre but est d'arriver à Bordeaux. Mais finalement, en passant par Arès, en Gironde, sur le bassin d'Arcachon, nous nous arrêtons définitivement. D’ailleurs, nous n’avons plus d’essence. Cette essence est toujours un grand problème. Comme je l’ai déjà dit, il n’y en a nulle part, et quand, par miracle, nous en trouvons, il faut faire une longue queue pour pouvoir en acheter quelques litres.
C'est là que je mangé mes premières huîtres. Comme mes parents les ont entendus appeler « des huîtres », ils les appellent des « dix-huit », croyant que c'est leur véritable nom.
Je vais même à l'école de cette petite ville. Très peu de temps, car la France ayant été envahie par les Allemands, il ne sert plus à rien de rester à Arès. Nous retournons à Paris.
Arrivés à Paris, il y a également de nombreuses alertes. La sirène hurle très souvent le jour, mais surtout la nuit. Nous descendons, à chaque fois, dans un abri près de chez nous. Cette fois, c'est pour nous protéger d'éventuels bombardements anglais. Certaines nuits, il y a tellement d'alertes, que nous ne nous déshabillons même plus pour être prêts à descendre dans l'abri.
Plus tard, quand les persécutions antisémites commenceront, ma mère, parlant de ces alertes à la bombe, dira : « Je n'ai pas peur des bombardements. Ils frappent tout le monde. Les persécutions antisémites, elles, ne visent que les Juifs. ».
Ma mère avait raison : les bombes, elles, n’étaient pas antisémites. Elles ne faisaient pas de discrimination raciale.

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