Une étude de cas emblématique


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Annexes documentaires

Textes sur l’esclavage à Saint-Domingue



Edit royal sur la Police des Noirs ou Code Noir (1685)40

Article 1. - Voulons et entendons que l'édit du feu roi de glorieuse mémoire notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles. Ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biensl.

Article 2. - Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achèteront des nègres nouvellement arrivés d'en avertir les gouverneur et intendant desdites îles dans huitaine au plus tard, à peine d'amende arbitraire ; lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable.


Article 3. - Interdisons tout exercice public d'autre religion que de la catholique, apostolique et romaine; voulons que les contrevenants soient punis comme rebelles et désobéissants à nos commandements. Défendons toutes assemblées pour cet effet, lesquelles nous déclarons conventicules, illicites et séditieuses, sujettes à la même peine, qui aura lieu même contre les maîtres qui les permettront ou souffriront à l'égard de leurs esclaves.


Article 4. - Ne seront préposés aucuns commandeurs à la direction des nègres, qui ne fassent profession de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de confiscation desdits nègres contre les maîtres qui les auront préposés et de punition arbitraire contre les commandeurs qui auront accepté ladite direction.


Article 5. - Défendons à nos sujets de la religion prétendue réformée d'apporter aucun trouble ni empêchements à nos autres sujets, même à leurs esclaves, dans le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de punition exemplaire.

Article 6. - Enjoignons à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'observer les jours de dimanche et fêtes qui sont gardés par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur défendons de travailler, ni faire travailler leurs esclaves auxdits jours, depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit, à la culture de la terre, à la manufacture des sucres, et à tous autres ouvrages, à peine d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres, et de confiscation tant des sucres que desdits esclaves qui seront surpris par nos officiers dans leur travail.


Article 7. - Leur défendons pareillement de tenir le marché des nègres et de toutes autres marchandises lesdits jours sur pareille peine de confiscation des marchandises qui se trouveront alors au marché, et d'amende arbitraire contre les marchands.

Article 8. - Déclarons nos sujets, qui ne sont pas de la religion catholique, apostolique et romaine, incapables de contracter à l'avenir aucuns mariages valables. Déclarons bâtards les enfants qui naîtront de telles conjonctions, que nous voulons être tenues et réputées, tenons et réputons pour vrais concubinages.


Article 9. - Les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants de leurs concubinages avec leurs esclaves, ensemble les maîtres qui les auront soufferts, seront chacun condamné en une amende de deux mille livres de sucre. Et s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu lesdits enfants, voulons qu'outre l'amende, ils soient privés de l'esclave et des enfants, et qu'elle et eux soient confisqués au profit de l'hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois le présent article avoir lieu, lorsque l'homme libre qui n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes observées par l'Église sa dite esclave, qui sera affranchie par ce moyen, et les esclaves rendus libres et légitimes.


Article 10. - Lesdites solennités prescrites par l'ordonnance de Blois et par la déclaration du mois de novembre 1639, pour les mariages, seront observées tant à l'égard des personnes libres que des esclaves, sans néanmoins que le consentement du père et de la mère de l'esclave y soit nécessaire, mais celui du maître seulement.

Article 11. - Défendons très expressément aux curés de procéder aux mariages des esclaves, s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. Défendons aussi aux maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs esclaves pour les marier contre leur gré.


Article 12. - Les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents.


Article 13. - Voulons que si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle nonobstant la servitude de leur père ; et que si le père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement.


Article 14. - Les maîtres seront tenus de faire mettre en terre sainte dans les cimetières destinés à cet effet leurs esclaves baptisés ; et à l'égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés.


Article 15. - Défendons aux esclaves de porter aucune arme offensive, ni de gros bâtons, à peine de fouet et de confiscation des armes au profit de celui qui les en trouvera saisis; à l'exception seulement de ceux qui seront envoyés à la chasse par leurs maîtres, et qui seront porteurs de leurs billets ou marques connues.


Article 16. - Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s'attrouper le jour ou la nuit, sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l'un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle, qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lis41 ; et en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort, ce que nous laissons à l'arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus aux contrevenants, et de les arrêter et de les conduire en prison, bien qu'ils ne soient officiers et qu'il n'y ait contre eux aucun décret.


Article 17. - Les maîtres qui seront convaincus d'avoir permis ou toléré telles assemblées composées d'autres esclaves que de ceux qui leur appartiennent, seront condamnés en leurs propres et privés noms de réparer tout le dommage qui aura été fait à leurs voisins à l'occasion desdites assemblées, et en dix écus d'amende pour la première fois, et au double en cas de récidive. C'est-à-dire le marquage au fer rouge d'une fleur de lis sur l'épaule ou parfois sur le visage, châtiment alors fréquemment appliqué (de même que le fouet) en France pour des délits relativement mineurs.

Article 18. - Défendons aux esclaves de vendre des cannes de sucre pour quelque cause et occasion que ce soit, même avec la permission de leurs maîtres, à peine de fouet contre les esclaves, et de dix livres tournois contre leurs maîtres qui l'auront permis, et de pareille amende contre l'acheteur.


Article 19. - Leur défendons aussi d'exposer en vente au marché, ni de porter dans les maisons particulières pour vendre aucune sorte de denrées, même des fruits, légumes, bois à brûler, herbes pour la nourriture des bestiaux et leurs manufactures, sans permission expresse de leurs maîtres par un billet ou par des marques connues, à peine de revendication des choses ainsi vendues, sans restitution du prix par leurs maîtres, et de six livres tournois d'amende à leur profit contre les acheteurs.

Article 20. - Voulons à cet effet que deux personnes soient préposées par nos officiers dans chacun marché pour examiner les denrées et marchandises qui y seront apportées par les esclaves, ensemble les billets et marques de leurs maîtres, dont ils seront porteurs.

Article 21. - Permettons à tous nos sujets habitants de nos îles de se saisir de toutes les choses dont ils trouveront les esclaves chargés lorsqu'ils n'auront point de billets de leurs maîtres, ni de marques connues, pour être rendues incessamment à leurs maîtres, si les habitations sont voisines du lieu où les esclaves auront été surpris en délit ; sinon elles seront incessamment envoyées à l'hôpital pour y être en dépôt jusqu'à ce que les maîtres en aient été avertis.



Article 22. - Seront tenus les maîtres de faire fournir, par chacune semaine, à leurs esclaves âgés de dix ans et au-dessus pour leur nourriture, deux pots et demi, mesure du pays, de farine de manioc, ou trois cassaves42 pesant deux livres et demie chacun au moins, ou choses équivalentes, avec deux livres de bœuf salé ou trois livres de poisson ou autres choses à proportion ; et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus.
6. Galette à base de farine de manioc.

Article 23. - Leur défendons de donner aux esclaves de l'eau-de-vie de canne guildent pour tenir lieu de la subsistance mentionnée au précédent article.


Article 24. - Leur défendons pareillement de se décharger de la nourriture et subsistance de leurs esclaves, en leur permettant de travailler certain jour de la semaine pour leur compte particulier.


Article 25. - Seront tenus les maîtres de fournir à chacun esclave par chacun an deux habits de toile ou quatre aulnes43 de toile, au gré desdits maîtres.


Article 26. - Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et entretenus par leurs maîtres selon que nous l'avons ordonné par ces présentes pourront en donner l'avis à notre procureur général et mettre les mémoires entre ses mains, sur lesquels et même d'office, si les avis lui en viennent d'ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais, ce que nous voulons être observé pour les crimes et traitements barbares et inhumains des maîtres envers leurs esclaves. Mesure de longueur, variable comme toutes les unités de mesure de l'Ancien Régime, correspondant en moyenne à 1,20 m.

Article 27. - Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la maladie soit incurable ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres; et en cas qu'ils les eussent abandonnés, lesdits esclaves seront adjugés à l'hôpital ; auquel les maîtres seront condamnés de payer six sols par chacun jour pour la nourriture et entretien de chaque esclave.


Article 28. - Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur maître ; et tout ce qui leur vient par industrie ou par la libéralité d'autres personnes ou autrement à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leur maître, sans que les enfants des esclaves, leur père et mère, leurs parents et tous autres libres ou esclaves puissent rien prétendre par succession, disposition entre vifs ou à cause de mort. Lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu'ils auraient faites, comme étant faites par gens incapables de disposer et contracter de leur chef.


Article 29. -Voulons néanmoins que les maîtres soient tenus de ce que leurs esclaves auront fait par leur commandement, ensemble de ce qu'ils auront géré et négocié dans les boutiques, et pour l'espèce particulière de commerce à laquelle leurs maîtres les auront préposés ; et en cas que leurs maîtres n'aient donné aucun ordre et ne les aient point préposés, ils seront tenus seulement jusqu'à concurrence de ce qui aura tourné à leur profit; et si rien n'a tourné au profit des maîtres, le pécule desdits esclaves que leurs maîtres leur auront permis d'avoir en sera tenu, après que leurs maîtres en auront déduit par préférence ce qui pourra leur en être dû; sinon, que le pécule consistât en tout ou partie en marchandises dont les esclaves auraient permission de faire trafic à part, sur lesquelles leurs maîtres viendront seulement par contribution au sol la livre avec leurs autres créateurs.

Article 30. - Ne pourront les esclaves être pourvus d'offices ni de commissions ayant quelques fonctions publiques, ni être constitués agents par autres que leurs maîtres pour gérer ni administrer aucun négoce, ni être arbitres, experts ou témoins tant en matière civile que criminelle. Et en cas qu'ils soient ouïs en témoignage, leurs dépositions ne serviront que de mémoires pour aider les juges à s'éclaircir ailleurs, sans que l'on en puisse tirer aucune présomption, ni conjecture, ni adminicule de preuve.
Le sol (ou sou) valait un vingtième de livre : il est donc question d'une contribution de 5 %. Terme désignant un indice suffisant pour prouver la culpabilité.

Article 31. - Ne pourront aussi les esclaves être partie ni être en jugement ni en matière civile, tant en demandant qu'en défendant, ni être parties civiles en matière criminelle, sauf à leurs maîtres d'agir et de défendre en matière civile, et de poursuivre en matière criminelle la réparation des outrages et excès qui auront été commis contre leurs esclaves.


Article 32. - Pourront les esclaves être poursuivis criminellement sans qu'il soit besoin de rendre leur maître partie, sinon en cas de complicité; et seront lesdits esclaves jugés en première instance par les juges ordinaires et par appel au Conseil souverain sur la même instruction, avec les mêmes formalités que les personnes libres.


Article 33. - L'esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort.


Article 34. - Et quant aux excès et voies de fait qui seront commis par les esclaves contre les personnes libres, voulons qu'ils soient sévèrement punis, même de mort s'ilyéchet10.
10. Expression archaïque signifiant le cas échéant.

Article 35. - Les vols qualifiés, même ceux des chevaux, cavales, mulets, bœufs et vaches qui auront été faits par les esclaves, ou par les affranchis, seront punis de peines afflictives, même de mort si le cas le requiert.


Article 36. - Les vols de moutons, chèvres, cochons, volailles, cannes de sucre, pois, mil, manioc ou autres légumes faits par les esclaves, seront punis selon la qualité du vol, par les juges, qui pourront s'il y échet les condamner à être battus de verges par l'exécuteur de la haute justice, et marqués d'une fleur de lis.


Article 37. - Seront tenus les maîtres en cas de vol ou d'autre dommage causé par leurs esclaves, outre la peine corporelle des esclaves, de réparer le tort en leur nom, s'ils n'aiment pas mieux abandonner l'esclave à celui auquel le tort a été fait ; ce qu'ils seront tenus d'opter dans les trois jours, à compter du jour de la condamnation, autrement ils en seront déchus.


Article 38. - L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé 
et il sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort.

Article 39. - Les affranchis qui auront donné retraite dans leurs maisons aux esclaves fugitifs seront condamnés par corps envers leurs maîtres en l'amende de trois cents livres de sucre par chacun jour de rétention ; et les autres personnes libres qui leur auront donné pareille retraite, en dix livres tournois d'amende pour chaque jour de rétention.


Article 40. - L'esclave puni de mort sur la dénonciation de son maître, non complice du crime par lequel il aura été condamné, sera estimé avant l'exécution par deux principaux habitants de l'île qui seront nommés d'office par le juge ; et le prix de l'estimation sera payé au maître; et pour à quoi satisfaire, il sera imposé par l'intendant sur chacune tête des nègres payant droits la somme portée par l'estimation, laquelle sera régalée sur chacun desdits nègres, et levée par le fermier du Domaine royal d'Occident" pour éviter à frais.
11. Un intendant était le représentant du pouvoir royaU'équivalent d'un préfet actuel. Un fermier était un entrepreneur privé à qui l'État concédait le recouvrement des impôts contre le versement préalable d'une somme forfaitaire. Le Domaine royal d'Occident désigne les colonies françaises d'Amérique.

Article 41. - Défendons aux juges, à nos procureurs et aux greffiers de prendre aucune taxe dans les procès criminels contre les esclaves, à peine de concussion.


Article 42. - Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre, à peine de confiscation des esclaves et d'être procédé contre les maîtres extra-ordinairement.

Article 43. - Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs qui auront tué un esclave sous leur puissance ou sous leur direction, et de punir le meurtre selon l'atrocité des circonstances ; et en cas qu'il y ait lieu de l'absolution, permettons à nos officiers de renvoyer tant les maîtres que les commandeurs absous, sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous des lettres de grâce.

Article 44. - Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer en la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d'aînesse, ni être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager12, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort ou testamentaire. 


Article 45. - N'entendons toutefois priver nos sujets de la faculté de les stipuler propres à leurs personnes et aux leurs de leur côté et ligne, ainsi qu'il se pratique pour les sommes de deniers et autres choses mobiliaires.

Article 46. - Dans les saisies des esclaves seront observées les formalités prescrites par nos Ordonnances et les coutumes pour les saisies des choses mobiliaires. Voulons que les deniers en provenant soient distribués par ordre des saisies, ou, en cas de déconfiture13, au sol la livre, après que les dettes privilégiées auront été payées, et généralement que la condition des esclaves soit réglée en toutes affaires, comme celle des autres choses mobiliaires, aux exceptions suivantes.
12. Le préciput est le droit reconnu à un héritier de se réserver une partie de l'héritage, avant tout partage. Le douaire est le droit qu'exercé une épouse sur les biens de son mari décédé. Le retrait féodal est le droit que peut exercer un suzerain sur l'héritage de son vassal. Le retrait lignager est le droit que peut exercer sur un héritage l'ensemble des descendants d'un ancêtre commun ou lignage.
13. Synonyme, à l'époque, de faillite.

Article 47. - Ne pourront être saisis et vendus séparément le mari de la femme et leurs enfants impubères, s'ils sont tous sous la puissance du même maître; déclarons nulles les saisies et ventes séparées qui en seront faites, ce que nous voulons avoir lieu dans les aliénations volontaires, sur peine contre ceux qui feraient les aliénations d'être privés de celui ou de ceux qu'ils auront gardés, qui seront adjugés aux acquéreurs, sans qu'ils soient tenus de faire aucun supplément de prix.


Article 48. - Ne pourront aussi les esclaves travaillant actuellement dans les sucreries, indigoteries et habitations, âgés de quatorze ans et au-dessus jusqu'à soixante ans, être saisis pour dettes, sinon pour ce qui sera dû du prix de leur achat, ou que la sucrerie ou indigoterie14, ou habitation dans laquelle ils travaillent, soient saisies réellement; défendons, à peine de nullité, de procéder par saisie réelle et adjudication par décret sur les sucreries, indigoteries ni habitations, sans y comprendre les esclaves de l'âge susdit et y travaillant actuellement.

Article 49. - Les fermiers judiciaires des sucreries, indigoteries ou habitations saisies réellement conjointement avec les esclaves seront tenus de payer le prix entier de leur bail : sans qu'ils puissent compter parmi les fruits qu'ils percevront les enfants nés des esclaves pendant le bail.


Article 50. -Voulons, nonobstant toutes conventions contraires que nous déclarons nulles, que lesdits enfants appartiennent à la partie saisie, si les créanciers sont satisfaits d'ailleurs, ou à l'adjudicataire, s'il intervient un décret; et à cet effet mention sera faite, dans la dernière affiche avant l'interposition du décret, desdits enfants nés des esclaves depuis la saisie réelle ; que dans la même affiche il sera fait mention des esclaves décédés depuis la saisie réelle dans laquelle ils étaient compris.


Article 51. - Voulons, pour éviter aux frais et aux longueurs des procédures, que k distribution du prix entier de l'adjudication conjointe des fonds et des esclaves, et de ce qui proviendra du prix des baux judiciaires, soit faite entre les créanciers selon l'ordre de leurs privilèges et hypothèques, sans distinguer ce qui est pour le prix des fonds d'avec ce qui est pour le prix des esclaves.

Article 52. - Et néanmoins les droits féodaux et seigneuriaux ne seront payés qu'à proportion du prix des fonds.


Article 53. - Ne seront reçus les lignagiers et les seigneurs féodaux à retirer les fonds décrétés, s'ils ne retirent les esclaves vendus conjointement avec les fonds, ni les adjudicataires à retenir les esclaves sans les fonds.


Article 54. - Enjoignons aux gardiens nobles et bourgeois, usufruitiers amodiateurs15 et autres jouissants des fonds auxquels sont attachés des esclaves qui travaillent, de gouverner lesdits esclaves comme bons pères de famille sans qu'ils soient tenus après leur administration de rendre le prix de ceux qui seront décédés ou diminués par maladies, vieillesse ou autrement sans leur faute, et sans qu'ils puissent aussi retenir comme fruits à leurs profits les enfants nés des esclaves durant leur administration; lesquels nous voulons être conservés et rendus à ceux qui en seront les maîtres et propriétaires.



Article 55. - Les maîtres âgés de vingt ans pourront affranchir leurs esclaves par tous actes entre vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient tenus de rendre raison de leur affranchissement, ni qu'ils aient besoin d'avis de parents, encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans.
15. L'usufruitier s'est vu accorder la jouissance gratuite d'un bien jusqu'à sa mort. L'amodiateur est le locataire d'une terre ou d'une mine pour lesquelles soit il verse une somme d'argent, soit il fournit une prestation en nature.

Article 56. - Les esclaves qui auront été faits légataires universels par leurs maîtres, ou nommés exécuteurs de leurs testaments, ou tuteurs de leurs enfants, seront tenus et réputés, les tenons et réputons pour affranchis.


Article 57. - Déclarons leurs affranchissements faits dans nos îles leur tenir lieu de naissance dans nos îles, et les esclaves affranchis n'avoir besoin de nos lettres de naturalité pour jouir des avantages de nos sujets naturels dans notre royaume, terres et pays de notre obéissance, encore qu'ils soient nés dans les pays étrangers.


Article 58. - Commandons aux affranchis de porter un respect singulier à leurs anciens maîtres, à leurs veuves et à leurs enfants ; en sorte que l'injure qu'ils leur auront faite soit punie plus grièvement que si elle était faite à une autre personne. Les déclarons toutefois francs et quittes envers eux de toutes autres charges, services et droits utiles que leurs anciens maîtres voudraient prétendre, tant sur les personnes que sur leurs biens et successions en qualité de patrons.



Article 59. - Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets.


Article 60. - Déclarons les confiscations et les amendes, qui n'ont point de destination particulière par ces présentes, nous appartenir, pour être payées à ceux qui se sont préposés à la recette de nos revenus. Voulons néanmoins que distraction soit faite du tiers desdites confiscations et amendes au profit de l'hôpital établi dans l'île où elles auront été adjugées.

Si donnons en mandement à nos âmes et féaux les Gens tenant notre Conseil souverain établi à la Martinique, Gade-Loupe, Saint-Christophle, que ces présentes ils aient à faire lire, publier et enregistrer, et le contenu en elles garder et observer de point en point selon leur forme et teneur, sans contrevenir ni permettre qu'il y soit contrevenu en quelque sorte et manière que ce soit, nonobstant tous édits, déclarations, arrêts et usages, auxquels nous avons dérogé et dérogeons par cesdites présentes. Car tel est notre bon plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous y avons fait mettre notre scel. Donné à Versailles au mois de mars mil six cent quatre-vingt-cinq, et de notre règne le quarante deuxième. Signé Louis. Et plus bas, par le Roi, Colbert44. Visa, Le Tellier. Et scellé du grand sceau de cire verte, en lacs de soie verte et rouge.

Code Noir, 1685
Le pouvoir royal protège les esclaves contre les colons45

Sa Majesté étant informée qu’au préjudice de ses ordonnances et règlements, ses sujets des îles françaises de l’Amérique ne nourrissent point leurs nègres esclaves et, sous différents prétextes, leur font souffrir, de leur autorité privée, la question avec cruauté inconnue même parmi les nations les plus barbares ; en sorte que ces esclaves sont pour longtemps hors d’état de pouvoir rendre aucun service, qu’il y en a même qui restent estropiés ; et que ceux qui n’ont point encore subi de telles peines, intimidés par l’exemple, se portent à la désertion pour se soustraire à une telle inhumanité, ce qui cause un grand désordre dans lesdites îles, à quoi étant nécessaire de pourvoir remédier, Sa Majesté a ordonné et ordonne que les nègres seront nourris et entretenus conformément aux ordonnances et règlements qu’elle a rendu à ce sujet ; lesquels seront exécutés selon leur forme et teneur ; fait Sa Majesté expresses défenses à tous les sujets des îles françaises de l’Amérique, de quelque qualité et condition qu’ils soient, de donner à l’avenir à leurs esclaves, de leur autorité privée, la question, sous quelque prétexte que ce soit, à peine de 500 livres d’amende, applicable aux hôpitaux des lieux ; ordonne Sa Majesté que lorsque lesdits esclaves auront commis des crimes et délits, il sera procédé contre eux par les juges ordinaires, conformément aux ordonnances et règlements ; enjoint au sieur Phélypeaux, gouverneur et lieutenant général des dites îles, et au sieur de Vaucresson, intendant, de tenir la main à la présente ordonnance.

Ordonnance royale du 30 décembre 1712
Un frère-prêcheur missionnaire décrit la situation des esclaves dans les plantations

A l’égard de cette portion de l’humanité, qui n’est méprisable que parce qu’elle est faible, rien n’est plus affreux que sa situation. On voit la plupart des nègres languir dans une extrême indigence. Ils n’ont pour demeure que des retraites incommodes et malsaines ; quelques lambeaux de grosse toile servent plutôt à les défigurer qu’à les couvrir ; leurs aliments ne sont pas distingués de ceux qu’on donne aux animaux les plus immondes, encore n’en ont-ils presque jamais suivant leur appétit. Je n’exagère ici rien : je sais qu’il est des maîtres qui prennent un peu plus de soin de leurs nègres que de leurs bestiaux ; qui leur fournissent du biscuit, lorsque les vivres de terre manquent, et cinq ou six aunes de toile par an pour s’habiller ; qui n’exigent aucun travail les jours de fêtes et dans les heures destinées au repos. Voilà ce que font les meilleurs maîtres, encore le nombre en est-il malheureusement très petit ; on les regarde dans la Colonie comme des insensés, qui gâtent leurs esclaves par trop de bonté. La plupart des habitants, et surtout dans les petits quartiers, ne donnent à ces infortunés qu’un terrain inculte, pour y planter leurs vivres. Ils ne peuvent y travailler que le dimanche et les jours de fêtes, qui ne sont pas employés au profit du maître, ou durant les deux heures de relâche qu’on leur accorde chaque jour ; aussi cette grâce, qu’on leur fait tant valoir, leur est souvent plus onéreuse qu’avantageuse.

La fin du jour annonce aux bêtes de somme le terme de leurs travaux journaliers ; l’Africain, plus infortuné, est averti seulement par là que les siens vont changer d’objets, et qu’on va les appliquer à des ouvrages minutieux qui vont lasser sa patience, après que ceux du jour ont épuisé ses forces ; on prolonge quelquefois ses veilles jusqu’à dix heures du soir. Faut-il après cela s’étonner, si ces malheureuses victimes de la cupidité européenne succombent sous le poids de l’indigence et de la fatigue ?

P. Nicolson, Essai sur l’Histoire naturelle de l’île de Saint-Domingue, 1776
Le préjugé de couleur : la couleur justifie l’esclavage

Chez tous les peuples qui ont eu des esclaves, les fils ou les petits fils des affranchis étaient réputés ingénus ; mais à Saint-Domingue, l’intérêt et la sûreté veulent que nous accablions la race des noirs d’un si grand mépris, que quiconque en descend soit couvert d’une tâche ineffaçable. Les mulâtres, quarterons ou métis, sont respectueux et soumis envers les Blancs. S’ils osaient frapper un Blanc, même quand ils en sont frappés, ils seraient punis avec rigueur ; telle est la force du préjugé contre eux, que leur mort en ce cas, ne paraîtrait pas un trop grand supplice : cette sévérité sera peut-être trouvée injuste, mais elle est nécessaire. Jusqu’à ces dernières années, un Blanc qui se croyait offensé par un mulâtre le maltraitait et le battait impunément. La supériorité des Blancs exige que le mulâtre qui leur manque soit puni sur le champ, et il y a une sorte d’humanité à permettre qu’ils puissent l’humilier par un châtiment prompt et proportionné à l’insulte. Un Blanc qui épouse une mulâtresse descend du rang des Blancs et devient l’égal des affranchis ; ceux-ci le regardent comme même leur inférieur : en effet cet homme est méprisable. Celui qui est assez lâche pour se manquer à lui-même, est encore plus capable de manquer aux lois de la société ; et l’on a raison, non seulement de le mépriser, mais encore de soupçonner la probité de ceux qui par intérêt ou par oubli, descendent jusqu’à se mésallier. On fait plusieurs objections contre l’affranchissement naturel des mulâtres, entre autres, que si les mulâtres étaient libres dès leur naissance, on perdrait, en les voyant, l’idée de l’esclavage, ils formeraient une race libre à l’égal des ingénus, le mépris que les Blancs ont pour la race des esclaves serait diminué. Les laisser dans l’esclavage, c’est affaiblir dans l’esprit des nègres le respect qu’il faut inspirer pour les Blancs : tout ce qui procède des Blancs doit leur paraître sacré.

Hilliard d’Auberteuil, Considérations sur l’état présent de la colonie française de Saint-Domingue, 1776-1777.
Mémoire remis au roi Louis XVI46

Il se fait une consommation de Nègres à Saint-Domingue effroyable, en comparaison de ce que la mortalité devrait en enlever si les propriétaires traitaient les esclaves avec la bonté et l’humanité qu’ils devraient avoir en ne consultant même que leur intérêt. […]

La première attention, et sans contredit la plus essentielle, est de donner aux nègres une nourriture assez substantielle pour les mettre en état de soutenir un travail proportionné à leurs forces. Pour peu qu’on ait d’expérience on doit savoir que des végétaux sans addition de substances animales ne peuvent suffisamment nourrir des hommes sujets à un travail assidu. Saint-Domingue ne fournit aucun moyen de donner aux nègres d’autre nourriture que des végétaux47 et encore on ne peut pas se flatter d’en avoir toujours en suffisante quantité sans le secours des étrangers.

Le commerce de France ne peut fournir aux colonies ni viande ni poissons salés en suffisante quantité pour alimenter la dixième partie des esclaves qu’elles ont, ils les vendent à un prix qui ne permet pas aux habitants d’en donner à leurs nègres. Faut-il laisser mourir des malheureux parce qu’une nourriture insuffisante prolonge leur languissante vie pendant laquelle ils ne rendent aucun service et ne sont par conséquent qu’une charge à leurs maîtres. […]

Il n’y a point à balancer, il faut permettre aux Américains de porter des viandes salées ; des poissons salés, des graines de toutes espèces et même des farines en ces temps disetteux. […]

Les habitants se ruinent à acheter des nègres fort chers qu’il ne peuvent conserver faute de nourriture, ils demandent les moyens de les faire vivre, doit-on accueillir leur demande ?

Cela ne doit pas être mis en question quand bien même on ne leur supposerait pas d’autres vues que celles de leur intérêt qui heureusement est parfaitement d’accord avec l’humanité.

Décembre 1784
Indignation d’un voyageur suisse

Ils étaient au nombre de cent, hommes ou femmes de différents âges, tous occupés à creuser des fosses dans une pièce de cannes, la plupart nus ou couverts de haillons. Le soleil dardait à plomb sur leurs têtes ; la sueur coulait de toutes les parties de leur corps ; leurs membres appesantis par la chaleur, fatigués du poids de leur pioche et par la résistance d’une terre grasse, durcie au point de faire rompre les outils, faisaient cependant les plus grands efforts pour vaincre tous les obstacles. Un morne silence régnait parmi eux ; la douleur était peinte sur toutes les physionomies. Mais l’heure du repos n’était pas venue. L’œil impitoyable du gérant observait l’atelier, et plusieurs commandeurs armés de longs fouets, dispersés parmi les travailleurs, frappaient durement de temps à autre ceux même qui, par lassitude, semblaient forcés à se ralentir, nègres ou négresses, jeunes ou vieux, tous indistinctement. […]

L'Européen qui quitte depuis peu les riantes cultures du Pays-de-Vaud pourrait-il voir celles de Saint-Domingue sans indignation : l'avilissement des hommes qu'on y emploie, leurs souffrances, leur extrême misère, et les chaînes énormes qu'ils traînent après eux pour des fautes légères, comme si leurs travaux journaliers n'étaient pas assez accablants ; ces colliers de fer hérissés de longues branches que l'on attache à des maîtresses soupçonnées de s'être fait avorter, et qu'elles ne quittent ni le jour ni la nuit, jusqu'à ce qu'elles aient donné un enfant à leur maître, comme si ce n'était pas le maître qu'il faudrait punir lorsque les esclaves craignent de perpétuer leur espèce ? […]

Il n’y a pas d’animaux domestiques dont on exige autant de travail et dont on ait si peu de soin. […]

Le propriétaire calcule la perte de temps de la mère pendant la grossesse et pendant qu’elle nourrit, laquelle estimée en argent surpasse déjà la valeur de l’enfant ; il calcule encore les risques de le perdre, sa nourriture et son entretien jusqu’à l’âge où il peut être utile. Souvent une répugnance politique ajoute encore à celle de l’intérêt. L’on craint que l’esclave ne prétende, par l’état de mariage, s’assimiler aux Blancs, dont il doit respecter tous les usages sans jamais oser les imiter.

Girod de Chantrans, Voyage d’un Suisse dans différentes colonies d’Amérique, 1785
Justice et injustice des maîtres

Il ne paraît pas que dans aucun temps la justice ait réprimé l’inhumanité des maîtres, et cette fausse politique qui portait à punir sévèrement les Noirs, et à tout pardonner aux Blancs n’a pas produit l’effet que l’on en attendit. Les esclaves ont continué dans leur insubordination et les maîtres dans leur cruauté. Cet état violent a subsisté assez longtemps et a fini par un éclat qui devait en être la suite naturelle.

Le sieur Le Jeune qu’on nous présente comme un homme faible et cruel suivit les anciens principes qui plusieurs années auparavant avaient donné lieu à l’assassinat de son cousin à la suite d’une révolte de Nègres. La mortalité se déclara parmi ses nègres, il en perdit 47 en deux ans ; il attribue ces pertes au poison. Les rapports des médecins tendent à détruire la persuasion où il était à cet égard. […]

Les soupçons du sieur Le Jeune tombèrent sur deux Négresses. Le 7 mars dernier il leur administra lui-même le supplice de la question et ces malheureuse qui ne purent y résister avouèrent dans les tourments dont leur mort a été la suite, des crimes dont tout semble annoncer qu’elles n’en sont point coupables. Il est prouvé qu’il leur fit rôtir inhumainement les jambes et les cuisses, et qu’elles en sont mortes peu de jours après. […]

Combien de maux secrets l’œil des tribunaux ne peut pénétrer ? Combien de barbaries que les habitants s’attachent comme de concert à cacher à l’administration dont la vigilance sur ce point leur est odieuse ? Depuis cent ans ces cruautés s’exercent impunément, elles se commettent à la face des esclaves parce que l’on sait que leurs témoignages seront rejetés.

Barbé de Marbois, gouverneur de Saint-Domingue48, 29 août 1788
Le préjugé de couleur : la macule servile perdure sur les libres

La qualification injurieuse de sang mêlé est le mot de ralliement de ces hommes qui se partagent tous les emplois de l’île, toutes les grâces du gouvernement ; persuadés qu’ils forment une espèce supérieure, Créole & Européens, ils ne daignent pas même admettre les gens de couleur, bien élevés, propriétaires, riches, aussi blancs qu’eux, dans leurs milices pacifiques. Le moindre soupçon de sang mêlé est signe d’exclusion. Des calomniateurs à gage, des généalogistes mal-intentionnés passent leur temps à faire d’odieuses recherches pour nuire à des citoyens innocents. […] Les Blancs, avec ce fantôme de sang mêlé, ont fondé, sous le tropique,, une aristocratie aussi dangereuse, & bien moins spécieuse que celle d’Europe : en Europe, c’est la noblesse du nom ; en Amérique, c’est celle de la peau. […]

Mais ce caractère de la couleur s’efface à la longue ; il n’importe : on recherche avec une malignité barbare, les traces du sang que des hommes honnêtes ont reçu de leurs ancêtres Européens, unis avec des esclaves d’Afrique. Leur épiderme a beau effacer par sa blancheur, le teint olivâtre de beaucoup de créoles & de Blancs nouvellement arrivés aux îles, on leur reproche inhumainement le mélange de leur sang ; on ne leur tient aucun compte des générations qui les rapprochent de plus en plus des Européens auxquels ils doivent leurs origines.

Abbé de Cournand, Requête présentée à nos seigneurs de l’Assemblée Nationale, en faveur des gens de couleur de l’île de Saint-Domingue, octobre 1789.
Plantation de café dans les mornes (montagnes)

Les gorges profondes et reculées des montagnes renferment des habitations éloignées de toute communication et des grandes routes. C’est là que la cruelle insouciance et l’avarice sordide se cachent loin de tous les yeux ; c’est là qu’au sein d’une favorable obscurité tout sentiment, tout autre soin est étouffé par le désir pressant de s’enrichir. Des milliers de malheureux, devenus véritablement stupides et abrutis à force misère y végètent presque nus, et y grelottent de froid. Leurs cases, si saines, si commodes dans les plaines, ici humides et construites à hâte, ne peuvent les défendre contre une fraîcheur pénétrante, et l’esclave est forcé de s’étendre, pour se livrer au sommeil, contre un brasier allumé qui achève, avec le temps, d’altérer sa santé et de ruiner le peu de forces qui lui restent. Heureux encore quand il peut se procurer une mauvaise planche qui le sépare de la terre humide et un haillon pour le couvrir ! S’il est malade… le malheureux est enfermé dans un mauvais bâtiment ou une hutte décorée du nom pompeux d’hôpital, dont l’entrée ne lui accordée que de mauvaise grâce, et après avoir subi un examen sévère pour s’assurer si son mal n’est pas la paresse… il y est ordinairement abandonné, ainsi que ses compagnons, aux soins d’une vieille négresse valétudinaire, souvent incapable de se soigner elle-même, et qu’on a chargé de cet emploi qu’après avoir été jugée inutile à tout autre genre d’occupation : c’est ce qu’on appelle une hospitalière. Quelquefois il y sont visités une ou deux fois par semaine, par un homme qui ne prend rien moins que le titre de docteur, et qui souvent fait nombre d’une multitude de gens de cette espèce dont les mornes principalement fourmillent, et qui n’ont adopté cet état que faute d’un meilleur expédient pour pouvoir exister. Ils ont au moins l’adresse de caresser les préjugés régnants, les idées générales ; tuent-ils un malade ? il est mort de poison, ou d’un maléfice secret ; si le malade a le bonheur de résister aux remèdes et de revenir à la santé, on attend rarement son parfait rétablissement pour le pousser au travail, s’il y retourne de lui-même, préférant d’y succomber que de rester dans ce lieu de douleur.

Selon un ancien usage, deux heures de chaque journée, outre les dimanche et les fêtes (dont on fait circonscrire le nombre le plus qu’on a pu), appartiennent aux esclaves, qui les emploient à travailler à leurs propres jardins, ou à tout autre genre d’utilité qui leur est particulière. Dans les plaines, ces deux heures se donnent à midi ; dans les mornes, quelques raisons ont engagé à les donner de préférence à la fin du jour. Cet usage s’y est généralement établi, et serait très avantageux aux nègres si, pendant des mois entiers d’été, des orages journaliers ne tombaient régulièrement chaque soir, pendant les deux heures du nègre, qui ne peut en profiter au milieu des flots de pluie, ou à cause de l’humidité qu’ils ont occasionnée, et qui rend tout travail impraticable. C’est ainsi qu’un atelier est dupe d’un arrangement fait de son consentement, et que des hommes qui savent mieux calculer leur ont fait entrevoir comme étant entièrement à leur avantage. Mais cette ruse ne donne pas lieu à la seule perte de temps qu’il éprouvent ; un commandeur nègre, accoutumé à voir journellement le lever et le coucher du soleil, sait, à une seconde près, lorsqu’il est temps de quitter le travail ; mais certains maîtres, ou leurs représentants, se sont arrogés le droit de donner chaque jour le signal de retraite ; ils consultent leurs montres, qui ne manquent jamais de retarder. L’éloignement est considérable pour aller aux jardins ou places à nègres, et souvent le soleil est près de se coucher avant que l’esclave fatigué d’un travail qui a duré tout le jour, ait donné le premier coup de houe pour sa propre utilité. Il faut ensuite, qu’avant de se retirer, il aille chercher des vivres pour sa famille et pour lui-même : il arrive à sa case au milieu des ombres de la nuit ; un repas frugal n’exige pas beaucoup de temps pour ses apprêts, il faut du moins celui qui est nécessaire pour le faire cuire. A peine quelques heures lui restent pour se livrer au sommeil, le besoin le plus impérieux de tous pour lui. A trois ou quatre heures du matin, la cloche ou le fouet bruyant du commandeur l’avertit qu’il est temps de préparer son déjeuner, pour aller au travail à la petite pointe du jour.

Vient ensuite le temps de la récolte, qui dure ordinairement depuis la fin d’août jusqu’en février ou mars suivant, quelquefois plus longtemps selon l’exposition. Pendant deux ou trois mois, la récolte devient extrêmement pressante, parce qu’alors la plus grande partie du grain mûrit à la fois. Alors plus de deux heures, plus de repos à espérer pour l’esclave. L’aurore voir commencer journellement des travaux que le soleil couche termine à peine. La quantité de café qu’il doit recueillir lui est rigoureusement assignée : il lui faut une dextérité incroyable, il ne doit se laisser distraire un instant, s’il veut éviter la punition de sa négligence. Il faut porter aux établissements un fardeau écrasant ; il faut faire la veillée pour grager les cerises ou pour vider les bassins à laver, etc. ; le premier de ces deux ouvrages est fatiguant au delà de ce qu’il est possible d’exprimer. Enfin c’est une chaîne continuelle de travaux pénibles, qui laissent à l’esclave à peine le temps de manger et de dormir quelques instants, pour reposer ses membres fatigués, et recommencer le lendemain…

Les abus inséparables d’un esclavage, que des hommes avides se sont arrogés le droit arbitraire d’aggraver à leur gré, se font remarquer dans les mornes plus qu’ailleurs : mais je ne cesserai le répéter, pour la consolation de l’humanité, des exceptions nombreuses existent ici comme partout.

Barbé-Marbois, Histoire des désastres de Saint-Domingue, 179549
L’enfer de l’esclavage

Les claquements de fouet, les cris étouffés, les gémissements sourds des nègres qui ne voient naître le jour que pour le maudire, qui ne sont rappelés au sentiment de leur existence que par des sensations douloureuses, voilà ce qui remplace le chant du coq matinal. C’est aux accords de cette mélodie infernale que je fus tiré de mon premier sommeil à Saint-Domingue. Je tressautai… je crus me réveiller au fond du Tartare, entre Ixion et Prométhée, et j’étais chez des chrétiens.

Baron de Wimpffen, Voyage à Saint-Domingue pendant les années 1788, 1789, 1790, Paris, 1797
Le travail ne s’arrête jamais

Les esclaves travaillaient depuis cinq heures du matin jusqu’à la nuit. Dans la fabrication du sucre, ils passaient aussi la nuit et ne murmuraient jamais, quoiqu’ils vissent le fouet prêt à les frapper s’ils restaient un seul instant dans l’inaction ou s’ils témoignaient le désir de se reposer. A midi, heure de leur repas qui consistait en quelques patates que leurs femmes leur préparaient, ils couraient à leurs petits jardins, y travaillaient avec ardeur, jusqu’à ce qu’ils retournassent aux travaux de l’habitation. Et lorsque le clair de lune leur permettait de cultiver leurs propriétés, ils ne les négligeaient point.

Colonel Malenfant, Des colonies et particulièrement celle de Saint-Domingue, Paris, 1814.

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