Une étude de cas emblématique


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B De la faillite à l’occupation des Etats-Unis (1859-1934)



L’empereur Soulouque, dernier des vétérans de la guerre d’indépendance, est renversé en 1859. La période qui suit se marque par l’accélération des processus déjà à l’œuvre dans la première moitié du XIXème siècle et la mise sous tutelle progressive du pays, qui perd d’abord son indépendance économique, puis en 1915 son indépendance politique. Comme lors de la période coloniale française, l’occupation par les Etats-Unis apporte une modernisation certaine de l’économie, des institutions, des infrastructures. Mais comme lors de la période coloniale, cette modernisation se fait au seul profit de la puissance occupante au comportement prédateur des richesses du pays au détriment de la population qui l’habite et qui les produit.

1 La faillite et la mise en coupe réglée (1859-1915).



Le dernier tiers du XIXème siècle et le début du XXème siècle, de la chute de l’Empereur Faustin Soulouque à l’intervention des Etats-Unis, est une période de mutations économiques et politiques. Elles accélèrent les tendances déjà à l’œuvre en Haïti, et font basculer le destin politique de l’île : en 1915, cette ancienne colonie, fière de ses exploits lors de sa Révolution, se retrouve occupée par les Etats-Unis après avoir perdu depuis longtemps son indépendance économique et financière et avoir été mise en coupe réglée par le capitalisme européen et états-unien.

C’est l’époque de la deuxième révolution industrielle, de la mondialisation des échanges, de l’intensification des migrations des populations venues d’Europe vers les pays neufs, l’Amérique essentiellement, et du triomphe des empires coloniaux. De toutes ces mutations, Haïti ne prendra que les effets négatifs. Elle reste à l’écart des migrations européennes, le blan, l’étranger, n’est pas le bienvenu sur la terre des esclaves : or cet apport de sang neuf a beaucoup fait pour dynamiser les anciennes sociétés coloniales, en les faisant basculer dans le monde du salariat et de l’urbanisation. Les seuls immigrés que connaît Haïti sont des commerçants syro-libanais s’établissant dans le commerce de détail et des commerçants européens. Les Allemands sont les mieux représentés, ayant la main mise sur le commerce de gros à l’import comme à l’export, et jouant par ailleurs le rôle de banquiers, en particulier pour financer les coups d’Etat successifs que connaît le pays. De la deuxième révolution industrielle et de la mondialisation, Haïti ne connaît que le resserrement de l’étreinte des économies des pays industrialisés, que ce soit pour l’exploitation de ses ressources ou pour la mise sous tutelle de ses finances. N’entretenant que de simples rapports commerciaux avec les grands pays capitalistes, il ne profite pas des grandes innovations technologiques de la Révolution industrielle, contrairement à Cuba ou à la Dominicanie16 qui modernisent leur industrie du sucre grâce à l’utilisation de la machine à vapeur. Le développement du capitalisme et des échanges au tournant du siècle intègre les îles et les espaces tropicaux à un système planétaire d’échanges. Haïti ne fait pas exception, mais il se comporte encore une fois comme un pays à part : il reçoit peu d’immigrants, et reste exportateur net de capitaux à cause du service de la dette. Haïti s’est dégagé prématurément de la colonisation : c’était pour mieux connaître prématurément le néo-colonialisme ! Le remboursement de la dette à partir de 1825 met le pays sous la dépendance néo-coloniale de la France. A la fin du XIXème siècle, le centre de gravité financier, commercial et politique de la mer des Caraïbes bascule des anciennes métropoles européennes vers les Etats-Unis17. Haïti passe alors du giron des puissances européennes à celui de la nouvelle puissance américaine. Celle-ci, suivant ainsi la déclaration Monroe, allie diplomatie du dollar et politique du Big Stick. En Haïti comme ailleurs, la fin de l’indépendance financière au profit des investisseurs américains n’a été que le prélude à sa mise sous tutelle politique. Comme lors des processus de colonisation de cette période de l’histoire, la question de la dette est centrale et l’état de dépendance des Etats enfle avec celle-ci. Les créanciers accentuent leur mainmise sur l’Etat et le pays, tandis que les dirigeants, en partie manipulés par ceux-ci, et ayant bien peu de sentiment du bien public, dilapident le patrimoine national au profit de sociétés étrangères : c’est ce phénomène qui se déroule en Haïti jusqu’en 1915 et finit avec l’occupation par les Etats-Unis.

La dette de 150 millions de francs-or due à la France en 1825 a été réévaluée à 90 millions en 1838. Le remboursement s’effectue grâce aux recettes des exportations, principalement le café. Haïti est endetté auprès de banques françaises et 80 % de ses exportations vont vers son ancienne métropole. Or c’est au Havre que se décident les cours du café et non à Port-au-Prince. Le créancier étant le principal débouché, les recettes des exportations restent en France au titre du remboursement. Haïti exporte donc des capitaux à fonds perdus. Or les prix de ce produit ne cessent de baisser tout au long du siècle, obligeant le pays, c’est-à-dire ses masses paysannes, à produire de plus en plus pour une couverture des remboursements de plus en plus faible. Nous avons vu aussi que les mutations des structures agraires ont entraîné une baisse de la productivité. En conséquence, le remboursement de la dette devient de plus en plus difficile alors que l’Etat a aussi besoin de capitaux pour ses dépenses courantes et pour ses investissements (chemin de fer, routes…). Dès les années 1870, il fait appel à nouveau à l’emprunt mais dans des conditions catastrophiques et à des taux usuraires. Il faut rajouter les intermédiaires corrompus, les pratiques cavalières des établissements financiers et la faible probité des hommes politiques qui confondent fonds publics et portefeuille personnel. Les emprunts suivants, 37 millions en 1896, 64 millions en 1916, ont des taux d’intérêts entre 15 et 30 % annuels ! Le service de la dette draine 40 % des recettes publiques. En 1880, pour contrôler la dette, la Banque Nationale d’Haïti est fondée. Elle est à capitaux français et son siège est à Paris. Elle émet la monnaie, contrôle les finances de l’Etat et, possédant la nationalité haïtienne, elle peut détenir des biens fonciers et contourner ainsi l’interdiction dessalienne faite aux blan en 1805. Accusée d’agiotages, elle est dissoute en 1910 et remplacée par la Banque Nationale de la République d’Haïti à capitaux français, allemands et états-uniens, sur le même principe. Les Etats-Unis en prennent rapidement le contrôle et le siège est transféré à New-York.

Ne pouvant rembourser grâce à ses exportations traditionnelles de cultures tropicales, le pays voit l’extension de l’économie de traite et la mise sous tutelle de son patrimoine naturel et foncier. C’est ainsi que le premier produit d’exportation devient le bois, exploité par des compagnies étrangères sans souci de reboisement. Les premiers badlands apparaissent sur le plateau central dès la fin du siècle. C’est une exploitation à fonds perdus sur le patrimoine naturel. Les Etats-Unis investissent alors dans une politique de grands travaux mais à leur propre profit : prospection minière, construction d’une ligne de chemin de fer, pour l’exploitation du bois puis le développement des plantations de bananeraies le long de cette voie, sur des terres achetées à des prix ridicules. Cependant, spécificité haïtienne, l’opiniâtreté paysanne et la forte densité rurale sont un frein à ce genre de pratiques : une bonne part des terres appartenant à l’Etat subissent une occupation de fait parfois depuis plusieurs générations, et les cessions qu’il en fait à des promoteurs étrangers se passent rarement de façon pacifique. Les paysans défendent les terres qu’ils occupent illégalement avec machette et fusil. Parallèlement, la pression démographique rurale très forte engendre un exode rural vers les villes et vers les grandes plantations de Cuba et de la Dominicanie. Il est clair que pour le capitalisme qui investit aux Caraïbes, Haïti est devenu d’abord un réservoir de main-d’œuvre à bon marché, saisonnière et qu’il est possible de renvoyer à tout moment.

Le rythme des émeutes rurales ou urbaines ne cesse d’augmenter tout au long de la période. Le pays acquiert sur la scène internationale une réputation calamiteuse de pays pauvre, instable et dangereux. Les victimes de ces émeutes sont d’abord les négociants-consignataires étrangers qui ne manquent pas de se plaindre à leurs services consulaires. Leurs Etats se livrent alors à des extorsions de fonds, voire des rançonnements contre l’Etat haïtien sous couvert de remboursement des dommages causés aux étrangers sur son sol, en bref à une politique de la canonnière ou de la prise d’otage à fin de réparations, bien entendu disproportionnées18. L’Etat haïtien a dû ainsi rembourser 60 millions de francs sur la période à titre de dédommagements. L’incendie, les émeutes populaires et les insurrections sont en fait très lucratifs pour ces étrangers et c’est pourquoi certains d’entre eux les financent19. Au tournant du siècle, la situation politique et sociale devient intenable. Depuis l’indépendance, le pays n’a jamais connu d’Etat de droit. Les successions à la présidence passent par des guerres civiles ou des coups d’Etat et l’on quitte le pouvoir assassiné ou en exil. De 1804 à 1915 le pays a connu vingt-sept chefs d’Etat et deux empereurs, et quatre présidents de 1913 à 1915. Tous sont des généraux et deux seulement sont originaires de Port-au-Prince : régionalisme et militarisme augmentent l’intensité et l’âpreté des luttes politiques dans le pays, créant une situation d’instabilité permanente où les généraux, s’appuyant sur les forces armées de leur province, prennent le pouvoir par les armes et le conservent par la violence. En 1911 éclate la deuxième révolte des Cacos, ces paysans du Nord, sans terre ou spoliés, mêlés de bandits qui font régner la terreur. La situation devient si tendue que les élites en viennent à souhaiter une intervention étrangère. Le précédent de la Révolution, où les colons s’étaient fait massacrer est dans tous les esprits. Cette recherche de la protection étrangère est aussi liée dans leur esprit à l’idée de progrès, d’ouverture et de dynamisation du tissu social.

En 1910, les Etats-Unis ne sont que le deuxième investisseur à Haïti après les Allemands. Leur marine et leurs diplomates sont en concurrence directe. Les Allemands contrôlent 80 % du commerce haïtien en 1914 et leur gouvernement a déjà dépêché des troupes dans la capitale pour protéger leurs intérêts. Les Etats-Unis profitent de la guerre mondiale en Europe pour les évincer. Le 28 juillet 1915, les marines débarquent à Port-au-Prince au prétexte de l’instabilité politique du pays : les bandits Cacos ont envahi Port-au-Prince la veille, semant l’anarchie et la terreur dans la capitale, ayant assassiné le président dont le corps a été sauvagement mutilé. L’occupation militaire ne devient que la traduction spatiale d’un contrôle effectif des lignes de force de l’économie haïtienne. Cent onze ans après une indépendance chèrement acquise, le pays perd son indépendance politique après avoir perdu son indépendance économique.

2 L’occupation par les Etats-Unis (1915-1934)



L’absence totale de résistance de l’armée haïtienne permet le déploiement rapide des marines. Le désarmement des principaux chefs Cacos dure plus de trois ans. La répression fait plusieurs milliers de morts. La pacification n’est effective qu’à partir de 1920 lorsque sont réduits les derniers maquis dans le Nord, tenus par Charlemagne Peralte.

Cette occupation se donne des apparences de légalité puisque les institutions fonctionnent avec un président élu et une chambre. Le pays a simplement passé une convention avec la puissance occupante. Mais la réalité du pouvoir est dans d’autres mains, celles du haut commissaire, du receveur général et du conseiller financier, des militaires recevant leurs ordres de Washington. Ces nouvelles autorités se donnent comme tâche de reconstruire l’autorité publique et de redonner à l’Etat qu’elles contrôlent une administration publique efficace sur deux domaines prioritaires : l’ordre public et la fiscalité. Elles créent en 1917 un appareil répressif efficace, agissant sur l’ensemble du territoire et centralisé, la Gendarmerie. Si les troupes sont haïtiennes, les officiers viennent des Etats-Unis. Pour établir un Etat efficace à leur service, moderniser l’administration publique et financer les infrastructures, elles créent en 1924 l’Administration générale des Contributions. Celle-ci met fin aux pratiques généralisées de corruption, ce qui permet d’augmenter les rentrées fiscales par une gestion saine. Jusqu’ici les recettes des douanes en constituaient l’essentiel. La part des impôts internes augmente sous leur administration. Ces deux institutions créent une plus forte centralisation des organes du pouvoir. Ce changement de la donne politique sonne la fin du régionalisme des caciques militaires. Avec l’écrasement des révoltes paysannes, la province et le monde rural cessent de peser dans le jeu politique. Ce sont dorénavant les villes et en particulier la capitale qui pèsent davantage. La modernisation de l’administration publique et l’augmentation du nombre de la qualité des fonctionnaires ont entraîné l’émergence d’une classe moyenne qui va jouer un grand rôle intellectuel et politique dans les années à venir. Enfin l’exode rural massif vers les villes et surtout Port-au-Prince va définitivement reléguer les campagnes au second rôle. Mais cet Etat fort n’est qu’une illusion : c’est un Etat sans souveraineté qui ne vit que sous la protection de l’Aigle.

Le but des Etats-Unis est le contrôle politique et économique du pays et l’éviction définitive des Européens. En raison de l’Etat de guerre, les ressortissants allemands sont expulsés et leurs biens confisqués. Pour évincer la France, Les Etats-Unis font contracter à Haïti un emprunt auprès de leurs banques pour rembourser les dernières traites auprès des banques françaises. De même, le commerce est réorienté de l’ancienne métropole vers les Etats-Unis. La loi de 1805 interdisant la possession de terres aux étrangers est abolie. Elle est accompagnée de mesures législatives permettant aux grandes firmes d’expulser des milliers de petits cultivateurs. L’exploitation prédatrice du bois continue à grande échelle puisque le couvert forestier passe de 60 % à 21 %. La petite paysannerie se trouve prolétarisée sur les grandes plantations, dans les villes, ou obligée d’émigrer vers les autres pays de la Caraïbe ou vers l’Amérique du Nord. Cette émigration, véritable soupape de sécurité des crises agraires suscitées par les expulsions, est encouragée et organisée par les autorités. Elle s’apparente à une nouvelle traite des nègres au vu des conditions inhumaines dans les plantations de canne. Le capitalisme a intégré Haïti dans une stratégie économique globale de la Caraïbe comme réservoir de main-d’œuvre facilement exploitable parce qu’elle est expulsable à tout moment. Dans les campagnes, les autorités rétablissent la corvée tombée en désuétude depuis longtemps, plus lourde encore que celles des codes ruraux du XIXème siècle. Elle est destinée à la construction des routes et appliquée au moyen d’une répression féroce.

Pour accompagner l’installation de leurs firmes, les Etats-Unis organisent la modernisation du pays et la création d’infrastructures : routes, ponts, barrages et travaux d’irrigation, lignes téléphoniques, équipements d’urbanisme, mais aussi hôpitaux et dispensaires ruraux, écoles d’agriculture, écoles religieuses, casernes, etc… Ces résultats sont dus à une gestion saine du budget de l’Etat, sans aucun soutien financier des Etats-Unis. Au contraire, l’argent collecté par une fiscalité rationnelle permet de payer une pléthore de conseillers et d’experts venus des Etats-Unis et d’assurer le paiement de la dette, ce qui place une fois de plus Haïti dans la position d’exportateur net de capitaux, vers Wall Street cette fois-ci.

Cependant cette occupation brutale et prédatrice engendre une opposition croissante. Avec les changements économiques et sociaux, elle vient cette fois des villes et émerge de cette nouvelle classe moyenne noire qui a eu accès aux études. Elle se nourrit du mépris des Américains envers les Haïtiens, de leur attitude raciste — beaucoup d’entre eux viennent du Sud des Etats-Unis— , de leur manière brutale d’imposer leur culture et leur langue. Cette nouvelle classe moyenne se situe en rupture avec la bourgeoisie mulâtre traditionnelle sur laquelle s’appuient les autorités d’occupation, et qui collabore avec elles. Cette opposition est surtout intellectuelle et idéologique. Elle bénéficie d’un contexte mondial de bouillonnement des idées anti-colonialistes, de celles de la fierté noire, de la négritude des Africains et des Antillais ou du Black Nationalism des Jamaïcains et des Américains. Comme partout, le retentissement de la révolution bolchévique se fait sentir dans le mouvement des idées.

Alors que l’opposition intellectuelle grandit, le mouvement social relève la tête et s’agite dorénavant dans les villes. En 1929, la loi martiale est appliquée à cause des grèves des lycéens et des étudiants. En 1929 toujours, le massacre de Machaterre met en évidence les méthodes brutales de répression des marines20. Ce drame émeut l’opinion publique y compris en Amérique du Nord. La crise de 1929 accélère le processus de retrait des troupes d’occupation : pour les Etats-Unis l’heure n’est plus à la politique de puissance mais à la gestion intérieure des problèmes économiques. Le président Hoover entend se désengager d’Haïti. Il nomme en 1929 une commission à cette fin, la commission Forbes, dont les recommandations conduisent à la tenue d’élections libres et à l’évacuation des marines, achevée en août 1934.

C Quelle indépendance et quel développement ? (1934-2009)



Si les Etats-Unis ont amené Haïti sur le chemin d’une certaine modernité — équipements, infrastructures, embryon d’une classe moyenne lettrée — ces démarches étaient à leur seul bénéfice, faire tourner la machine économique pour les intérêts de leurs multinationales et faire régner l’ordre dans leur zone d’influence. Comme les colons français du siècle des Lumières, ils ont bâti un appareil productif moderne, financé par les ressources propres de l’espace et de la société sous leur contrôle mais pour un profit externalisé. C’est au final un comportement de prédation des richesses naturelles et de la main-d’œuvre la moins chère et la plus vulnérable de la région, dans un pays faible et corrompu. Leur départ laisse un pays sous-développé, où la pauvreté est le lot du plus grand nombre et où les tensions sociales sont aussi vives qu’auparavant mais sur d’autres lignes de force. Ce départ ne signifie pas pour autant l’abandon : depuis 1934 jusqu’à aujourd’hui, les Etats-Unis considèrent Haïti et les Haïtiens comme un territoire et une population sous leur contrôle, que ce contrôle passe par des dictatures ou par le renvoi des dictateurs, par l’envoi de troupes sous mandat de l’ONU ou non, ou un embargo à visée humanitaire.

1 Des luttes de clans sous le contrôle des Etats-Unis (1934-1957)



Le nouvel Etat indépendant est d’une grande faiblesse. Les massacres de travailleurs haïtiens en Dominicanie de 1937 en est l’illustration : la présence massive de travailleurs haïtiens avait fait parler chez le voisin oriental de menace haïtienne. Le président Trujillo l’instrumentalise et ordonne du 2 au 4 octobre 1937 le massacre de 15 000 Haïtiens dans la zone frontalière des deux pays. La timidité de la réaction des autorités haïtiennes indique leur faiblesse. Les tâches de la Gendarmerie mise en place par les Etats-Unis, devenue Garde d’Haïti en 1928, sont de faire régner l’ordre, de défendre les intérêts du capitalisme face aux revendications sociales, mais pas de défendre le pays et ses habitants face à une menace extérieure. Pour autant, Haïti n’est pas devenu un pays comme les autres dans la Caraïbe : la modernisation capitaliste est restée en panne, la création d’une classe moyenne est restée à l’état embryonnaire, et le passage à une démocratie représentative au moyen de mécanismes institutionnels a échoué. Le poids de la petite paysannerie a limité le succès de la grande propriété agricole. Le système latifundiaire capitaliste de Cuba et de la Dominicanie n’a pas triomphé en Haïti. Les investissements étrangers, particulièrement ceux des Etats-Unis, ne cessent de décroître.

Les autorités d’occupation avaient favorisé la bourgeoisie mulâtre traditionnelle. L’opposition entre Noirs et mulâtres est traditionnelle depuis 1804 : c’est celle entre les anciens et les nouveaux libres au moment de l’indépendance, celle des élites libérales, riches et cultivées contre les castes militaires jusqu’en 1915. Cependant d’autres élites, noires, émergent à la fin du XIXème siècle à la faveur de la politique scolaire du président (noir) Salomon (1879-1888), puis lors de l’occupation où le besoin de cadres administratifs et économiques s’est fait sentir. Ce sont ces nouvelles classes moyennes cultivées et noires, faites de juristes, d’écrivains, de professeurs, de médecins qui sont le ferment de mouvements intellectuels et politiques nouveaux, l’indigénisme et le noirisme. On retiendra dans ces deux mouvements les noms de Jean Price-Mars, écrivain et ethnologue, et de Jacques Roumain, écrivain et fondateur du Parti Communiste haïtien pour l’indigénisme et de François Duvalier, de Lorimer Denis et de Louis Diaquoi, qui fondent la revue Les Griots, pour le noirisme. L’indigénisme, en rupture avec la culture de la bonne société haïtienne qui se veut blanche, française et catholique, affirme que les Haïtiens ne sont pas des Français colorés, mais des hommes nés dans des conditions historiques déterminées et ayant un double héritage, français et africain. Il fait la promotion d'une renaissance culturelle nationale (populaire) autour du créole, du folklore et du vaudou exaltés comme facteurs de cohésion sociale et de résistance aux influences culturelles extérieures. Le noirisme, plus politique, plus radical, et surtout raciste, affirme la radicale altérité de l'homme noir, celle d'une essence nègre21. Ses promoteurs citent volontiers Gobineau ou Maurras. Ils s’opposent aux tendances marxistes d’un Jacques Roumain par exemple. Leur projet politique est l’instrumentalisation des masses noires à leur propre profit contre l’élite mulâtre. La crise de 1946 va servir leurs intérêts, jusqu’à la prise du pouvoir par Duvalier qui mettra en œuvre cet intégrisme politique et racial avec une extrême violence.

Au départ des marines en 1934, la bourgeoisie mulâtre reprend les rênes du pouvoir laissées par l’occupant. Les tentatives des présidents Sténio Vincent puis surtout d’Elie Lescot d’instaurer des dictatures personnelles et corrompues se font sous le contrôle du puissant voisin. L’opposition grandit alors que le contexte économique est difficile : crise des années 1930, puis participation à l’effort de guerre sans en avoir les bénéfices. Le pays en 1946 est en plein marasme économique. Alors que l’Europe se libère du fascisme, que les Droits de l’Homme sont réaffirmés par la Charte de San Francisco, les Etats-Unis lâchent le président Elie Lescot, lâché lui-même par l’armée, quand la répression n’a fait qu’amplifier un mouvement populaire entraînant étudiants, lycéens, organisations syndicales et partis politiques. Cette crise de 1946 amène au pouvoir la nouvelle bourgeoisie noire portée par la toute nouvelle idéologie noiriste alors en plein zénith. Ce n’est pourtant que le remplacement d’une bourgeoisie par une autre et le sort des paysans et des ouvriers n’en est pas amélioré pour autant. Dans le contexte de la guerre froide, les présidents Estimé et Magloire donnent des gages aux Etats-Unis (interdiction et répression des partis de gauche et des syndicats, lois anti-communistes, censure…). Ce sont les successions qui posent encore problème alors que l’élection du président au suffrage universel est instaurée en 1950. En 1957, dans un contexte d’agitation sociale et d’instabilité politique, c’est l’armée qui porte au pouvoir François Duvalier dans un bain de sang lors d’une parodie de démocratie.

2 La dictature des Duvalier, Papa Doc et Bébé Doc (1957-1986)



François Duvalier, issu d’un milieu modeste, est le produit de l’élévation de la petite bourgeoisie noire. Etudiant misérable subissant le mépris de la riche bourgeoisie mulâtre, il devient médecin, s’intéresse à l’ethnologie et adhère au mouvement indigéniste dans sa version raciste, le noirisme. Il entre en politique au début des années 1950. Il se présente comme le représentant des Noirs, des pauvres et des classes moyennes face à l’oligarchie mulâtre. Il est candidat en 1957 à la présidence avec un programme progressiste mais c’est la crise politique qui le porte au pouvoir. Son régime se durcit très vite. L’armée le pense manipulable, il déjoue toutes les tentatives de coup d’Etat par une répression féroce. Il oublie vite son programme et met en place une dictature personnelle sans idéologie, si ce n’est celle de son propre pouvoir à base de corruption, de répression. Il se fait donner les pleins pouvoirs en 1960 et nommer président à vie en 1964. A sa mort en 1971, son fils Jean-Claude, dit Bébé Doc lui succède comme président à vie.

Le dictateur bénéficie dans les années 1960 d’un contexte favorable vis-à-vis des Etats-Unis. Arrivé au pouvoir sous la présidence Eisenhower, il donne tous les gages d’anticommunisme durant la guerre froide, alors que les Etats-Unis soutiennent dans la région les pires dictatures, Trujillo en Dominicanie, Batista à Cuba, Somoza au Nicaragua. Malgré une courte disgrâce sous la présidence Kennedy, Duvalier devient à partir de 1959 un ferme rempart face à la Révolution cubaine. Il négocie l’aide internationale qu’il détourne massivement à son propre profit et a les mains libres pour faire régner la paix des cimetières à l’intérieur du pays.

En 1959, il crée le corps des VSN (Volontaires de la Sécurité Nationale) ou Tontons Macoutes22. Cette milice se fait rapidement une sinistre réputation en raison de ses violations graves des Droits de l’Homme et de son extrême violence (viols, tortures, meurtres, arrestations arbitraires, extorsions) contre les opposants politiques et les populations civiles. La répression touche la bourgeoisie mulâtre, provoquant des milliers de départs en exil, mais aussi des victimes de hasard battues à mort par ces milices composées pour l’essentiel de marginaux, de repris de justice, de voyous. Au total, les victimes des Tontons Macoutes se comptent en dizaines de milliers. Pour asseoir son pouvoir, Duvalier compte aussi sur le vaudou. Il déclare être un hougan23 et utilise cette image pour accroître son emprise sur la population. Toujours sur le plan religieux, en réaction à l'opposition de l’Eglise catholique, il expulse plusieurs prêtres, Mgr Poirier l'archevêque de Port-au-Prince, et deux évêques, ce qui lui vaut son excommunication en 1961. Le Vatican est contraint à la réconciliation en 1966 et Duvalier obtient le pouvoir de nommer la hiérarchie catholique haïtienne. En conséquence, il réussit à renforcer son emprise sur le pays par le contrôle des institutions religieuses. Malgré ses discours, le régime reproduit les structures d’exploitation économiques et renforce le pouvoir des multinationales et du capitalisme sauvage. Cette tendance sera accentuée sous le règne de son fils Bébé Doc.

Lorsqu’il accède au pouvoir en 1971, à l’âge de 19 ans, Jean-Claude Duvalier se veut en continuité et en rupture avec son père. Continuité dans le pouvoir personnel, l’anticommunisme, la soumission aux Etats-Unis et la corruption qui s’accentue, faisant de la famille Duvalier et de ses alliés les principaux bénéficiaires de l’aide internationale. La rupture est d’apparence : la terreur se relâche, les chefs les plus excessifs des Tontons Macoutes sont renvoyés, quelques exilés politiques peuvent rentrer. En réalité, les méthodes répressives sont plus sélectives et plus discrètes. La présidence affiche un grand objectif : le développement économique. Dans les années 1970, alors que le capitalisme mondial est à la recherche de lieux de délocalisation pour son industrie, Haïti attire les usines d’assemblage pour ses bas salaires, son calme politique et son absence de syndicats. La proximité des Etats-Unis et les exonérations fiscales permettent l’installation de près de 300 usines. L’augmentation considérable de l’aide internationale permet le développement d’infrastructures indispensables à l’accueil de ses industries. Le tourisme profite aussi du calme du pays. Mais ce n’est qu’une économie de vitrine où tous les bénéfices sont immédiatement expatriés. Cette croissance ne profite qu’aux entrepreneurs étrangers et locaux qui affichent un luxe insolent alors que l’immense majorité des Haïtiens ne bénéficie même pas des miettes. Car dans le même temps, les conditions de vie des couches défavorisées ne cessent de se dégrader. L’agriculture est ruinée et la hausse des prix des produits alimentaires crée des situations de famines chroniques. Aucun effort n’est entrepris pour l’éducation ou la santé, les infrastructures ne sont pas construites pour la population mais pour les usines étrangères. L’exode rural alimente la croissance anarchique des villes et surtout de Port-au-Prince dont les banlieues deviennent d’immenses bidonvilles. L’émigration devient massive : les premiers boat-people haïtiens arrivent sur les côtes de Floride en 1972 et le flot ne cesse de grossir, plusieurs milliers chaque mois au début des années 1980. La vente de 15 000 braceros par an24, ces ouvriers agricoles proches de l’esclavage dans les usines de sucre en Dominicanie, permet une autre soupape à la misère, sans compter les milliers d’illégaux qui franchissent la frontière.

Mais dans les années 1970 et 1980, les retournements des conjonctures nationales et internationales changent la donne. Le pouvoir de Bébé Doc subit la crise et chancelle jusqu’à sa chute en 1986. C’est tout d’abord le contexte de crise économique mondiale qui brise l’image de réussite économique. Les usines d’assemblage n’étaient qu’une vitrine, le café est resté un des piliers de l’économie avec dorénavant les transferts de la diaspora et l’aide internationale comme source principale de revenus. Une série de catastrophes aggrave l’état de misère au début des années 1980 : sécheresse, cyclones, épidémie de fièvre porcine, sida. L’abattage systématique des porcs plonge dans la misère des milliers de paysans haïtiens pour lesquels cet animal est souvent le seul bien. La campagne médiatique au début de l’épidémie de sida, faisant d’Haïti une plaque tournante du virus, ruine l’économie touristique. La misère devient si insupportable qu’elle provoque des soulèvements populaires en 1984.

Dans le même temps, la situation internationale devient moins favorable aux dictatures. C’est d’abord l’Eglise catholique qui, dans les années qui suivent Vatican II, s’implique dans les réformes sociales, économiques et politiques, en opposition à l’autoritarisme politique dans beaucoup de pays, en Amérique latine particulièrement. Les prêtres de la théologie de la libération — les ti-legliz —animent des communautés ecclésiales de base, ferments d’agitation sociale et politique. Ils entament au moyen de centres de formation et d’éducation un processus de dézombification25 de la société. A côté, à partir du début des années 1970 et malgré la répression, fleurissent des centaines d’organisations populaires (de femmes, de jeunes, de quartiers…) dans les grands bidonvilles, traduisant la volonté des couches défavorisées de s’organiser pour faire face aux innombrables problèmes quotidiens. Lors de sa visite en 1984, le pape en appelle au changement. C’est aussi aux Etats-Unis que la politique étrangère devient plus attentive aux Droits de l’Homme depuis les années 1970 avec Jimmy Carter, puis Ronald Reagan. Un processus irrépressible de démocratisation parcourt l’Amérique Latine dans ces années-là. Rajoutons que la dictature Duvalier bénéficie de moins en moins de l’aide internationale qu’elle utilisait à ses propres fins. Ses détournements deviennent trop voyants, mais surtout elle passe de plus en plus par le canal des ONG et non par des accords bilatéraux26. Il ne faut pas oublier pour finir le poids et l’action de la diaspora, de ceux qui alertent les associations de Droits de l’Homme ou le Congrès américain et de ceux qui goûtent aux sociétés libérales d’Amérique du Nord et des DOM français et restent en contact avec le pays. L’agitation grandit en 1985 animée par l’Eglise catholique. Lorsque les Etats-Unis le lâchent, Jean-Claude Duvalier n’a d’autre choix que l’exil. Il s’envole vers la France le 7 février 1986.

Les vingt-neuf années de dictature de la famille Duvalier ont laissé un pays exsangue, qui a raté le tournant de la croissance des années 1950-60 et pris de plein fouet la crise des années 1970-80. L’espoir suscité par le départ de Bébé Doc va vite retomber : Haïti s’engage dans des années d’incertitude et d’instabilité sur fond de misère et d’inégalités sociales. Si tout le monde espère un dechoukaj27, est-il le même pour tous et jusqu’où faut-il l’appliquer ?

3 L’apprentissage de la démocratie sur fond d’effondrement de l’Etat et du pays (1986-2004)



L’effondrement du régime des Duvalier et les années qui suivent s’inscrivent dans une dynamique mondiale de changements dans les rapports transnationaux de pouvoir. L’idéologie des Droits de l’Homme et la promotion de la démocratie représentative entrent dans la nouvelle orientation de la politique des Etats-Unis. Avec l’effondrement du bloc de l’Est, ces principes, joints à ceux de l’économie de marché, deviennent les normes du nouvel ordre mondial, régissant la conduite des organisations internationales telles l’ONU ou l’OEA (Organisation des Etats américains) avec comme corollaire les notions de devoir d’ingérence humanitaire et d’assistance à peuple en danger. Le concept d’Etat souverain devient ainsi un anachronisme dans les rapports entre les pays du Nord, maîtres du monde globalisé, et les pays du Sud, les institutions internationales étant instrumentalisées par les premiers pour imposer ce nouvel ordre mondial au profit des pays du Nord. La situation en Haïti va en être l’évidente démonstration durant toutes les années 1990 et 2000.

L’histoire apparente d’Haïti durant les années 1986 à 2004 donne l’impression d’un immense chaos politique. A la chute de la dynastie Duvalier, ce sont les militaires qui reprennent le pouvoir à leur profit tandis que la vengeance populaire s’abat sur les cadres subalternes de la dictature, les anciens Tontons Macoutes. Mais la société et l’armée sont en crise : montée des revendications populaires pour les uns, décomposition de l’appareil militaire en généraux concurrents pour les autres. L’irruption des masses sur la scène politique, préparée déjà sous l’ère Duvalier, permet l’organisation d’élections libres en 1990 sous l’égide de la communauté internationale (Etats-Unis, OEA, France, Canada). Le 16 décembre, le père Jean-Bertrand Aristide, du mouvement Lavalas28, remporte l’élection présidentielle à une écrasante majorité dans une ambiance de liesse populaire. Issu de la théologie de la libération, activiste de la gauche radicale, anti-impérialiste, de nombreuses fois en conflit avec le Vatican, le père Aristide se veut le porte-parole des opprimés. Se sentant rempli d’une mission divine, son discours prend des accents messianiques. Mais une fois au pouvoir, le jeune prêtre mène une politique à la fois naïve et brutale, faisant preuve d’un infantilisme politique qui lui met rapidement à dos la bourgeoisie et l’armée : il est renversé par un coup d’Etat militaire le 30 septembre 1991.

Ne pouvant tolérer la fin du processus démocratique qu’elle avait elle-même mis en place, la communauté internationale impose aux putschistes un embargo jusqu’à ce qu’une intervention armée menée par les Etats-Unis impose en 1994 le retour d’Aristide au palais présidentiel, à sa propre demande. Mais dorénavant le président doit son retour à la puissance tutélaire. Arrivé à la fin de son mandat en 1996, il ne peut se représenter. C’est donc son dauphin, René Préval, qui est élu. Le climat politique devient délétère et la violence prend le dessus. Le gouvernement Lavalas s’appuie sur des milices armées, les Chimères, composées d’éléments peu contrôlables, issus des milieux les plus modestes, qui, sous prétexte de revanche sociale, font régner la terreur à travers le pays. Ce climat de terreur s’amplifie alors que le pouvoir, suivant ainsi les pratiques des militaires putschistes de 1991, participe aux narcotrafics qui relient la Colombie aux Etats-Unis par Haïti. Les mafias de la drogue amplifient les phénomènes de violence et l’argent de la cocaïne finance l’importation d’armes et permet à certains proches du pouvoir de bâtir d’immenses fortunes. Le processus de démocratie encadrée s’essouffle dans ce climat de violence qui s’accroît : les élections de 1996, puis celles de 2000, qui voient le retour d’Aristide à la présidence sont entachées de violences et de tricheries sous les yeux des observateurs internationaux impuissants. Cependant que l’anarcho-populisme d’Aristide se voit de plus en plus contesté, la crise politique s’amplifie, les manifestations se multiplier jusqu’à ce qu’une insurrection partie des Gonaïves menace de marcher sur le palais présidentiel. Lâché par ceux qui l’avaient amené au pouvoir, le président choisit la voie de l’exil le 29 février 2004 tandis que l’ONU déploie une force internationale pour le rétablissement d’un processus démocratique en Haïti, la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti). Alors que le pays devrait célébrer les deux cents ans de son indépendance, force est de constater qu’Haïti n’a plus d’Etat et que ce sont des soldats étrangers qui sont chargés du rétablissement de la paix.

Le fiasco politique d’Aristide, après les immenses espoirs qu’il avait suscités en 1991, ne peuvent qu’interroger sur les processus politiques en œuvre en Haïti et en même temps sonne comme un écho du passé de ce pays, celui des dictatures populistes, menées par des dirigeants issus du peuple et appelant à la vengeance sociale, y compris par des actions violentes : Dessalines, Soulouque, et même François Duvalier dans son discours noiriste. Aristide a été amené au pouvoir par une lame de fond venue des quartiers populaires, des bidonvilles, des campagnes misérables, celles de mornes déboisés. Son infantilisme politique a vite mené à l’impasse en se mettant à dos la bourgeoisie et l’armée et en contournant systématiquement les processus constitutionnels et les règles du droit qui l’avaient pourtant mené à la présidence : contournement du législatif, incursion dans le domaine judiciaire, renvoi brutal des cadres de l’armée, violation de l’Etat de droit… Aristide et le mouvement Lavalas ont voulu étendre le dechoukaj jusqu’à ce que celui-ci devienne incontrôlable, les milices des Chimères semant la terreur à tous les niveaux du pouvoir et s’affrontant à d’autres milices, recrutant elles aussi dans l’inépuisable réservoir des désœuvrés des bidonvilles. L’argent et les armes des narcotraficants ont permis un saut quantitatif dans la violence, l’anarchie et la corruption. Au tournant des années 2000, il n’y a plus d’Etat, celui-ci a été privatisé, réduit en parcelles de pouvoir dans les mains de l’oligarchie et de chefs mafieux.

Ce fiasco politique s’accompagne d’une dégradation des conditions économiques et d’une aggravation de la pauvreté. L’augmentation de la production n’a pas suivi l’accroissement naturel de la population. La production agricole déjà faible, qui subit les effets du déboisement, de l’appauvrissement des terres et ne connaît aucun investissement sérieux ne peut plus du tout nourrir la population. Haïti doit importer 51 % de sa nourriture et devient soumis aux fluctuations du marché. L’embargo qui frappe le pays de 1991 à 1994 n’a guère affaibli les plus riches, mais durement frappé les plus pauvres : envolée des prix des produits de base, pénurie des produits pétroliers29, fuite des entreprises de montage installées du temps des Duvalier. En 1994, les institutions financières internationales imposent à Aristide, en échange de son retour au pouvoir, une politique d’ajustements structurels, qui, sous prétexte de dynamisation de l’économie, prescrivent la libéralisation des marchés, des privatisations et la décentralisation. Cette politique se concrétise par une diminution des taxes à l’importation, qui, non seulement grève le budget de l’Etat, mais en plus place les producteurs haïtiens en position de concurrence directe avec ceux des pays du Nord qui bénéficient de subventions : les produits venus des Etats-Unis, comme le riz, envahissent alors d’autant plus le marché haïtien, à des prix inférieurs aux coûts de production de la production locale qui connaît alors de sérieuses difficultés. Dans le même temps, l’augmentation des taxes sur des services de base, électricité, eau de base, téléphone, appauvrit un bon nombre d’Haïtiens modestes.

Le mouvement avait déjà commencé dans les années 1970, mais ce sont dorénavant les ONG qui assurent l’accès aux soins et à l’école pour une bonne partie des Haïtiens. Beaucoup de ces ONG sont religieuses et parmi elles la place des Eglises dissidentes états-uniennes et brésiliennes est grandissante. Le climat de violence qui secoue le pays n’est plus du tout favorable au redressement économique. Aucun investisseur ne désire prendre pied dans ce pays à la réputation exécrable. Le pays vit sous perfusion et ne survit que grâce aux transferts de la diaspora, à l’aide internationale et aux dons des ONG.

Ce pays qui a été le deuxième à se libérer du joug colonial, seul, sans aide et même contre tous, est-il encore maintenant un pays indépendant ? L’Etat n’existe plus, l’économie est entièrement dirigée de l’extérieur, l’armée a été dissoute en 1995, des troupes étrangères, des blan30, occupent le pays pour y rétablir la paix certes, mais aussi pour y imposer leur ordre, défendre les riches villas de Pétionville face au dechoukaj qui pourrait venir des masses de Cité Soleil, le grand bidonville du nord de Port-au-Prince. La Navy patrouille dans les eaux territoriales pour chasser les narco-traficants et surtout dissuader les boat-people de prendre la mer. Depuis 2004, les troupes états-uniennes et françaises ont été remplacées par des troupes internationales dirigées par le Brésil sous mandat de l’ONU. Mais le sentiment d’occupation reste le même surtout quand, en 2008, ces soldats tirent sur la foule lors des émeutes de la faim. Se blan ki deside31 dit le proverbe venu du temps de l’esclavage. A-t-il été infirmé depuis deux siècles d’indépendance ?

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