Une étude de cas emblématique


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III De la liberté à l’état de périphérie délaissée : construction du sous-développement



Alors que l’indépendance et la liberté acquises en 1791-93 et 1804 permettaient les plus vifs espoirs aux habitants de cette terre des esclaves devenus libres, l’histoire d’Haïti aux XIXème et XXème siècles apparaît comme une longue descente aux enfers. Pionnier dans l’indépendance, Haïti apparaît aussi comme un pays pionnier dans les processus de sous-développement. Périphérie dominée depuis 1492, elle n’a cessé de l’être malgré l’indépendance. Mais quelle indépendance ? Le pays n’a jamais pu construire son indépendance économique que ce soit pour l’autarcie ou l’insertion dans les circuits du commerce mondial. Jusqu’à l’indépendance politique de plus en plus rognée jusqu’à l’occupation par les Etats-Unis de 1915 à 1934 et même après. Le bicentenaire de 1804 a été célébré sous le signe d’une nouvelle invasion, celle des soldats venus de Etats-Unis et… de France.

A La construction d’une nouvelle société sur les ruines de la colonisation et de la guerre d’indépendance (1804-1859)



Pays vainqueur de ceux qui voulaient l’asservir, Haïti va se retrouver rapidement dans l’impasse. Pays neuf, il doit cependant solder son passé de colonie et douze ans de guerre. Pays indépendant, il ne l’est pas au yeux du reste du monde et devra payer fort cher sa reconnaissance : isolement et dette vont grever cette indépendance acquise par la guerre et le sang des esclaves. Pays qui a combattu au nom de la Liberté et de l’Egalité, il se trouve tout de suite face à des contradictions sociales entre élites et masses où ces deux notions n’ont pas leur place.

1 Un pays ruiné, isolé et en état de siège dans une Amérique en mutation



Lorsque Haïti accède à l’indépendance, c’est un pays ruiné, humainement, matériellement et économiquement. Le bilan humain est catastrophique : la guerre a fait près de 180 000 morts, 46 000 soldats français, 10 000 colons et plus de 120 000 Noirs et mulâtres. La population blanche a disparu d’Haïti : un certain nombre ont été massacrés durant la révolte des esclaves et surtout lors des massacres commandés par Dessalines. Ils ont surtout suivi le chemin de l’exil. Vingt à trente mille d’entre eux se sont réfugiés à Cuba avec leurs capitaux, leur culture, leurs machines, leurs techniciens et leurs nègres à talents, contribuant aux dépens d’Haïti à faire de cette île voisine le premier producteur mondial de sucre du XIXème siècle. Ce lourd bilan humain donne une impression d’apocalypse après plus de douze ans de combats presque continus, et scellera de franches rancunes entre la France et Haïti.

Pourtant, malgré les massacres, Haïti continue, comparé à sa voisine Santo Domingo, a être un pays relativement peuplé. L’accroissement démographique qui sera important tout au long du XIXème siècle en fera même un espace surpeuplé par rapport aux richesses qu’il produit11. Ce n’est pas d’hommes que manque Haïti au lendemain de son indépendance, c’est de population formée : la plupart des habitants sont les anciens esclaves des plantations, illettrés, arriérés, ne connaissant que les limites de la plantation et ayant comme cadre idéologique les religions africaines et le vaudou, ainsi qu’une évangélisation de surface enseignant la résignation et le fatalisme. Les techniciens blancs, mulâtres ou même esclaves, les nègres à talent, sont pour la plupart morts ou partis. D’ailleurs, après douze ans de guerre, la politique de la terre brûlée de Toussaint en 1802, les massacres de 1803, la plupart des installations ont disparu. Les moulins qui roulaient en blanc, fierté de l’île et de la plaine du Nord en particulier, sont hors d’état et/ou sans techniciens qualifiés pour les faire tourner.

Les champs eux-mêmes sont en mauvais état : dès avant la Révolution, les terres avaient commencé à être épuisées. Les colons recherchant le profit immédiat à rapatrier en métropole ne se souciaient pas de la pérennité des sols qu’ils cultivaient : déboisements anarchiques à cause du café dans les mornes, épuisement des terres à sucre dans les plaines sans engrais, le capital naturel du pays est déjà entamé dès 1789 par une économie prédatrice. Durant la guerre, beaucoup de terres sont restées en friche, mais beaucoup d’autres ont été défoncées par la mitraille. Les champs ont été brûlés, les habitations détruites. Les villes ont payé aussi un lourd tribut à la guerre puisque la plupart ont subi des sièges ou des incendies, parfois à plusieurs reprises (Port-au-Prince, le Cap, Saint-Marc).
Baisse de la production globale du pays durant la période révolutionnaire et nationale

Produits (en livres)

1789

(période coloniale)

1801 (période louverturienne)

1820 (réunification du pays)

Sucre raffiné

47 576 531

16 540

787

Sucre brut

93 500 500

18 500 000

2 500 000

Café

76 000 000

43 000 000

35 100 000


L’indépendance d’Haïti en 1804 est la deuxième des Amériques, mais c’est une indépendance singulière. C’est la première république noire, un Etat fondé par des esclaves ou des descendants d’esclaves au milieu d’un monde encore esclavagiste. L’exemple haïtien et la peur qu’il engendre renforcent même le système de l’esclavage ailleurs en Amérique dans la première moitié du XIXème siècle. Le pays porte avec lui une image sulfureuse, dangereuse : la révolte des esclaves a été perçue comme un acte de barbarie. L’indépendance d’Haïti n’est pas celle des Etats-Unis vingt ans plus tôt : les pères de l’indépendance américaine étaient du même monde que les élites européennes, les présidents haïtiens sont perçus comme des nègres assoiffés de sang, non comme des chefs d’Etat participant au concert des nations. Haïti est un Etat paria, une république d’esclaves marrons qu’il s’agit de cantonner voire d’asphyxier : il faut les « laisser cuire dans leur jus » comme l’écrit Talleyrand, ministre des affaires étrangères de Bonaparte, aux dirigeants des pays européens et des Etats-Unis pour leur demander de ne pas reconnaître le nouvel Etat.

Il est donc naturel que la jeune république haïtienne se sente dans une position obsidionale. Après avoir subi l’expédition Leclerc, la crainte d’une nouvelle menace d’invasion venue de la métropole est permanente, d’autant plus que tous les Etats voisins sont des Etats hostiles craignant la contagion révolutionnaire chez leurs propres esclaves12. Pour faire face à une éventuelle invasion, les dirigeants mettent le pays sur le pied de guerre : construction de fortifications, entretien d’une armée permanente et pléthorique et d’une armée de réserve encore plus importante. C’est le roi Christophe (1805-1820) qui dans le royaume du Nord fait édifier les fortifications les plus impressionnantes (la citadelle de Ferrière), construites grâce à la corvée paysanne. L’importation d’armes, pour ce pays paria, doit se faire en cash et pour avoir des devises, il faut exporter des denrées tropicales produites dans le système de la plantation. Mais comme l’ennemi ne se présente pas aux frontières, l’armée sert à d’autres buts : par exemple la mise au pas des masses paysannes et leur répression, le coup d’Etat ou l’occupation de la partie espagnole de l’île, comme en 1805 et en 1822-1844.

Si Haïti proclame son indépendance le 1er janvier 1804, c’est une proclamation solitaire. Aucun traité, aucune armistice n’ont été signés et aucun pays ne reconnaît Haïti qui reste au yeux du monde une colonie révoltée, peuplée d’esclaves marrons. Ce sont les Etats-Unis, puissance esclavagiste, qui donnent le ton dans cette partie du monde à partir du début du XIXème siècle et qui mettent en place une stratégie de containment politique. Le président Pétion avait accueilli Bolivar en 1816, lui avait fourni un soutien moral et logistique et envoyé des combattants pour soutenir les révoltes hispano-américaines contre leur métropole. Pourtant, Haïti, à la demande des Etats-Unis, n’est pas invité au premier congrès des Etats américains à Panama en 1825, alors que les Etats-Unis, puissance politique régionale, et l’Angleterre, puissance commerciale, sont invités à assister aux débats. Dès 1823, les Etats-Unis ont en effet formulé leur politique dans l’espace américain avec la déclaration Monroe : non-intervention des puissances coloniales européennes, relations privilégiées entre les Etats-Unis et les Etats d’Amérique latine qui deviennent leur pré carré politique, diplomatique et commercial. Si les Etats-Unis attendent 1862 et la fin de la guerre de Sécession pour reconnaître officiellement Haïti, ils représentent dès le début du XIXème siècle son premier partenaire commercial : en 1821 ils fournissent déjà 45 % des importations13.

Pour être accepté sur la scène internationale, il faut d’abord avoir son indépendance reconnue par l’ancienne métropole, la France. C’est le sens des démarches du président Boyer initiées en 1821 et qui aboutissent à l’ordonnance de Charles X en 1825. La France accepte l’état de fait contre la réduction de moitié des droits de douanes pour les navires français et le paiement d’une indemnité de cent cinquante millions de francs-or, pour dédommager les colons, c’est-à-dire les terres et les cheptels d’esclaves perdus. La liberté gagnée doit se racheter ! L’image de perle des Antilles persistant dans l’imaginaire des élites françaises et l’esprit de revanche expliquent le montant exorbitant de l’indemnité, imposée par la force par une escadre française venue appuyer les propositions royales. Pour payer, l’Etat s’endette auprès des banques françaises, mais les versements annuels sont si élevés que des moratoires successifs doivent être négociés. En 1838, la France reconnaît enfin l’indépendance de sa colonie et ramène le montant de l’indemnité à quatre-vingt dix millions. L’indemnité ne sera finie d’être payée qu’en 1886, certains intérêts courant jusqu’au début du XXe siècle.

Alors que les finances de l’Etat avaient été plutôt saines dans les vingt premières années de l’indépendance, la question du règlement de la dette va devenir centrale durant tout le XIXe siècle, jusqu’au début du XXe, entravant toutes les tentatives de développement, interdisant tout investissement productif et pesant sur la paysannerie sur laquelle repose les recettes permettant son remboursement. C’est aussi la question du remboursement qui confirme les gouvernements dans leurs politiques agraires, celle de la remise en valeur de l’agriculture de plantation pourvoyeuse de devises. Mais ce n’est pas ainsi que les anciens esclaves entendent user de leur liberté toute neuve. La question agraire est au XIXe siècle au centre des questions sociales dans l’Haïti en train de se construire. La consolidation de la souveraineté externe par la reconnaissance tardive et incomplète de l’ancienne métropole s’est faite au détriment de la souveraineté interne.

2 Une nouvelle société où les clivages sociaux restent aussi forts



Après le départ des Français, les pères fondateurs d’Haïti désirent créer un pays neuf débarrassé des préjugés hérités de l’esclavage. Il n’empêche que le pays hérite d’une culture sociale, économique et politique prenant ses racines dans la colonisation et la Révolution. Si le préjugé de couleur a été officiellement repoussé en 1804, il reste intériorisé dans la culture sociale : le moins noir est valorisé, les mulâtres se considérant donc comme les plus aptes à diriger le pays. Malgré les déclarations, les barrières de couleur restent. Il reste que presque la totalité de la population n’a aucune culture politique : durant la colonisation, les esclaves, bien entendu, mais aussi les libres de couleur étaient exclus des affaires publiques, alors que le modèle donné par la vie coloniale était soit celui du despotisme venu du contrôle métropolitain, soit celui des fréquentes révoltes menées par les colons. La vie publique à Saint-Domingue sous l’Ancien Régime était marquée en outre par la corruption généralisée et le contournement systématique des lois avec la bénédiction des autorités. La colonie était sous le règne des puissants qui venaient y faire fortune rapidement et sans scrupules. De la période révolutionnaire, le pays hérite en plus une culture de la violence, des armes, de la militarisation. Ceux qui le gouvernent sont des soldats qui agissent comme tels, prennent le pouvoir par la force et gouvernent ou tentent de gouverner la population comme une armée : les décrets sur l’agriculture de Toussaint Louverture étaient dans cet esprit, ils seront suivis des codes ruraux au XIXème siècle. Haïti est-elle d’ailleurs une nation ou une agrégation de nouveaux libres, sans statut ? La majorité des esclaves étaient des bossales, nés en Afrique. Aucune tentative de retour vers la terre natale n’est envisagée, cela aurait été le plus sûr moyen de retomber dans les mains des négriers. Pour ces nouveaux libres, arrachés une première fois à leur culture, l’identité est liée aux liens tribaux. C’est de cette masse confuse qu’émerge au XIXème siècle l’identité nationale. Mais l’union sacrée de la guerre de libération n’a pas gommé les anciennes classes et la guerre a permis des promotions fulgurantes.

Les élites qui se trouvent à la tête de ces masses sont de deux origines : les anciens libres et les cadres militaires. Les deux groupes représentent au mieux 5 % de la population. Les anciens libres, les libres de couleur de la période coloniale, sont des mulâtres pour l’essentiel. Les plus riches d’entre eux possédaient en 1789 un tiers des terres et des esclaves. Leur alliance avec les esclaves à partir de 1791 a été tactique contre le groupe des Blancs et des colons. Avec l’élimination de ces derniers, leur emprise foncière s’est renforcée. Ils dominent en outre le secteur du commerce et occupent de nombreux postes dans l’appareil d’Etat. Ils ont la richesse, la compétence, l’influence, ils sont plus ouverts aux influences étrangères. Les cadres militaires qui forment l’autre groupe sont pour la plupart issus des rangs des esclaves créoles. C’est à eux que l’Etat, qu’ils contrôlent, a confié les plantations laissées vacantes par les colons. Il y a certes, un embryon de classe moyenne, fonctionnaires, secrétaires au service de ces nouveaux libres, mais ils ne sont pas assez nombreux pour former une classe sociale.

Le fossé est immense avec les masses issues de l’esclavage qui représentent près de 95 % de la population. Ce sont pour beaucoup des bossales pour qui la plantation est synonyme d’esclavage alors que la possession de la terre signifie la liberté, opposant travail forcé synonyme d’esclavage et système d’entraide, sans échange monétaire dans le cadre du combit, l’entraide familiale ou de voisinage gratuite.. Leur lutte est celle pour le partage des terres, leur modèle social est celui des communautés de marrons et leur modèle économique, celui d’une agriculture d’autosubsistance faite de céréales et de tubercules. Leur participation à la lutte nationale s’est parfois teintée de millénarisme, d’espérance d’inversion sociale entre anciens maîtres et anciens esclaves ou de retour sur la terre d’Afrique. On peut certes dégager trois groupes, une couche moyenne composée d’anciens soldats ou de fonctionnaires qui ont pu acheter des terres qu’ils mettent en métayage, le groupe des métayers et enfin celui des paysans sans terre, les plus nombreux, restés sur les plantations dans des conditions proches de l’esclavage. Mais tous forment un groupe unifié par la misère et le mépris des classes dominantes.

Entre les élites, ceux que les bouleversements politiques ont projetés sur le devant de la scène, et qui se sont accaparé les biens des colons, et les masses qui n’ont que leurs bras pour travailler, les contradictions sociales ne cessent de s’accroître. Pour les élites, la plantation est le seul modèle qu’ils connaissent et la place des anciens esclaves est dans les ateliers. Pour les anciens esclaves, l’atelier c’est l’esclavage, leur revendication est celle du partage intégral de la terre. Le décalage ne cesse de croître entre le pays officiel qui essaie de ressembler à un pays normal et de maintenir une économie de plantations en cultures tropicales d’exportation, le modèle colonial avec l’indépendance en plus, et le pays réel qui tente de ressembler à une Afrique réelle ou rêvée. Les élites, catholiques et francophones, cultivent le paternalisme vis-à-vis des masses qu’il s’agit d’encadrer dans les ateliers, contre lesquelles elles nourrissent mépris, préjugés et suspicions. Les différents codes ruraux, outre leur caractère d’encadrement économique des masses paysannes, comportent un aspect moral d’encadrement social de ces nègres naturellement enclins à la paresse et au vice. Les masses de leur côté construisent une contre-culture marquée par les cultes vaudou et la langue créole. Profitant de la reconnaissance d’Haïti par la France en 1838 et du concordat signé avec Rome en 1860, les élites s’empressent d’utiliser la religion catholique pour le contrôle de la population : le prêtre occidental est la garantie du soutien à l’ordre établi. C’est encore de France que vient le clergé, des séminaires bretons pour le bas-clergé, jusqu’à la hiérarchie catholique entièrement française jusqu’au XXème siècle. On comprend dès lors que la société haïtienne naissante, issue de l’union sacrée née de la guerre de libération, ne peut être qu’une société de conflits de classes où la question agraire est centrale.

3 Question agraire et tensions sociales



Dans cette société où 90 % des habitants sont des ruraux, où presque toute la population vit de la terre, même dans les villes qui restent de médiocres bourgades, et où un fossé abyssal se creuse entre nouvelles élites et masses issues de l’esclavage, la question principale reste donc bien la question agraire, celle qui cristallise toutes les tensions sociales : elle devient la projection spatiale de la lutte des classes.

Nous avons vu que pour les anciens esclaves, liberté et possession de la terre sont liées, et que le travail forcé est synonyme d’esclavage. Leur modèle agraire est celui de la petite propriété d’autosubsistance et leur lutte est celle pour le partage des terres. Beaucoup d’entre eux grignotent sur les terres des plantations ou les désertent pour les mornes et espaces à défricher. Haïti au XIXème siècle compte encore beaucoup de terres libres où les paysans pratiquent des cultures sur brûlis itinérants. Pour les élites, en revanche le seul modèle économique est celui de la grande plantation. L’Etat est dans leurs mains et sert leurs intérêts, l’armée est à leur service comme force de coercition vis-à-vis des masses. Les terres confisquées aux colons français sont dans les mains de l’Etat. Celui-ci est incapable de gérer ces grands domaines qui sont donnés en gérance à des fermiers, des proches du pouvoir, créant ainsi un latifundisme d’Etat, qui fournit la terre, les installations et la coercition de la main-d’œuvre par les lois et l’armée. Déjà Toussaint Louverture s’était engagé dans ce système, ses successeurs font de même. Avec brutalité et en contrôlant les titres de propriété pour Dessalines (1804-1806) et Christophe (1807-1820), avec de plus en plus de laxisme et de corruption à partir des présidents Pétion (1807-1818) et Boyer (1818-1843) et tout au long du siècle. Les plus belles plantations sont données aux proches du pouvoir, qui les donnent eux-mêmes en gérance dans un système où la corruption se généralise.

Dès 1793 avec Sonthonax et Polverel, la question du maintien de la grande plantation, pourvoyeuse de richesses par ses produits d’exportation, s’était posée. C’est pour prévenir le morcellement des terres et remettre au travail les paysans que Toussaint Louverture avait pris des décrets sur le travail obligatoire et contre le vagabondage. Ses successeurs adoptent la même politique vis-à-vis des masses paysannes : dans le royaume du Nord, Christophe adopte une politique volontariste et très répressive mais même après la réunification (1820), les différents codes prévoient de retenir les paysans sur les plantations et interdisent le vagabondage. Cependant l’évolution en cours est inéluctable, les grandes plantations sont en déclin : faute d’investissement de la part de propriétaires absentéistes qui sont les grands feudataires des régimes successifs, faute de technologies et faute d’enthousiasme de la part des paysans, les grandes plantations sucrières subissent une régression, un semi-abandon relevé par tous les témoins de l’époque. La culture de la canne passe d’une agriculture irriguée à une agriculture pluviale, faute d’entretien des structures d’irrigation, les plants ne sont pas renouvelés aussi souvent qu’auparavant : les rendements diminuent. Les moulins manquent de techniciens. La production baisse fortement en quantité et en qualité. Ce laisser-faire profite aux anciens esclaves de la plantation, qui grignotent des lopins de terres pour les cultures vivrières. Malgré leur caractère très répressif, les codes ruraux ne peuvent endiguer la fuite généralisée des abitan14 vers les terres vacantes des mornes. C’est la fin de la grande agriculture industrielle du sucre, insérée dans les grands circuits commerciaux mondiaux. Elle est remplacée par celle du café, pratiquée par les petits paysans à côté des cultures vivrières qui alimentent les marchés de proximité. Mais alors que le café était cultivé de façon industrielle sous la colonisation, avec des caféières ordonnées, irriguées et intégrées à l’usinage de la fève, la culture du café passe à une culture rudimentaire, ignorant la taille, l’alignement des plants et le conditionnement des fèves, pratiquée avec des outils rudimentaires, houe, pioche, machette, pieu15. Le café devient une culture de complément à côté des cultures vivrières de manioc, de maïs ou de tomates : à leur sortie de l’esclavage, les paysans ont d’abord cherché à sortir de l’état de famine endémique où les maintenait leur condition servile. Ce changement de mode de production entraîne une franche régression des volumes de production et de la qualité demandée par les normes du commerce international. A l’imitation des usages coloniaux prédateurs, ils pratiquent des cultures sur brûlis, sans engrais, entraînant un épuisement rapide des sols : les paysans vont alors défricher plus loin. Ces pratiques ont cependant des limites et l’accroissement démographique se fait sentir dès les années 1840 avec les premiers cas de famines et de révoltes paysannes.

Mais alors que la réforme agraire, le partage des terres sont réclamés par les masses paysannes, les gouvernements alternent coercition inutile et brutale et laxisme. Les ventes de terres ne servent qu’à remplir les caisses de l’Etat car la question de la dette se superpose à la question sociale. Le code rural de 1826 était censé remettre sur pied l’agriculture d’exportation pour payer la dette contractée en 1825. Le code Geffrard reprend en 1864 les mêmes dispositions. L’officier de police rurale étant garant de l’ordre et du travail, on assiste à une militarisation des campagnes. La dialectique du capital et du travail prend d’emblée un tour violent qui met les paysans en position de résistance, soit par leur opiniâtreté à fuir les plantations, soit par des rébellions ouvertes : dans les années 1840, c’est la révolte des Piquets dans le Sud, puis à partir des années 1860, la révolte des Cacos dans la partie Nord. Il n’y a pas eu de volonté politique de passer du travail servile, donc gratuit, au travail salarié avec un salaire décent, libérateur, faisant passer le travail de la sphère privée à la sphère publique : cela aurait représenté une mutation des valeurs et des représentations mentales impossible pour les classes dirigeantes. En conséquence, le numéraire reste dans les villes, les campagnes pratiquant plutôt le troc ou l’échange de service. L’absence d’accumulation de capital par les paysans les empêche d’envisager une quelconque modernisation de leurs pratiques agricoles et accroît leur dépendance.

Le café étant dorénavant la première culture d’exportation, c’est sur cette production que repose le poids de la dette avec des taxes de plus en plus lourdes à l’exportation. Les taxes sur les importations sont plus aléatoires avec la généralisation de la contrebande et de la corruption. Ce sont donc bien les petits paysans, les anciens esclaves qui doivent payer le prix astronomique de leur liberté dans un contexte où les prix mondiaux du café ne cessent de diminuer : ils sont divisés par quatre entre 1821 et 1843 et baissent encore par la suite. Le commerce se trouve dans les mains de quelques familles liées à des commerçants étrangers qui exercent une forte emprise sur le pouvoir qu’ils financent. Par le truchement d’intermédiaires nationaux, le capitalisme international continue de subordonner l’île dans une position de pourvoyeuse en denrées tropicales à faible prix vers les marchés des pays industrialisés. Le XIXème siècle voit une détérioration des termes de l’échange puisque le pays doit importer la totalité des produits issus de l’industrie dont il a besoin. Haïti se trouve dans une dépendance de plus en plus forte vis-à-vis de ses créanciers, une forme de dépendance structurelle, une soumission au marché des capitaux, des matières agricoles et des produits industriels initiant le cycle du sous-développement par une économie néo-paysanne de traite. Ces processus s’accélèrent à la fin du XIXème siècle, étranglant le pays mis en coupe réglée par des investisseurs peu scrupuleux et jouet des rivalités entre les puissances à l’ère des compétitions coloniales.

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