Une étude de cas emblématique


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II La Révolution Française dans la colonie : de la révolte coloniale à la révolte servile puis à l’indépendance (1789-1804)



La Révolution à Saint-Domingue/Haïti est la troisième du XVIIIème siècle et la deuxième du Nouveau Monde. Deux événements externes, la Révolution française et les guerres européennes, ont contribué à accélérer les processus internes et créé à Saint-Domingue les conditions favorables à la manifestation et à l’exacerbation des conflits sociopolitiques entre les colons et la métropole, entre les élites locales, entre elles, ou avec les classes des libres inférieurs et avec la masse de la main-d’œuvre servile.

C’est aujourd’hui une révolution oubliée, mais dont l’importance aux Amériques et dans le monde a été plus forte qu’on ne l’imagine aujourd’hui. C’est aussi la seule révolte servile de l’Histoire qui ait pu aboutir. La convergence entre les processus révolutionnaires en métropole et dans la colonie a pu conduire à la première abolition de l’esclavage, arrachée par les esclaves eux-mêmes et confirmée par une France prise elle-même dans une dynamique révolutionnaire : alliance objective entre révolutionnaires des deux côtés de l’Atlantique ou accomplissement des idéaux révolutionnaires et démocratiques énoncés précédemment par la France et les Etats-Unis ? Il est évident que la radicalité de la révolution haïtienne n’était pas acceptable pour les autres nations du monde : dès lors, la revendication de l’indépendance avec l’isolement comme conséquence, était inévitable.


A De la fronde des Blancs à la révolution des Noirs



A la veille de 1789, Saint-Domingue, comme sa métropole, est parcourue de contradictions : société de classes que ne recoupent pas les races, c’est pourtant sur le système des races que se fondent les justifications idéologiques de la domination. Société esclavagiste, c’est par la brutalité qu’elle prélève la force de travail des esclaves, huit fois plus nombreux que les libres. Société coloniale, elle est au service de la métropole qu’elle enrichit. Toutes ses contradictions éclatent avec la Révolution, et comme en France, c’est par ses classes sociales les plus privilégiées que le processus commence : les idéaux de la Révolution française ont d’abord trouvé dans les couches supérieures de la société coloniale les porteurs sociaux décidés à les utiliser en vue d’atteindre leurs propres objectifs. Leur lutte contre l’application du Pacte colonial déclenche les hostilités entre autonomistes et loyalistes qui tournent à la guerre civile avec l’entrée sur la scène politique des petits Blancs et des libres de couleur, revendiquant l’application des principes d’égalité énoncés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ce que refusent les Grands-Blancs défendant une société fondée sur le préjugé de couleur. La fronde des Blancs entraîne la révolte des libres de couleur, jusqu’à ce que la révolution des esclaves fasse définitivement basculer la société, bouger les barrières de classes, et entraîne le chaos et l’anarchie.

1 La fronde des Grands Blancs (1789-90)



Nous avons déjà vu que les colons de Saint-Domingue, les propriétaires des plantations étaient ouverts aux idées des Lumières et à la modernité dont elles étaient porteuses. Il adhèrent donc tout de suite aux processus révolutionnaires engagés en 1789 mais pour imposer leurs propres vues : leurs revendications sont d’ordre économique, la fin de l’exclusif, et social, continuer le compromis colonial esclavagiste avec la continuation de la traite, sans extension des droits de citoyens aux libres de couleur. Les colons de Saint-Domingue et ceux qui résident à Paris envoient aux Etats Généraux des députés, élus par les seuls Blancs, alors que le roi n’a pas prévu de représentation coloniale. Une délégation de six députés est finalement acceptée le 27 juin après le Serment du Jeu de Paume.

Par ailleurs, les députés représentant le négoce colonial métropolitain sont très nombreux aux Etats Généraux : 15 % des membres de l’assemblée de 1789 ont une propriété dans les colonies et beaucoup d’autres sont liés indirectement au négoce colonial. Ils font échouer les revendications concernant la fin de l’exclusif. Les députés des colonies l’acceptent finalement par peur des discours révolutionnaires sur la traite et l’esclavage exprimés par d’autres députés proches de la Société des Amis des Noirs. Mais l’initiative n’est plus en métropole, elle est passée à Saint-Domingue même. Les colons, sans attendre les ordres de Paris, ont constitué des assemblées coloniales, élues par les seuls Blancs. Une assemblée représentant toute la colonie se réunit à Saint-Marc le 25 mars 1790 et s’attribue, contre le gouverneur, les pouvoirs législatifs et exécutifs. Elle vote ainsi une constitution qui entérine son autonomie et la fin de l’exclusif. Cependant, par son attitude raciste, l’Assemblée de Saint-Marc s’est aliéné les libres de couleur mais aussi toute une catégorie de Blancs ayant des intérêts dans des liens renforcés avec la France : fonctionnaires, négociants etc… C’est sur eux que s’appuie en juillet 1790 le gouverneur pour disperser cette assemblée qui elle-même a constitué une force militaire : c’est l’épisode des Pompons Blancs, loyalistes, contre les Pompons Rouges, autonomistes.

L’aristocratie de Grands Blancs a mené en vain le mouvement anticolonialiste en s’isolant et en rétrécissant sa lutte. Elle est désormais sur la défensive car l’initiative est passée aux libres de couleur. La résolution du conflit par la violence et la guerre civile donne déjà la tonalité : le compromis politique ne s’impose que par la force, les alliances ne sont que des alliances d’intérêt entre classes qui peuvent être aussi vite brisées que nouées.

2 La révolte des libres de couleur (1790-91)



Comme pour la fronde des Blancs, le débat d’idées se déroule à Paris, mais c’est à Saint-Domingue que les enjeux se nouent et que ce débat trouve son issue dans le rapport de force au sens propre. L’attitude raciste des Blancs leur a aliéné le groupe des libres de couleur. Or ce groupe joue un rôle important dans l’encadrement des esclaves par son importance dans la maréchaussée et la milice. Leur défection rend la situation sur l’île explosive.

Dès 1789, ces libres de couleur, appuyés par la société des Amis des Noirs et des parlementaires acquis à leur cause, avaient tenté d’obtenir l’égalité de droits. Le dossier s’est trouvé plusieurs fois posé devant l’Assemblée Constituante sans que jamais celle-ci ne tranche réellement, prenant plutôt des décrets ambigus ou de demi-mesure comme celui du 28 mars 1790, laissant la décision sur l’Etat des personnes aux assemblées coloniales et donnant le droit de vote à « toutes personnes libres âgées de vingt-cinq ans accomplis, propriétaires d'immeubles» sans précision de couleur.

C’est sur ce décret, l’interprétant comme donnant l’égalité des droits, que s’appuient deux libres de couleur, Ogé et Chavannes, pour retourner dans la colonie et demander son application. Ils prennent pour cela les armes avec quatre cents autres libres de couleur mais la garde nationale les disperse. Ogé et Chavannes sont suppliciés et mis à mort en place publique le 25 février 1791 et leurs compagnons mis à mort ou exilés. L’événement marque la fin des espoirs d’égalité des libres de couleur et les pousse à s’allier aux esclaves contre les colons.

Alors que le sang coule déjà à Saint-Domingue, l’Assemblée Constituante ne peut éviter d’avoir un vrai débat. En mai 1791, l’Abbé Grégoire avec Robespierre et Pétion soutient le droit des hommes de couleur contre Moreau de Saint-Méry et Barnave. L’assemblée vote alors une demi-mesure donnant l’égalité des droits aux gens de couleur nés de père et de mère libres, c’est-à-dire à 5 % d’entre eux. Ce n’est que le 4 avril 1792 qu’elle reconnaîtra l’égalité complète des droits pour tous, mais il est déjà trop tard : la question servile s’est déjà imposée.

En effet, dans la nuit du 22 au 23 août 1791 éclate une formidable révolte servile dans la plaine du Nord. Profitant de l’aubaine, les libres de couleur se constituent eux aussi en armée sous le commandement de Beauvais et Rigaud, qui avaient fait leurs premières armes lors de la guerre d’indépendance américaine. S’imposant dans l’Ouest et dans le Sud, ils obligent les Blancs à un compromis, d’autant plus que les nouveaux commissaires Sonthonax, Polverel et Ailhaud, arrivés de France le 17 juillet 1792 pour remettre de l’ordre et imposer le décret du 4 avril, s’appuient sur eux. Les Grands Blancs sont vaincus, le problème des libres de couleur est réglé, mais désormais se pose l’immense problème des esclaves.

3 La révolution des esclaves (1791-93)



L’insurrection du 22-23 août marque l’arrivée de la masse des esclaves dans l’arène politique dominguoise. Le jeu se joue dorénavant par les armes, la situation sur l’île commandant les décisions prises en métropole plus que l’inverse.

L’historiographie avance différentes causes à cette insurrection : est-ce une révolte inspirée des idéaux révolutionnaires, ou les causes internes, liées à la culture propre des esclaves, sont-elles prépondérantes ? Il est vrai que certains des dirigeants du mouvement sont des créoles qui ont emprunté aux révolutionnaires d’Europe et d’Amérique les idées capables de légitimer, de structurer et de mener à bien leur lutte. De plus, à partir des années 1770, les conflits dans le monde américain, et notamment la guerre d’indépendance américaine soutenue par la France, ont amené les protagonistes à mobiliser ou à tenter de mobiliser les esclaves en faveur de leur cause, en usant pour cela de promesses de libération. C’est ainsi que se dégage une certaine élite du monde servile, politisée, des sortes de Jacobins noirs. Beaucoup de témoignages révèlent que certains esclaves insurgés avaient connaissance de la phraséologie révolutionnaire et possédaient des exemplaires de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : bien que très éloignés de toute forme de culture savante, certains esclaves sont pénétrés du langage révolutionnaire et de celui des Lumières. Les informations circulent entre l’Europe, l’Amérique et les Caraïbes par une sorte de réseau associant marins affranchis et esclaves de pirogue qui déchargent les navires. Les informations venues de France signalent les progrès des mouvements abolitionnistes. Les rumeurs qui les accompagnent les grossissent et les déforment. Des libres de couleur ralliés à la cause de l’insurrection amplifient la référence égalitariste puisée dans les idéaux de la Révolution en France et les mots de liberté et d’égalité sans cesse évoqués par les colons durant cette période trouvent un écho nouveau dans la conscience des esclaves.

La deuxième thèse met en avant les éléments culturels proprement serviles et africains. Saint-Domingue est la colonie des Antilles concentrant le plus grand nombre d’esclaves. Près des deux-tiers de ses 500 000 esclaves sont nés en Afrique, et près de 60 % sont des Congos, originaires du royaume du même nom. Cet Etat est en proie dans les années 1780 à la guerre civile, ce qui fait que beaucoup d’esclaves ont des origines communes et sont habitués à la résistance parce qu’ils sont d’anciens opposants politiques ou des soldats prisonniers vendus comme captifs aux Européens. Ils apportent d’ailleurs leurs techniques de guerre venues d’Afrique, faites d’attaques brusques, d’embuscades et de retraites immédiates.

Deux types d’élites en conséquence se dégagent parmi les insurgés : d’une part les anciens commandeurs, c’est-à-dire des esclaves chefs d’ateliers qui étaient en position privilégiée dans la plantation, relayés par les libres de couleur et créoles qui ont aidé à la propagation des rumeurs venues de métropole dans les mois qui ont précédé l’insurrection. Toussaint Louverture, ancien cocher affranchi, est de ceux-là. Et d’autre part les rois et reines élus par des sociétés secrètes propres à chaque ethnie. La légende attribue le signal du soulèvement dans le Nord à une réunion secrète tenue au Bois-Caïman et regroupant quatre chefs, Boukman, prêtre vaudou, Bullet, Jean-François et Biassou. Le rôle des influences religieuses reste à éclaircir : certains chefs sont des prêtres vaudou mais d’autres, parmi les plus importants, y sont hostiles. Toujours est-il que la magie, les amulettes ont pu aussi renforcer le courage des insurgés et fédérer les énergies.

Le fait que les insurgés se proclament royalistes n’est paradoxal qu’en apparence. Certains affirment combattre pour le roi et arborent la fleur de lys parfois même sur le drapeau tricolore. Remarquons d’abord que le titre de roi n’a pas le même sens pour les royautés africaines et dans les royaumes européens. Les paysans de la Grande Peur ont fait de même durant l’été 1789 : évoquer une figure lointaine, puissante et bienfaitrice comme recours contre l’assujettissement de proximité. Et il est vrai que dans les années 1780, c’étaient les colons qui avaient refusé les édits royaux destinés à améliorer le sort des esclaves et que ces mêmes colons se proclament révolutionnaires depuis 1789. Depuis le début de l’années 1791 des rumeurs parcourent la colonie selon lesquelles le roi aurait accordé trois jours de repos par semaine aux esclaves, puis qu’il aurait accordé l’abolition complète de l’esclavage et envoyé des troupes en renfort pour combattre les colons révoltés contre la métropole. En aucun cas cette référence à la figure du roi ne peut être interprétée comme contre-révolutionnaire ou comme un complot royaliste comme l’on fait certains interprètes de l’époque : les insurgés invoquent le roi pour atteindre des objectifs politiques concrets et qui, dans le contexte local, sont révolutionnaires. Révolutionnaire en effet est le projet de ces esclaves : il ne s’agit pas de recréer une société maronne à grande échelle, mais bien de détruire l’esclavage. Le massacre des colons, la prise de contrôle des territoires va dans ce sens. Tous les témoignages, et nous possédons surtout ceux des colons, vont dans le même sens : ils soulignent la sauvagerie, la violence des insurgés. Massacres de colons, plantations et installations industrielles saccagées et brûlées : les esclaves retournent contre le système qui les a asservis la violence dont ils ont fait l’objet.

L’insurrection éclate dans la plaine du Nord, celle où le système esclavagiste est le plus abouti, avec les rendements les plus forts et les plantations les plus rentables. En quelques semaines, une des régions les plus riches du monde n’est plus qu’un champ de ruine. Elle dure une dizaine de jours pendant lesquels un millier de plantations sont brûlées. Les insurgés ne forment pas une armée. Ce sont même parfois des bandes rivales. Les libres de couleur ralliés à la cause de l’insurrection amènent avec eux leur expérience s’ils servent dans la maréchaussée ainsi que leur armement. L’Espagne par ailleurs vend des armes contre le butin des pillages opérés dans les habitations de la plaine. La principale faiblesse de l’insurrection se marque en plaine car les insurgés ne possèdent pas d’artillerie. Les tactiques de guérilla en revanche les avantagent. Ces raisons tactiques permettent aux Blancs de circonscrire la révolte pendant près de deux ans, même si d’autres foyers ont éclaté ailleurs. Si la plaine du Nord est largement tenue par les esclaves à la fin de 1791, ceux-ci n’ont pas réussi à conquérir le reste de l’île. Cependant dans les deux autres provinces, celle de l’Ouest et celle du Sud, la nouvelle des victoires dans le Nord donnent des espoirs aux esclaves de ces régions qui commencent eux aussi à s’insurger, d’autant plus qu’un certain nombre d’entre eux sont armés soit par les Blancs, soit par les libres de couleur qui les engagent dans le conflit qui les oppose. La province du Sud tombe progressivement sous l’emprise de bandes rebelles comme celle des Platons qui tient les montagnes. Comme dans le Nord, les négociations menées avec certains chefs échouent : dans certains cas les négociateurs blancs ont pris leurs interlocuteurs noirs de haut en exigeant la soumission des rebelles, dans d’autres la promesse d’émancipation de quelques chefs contre le retour sur les plantations était insuffisante. C’est la radicalisation de la révolution en France et l’entrée dans la guerre en 1793 qui fait tout basculer.

B Du soulèvement des esclaves à l’indépendance

1 La proclamation de la liberté générale (1793-94)



Le 17 septembre 1792 arrivent de métropole deux nouveaux commissaires, Sonthonax et Polverel, chargés de faire appliquer le décret du 4 avril octroyant les droits politiques aux libres de couleur. Ils sont accompagnés de 12 000 gardes nationaux et d’hommes de troupes, et même si la moitié d’entre eux périssent rapidement de fièvres tropicales, ils arrivent à réduire les zones insurgées. Mais ils ne bénéficient d’aucun soutien parmi la population blanche, ni parmi les colons qui se sont tournés vers l’opposition royaliste, ni parmi les petits Blancs qui ont perdu leur capital politique avec la fin du préjugé de couleur.

La nouvelle de la chute du roi (10 août 1792) arrive à Saint-Domingue en octobre et avec elle le renforcement des pouvoirs des commissaires à l’heure du Comité de Salut Public. L’heure est à la défense de la République, à l’intérieur comme à l’extérieur : les commissaires éliminent leurs ennemis politiques et renvoient l’assemblée coloniale. La dissidence interne est assimilée à la trahison, d’autant plus que la guerre est aux frontières de la France, en Europe comme dans l’Atlantique et aux Caraïbes : au début de 1793, l’Espagne et l’Angleterre entrent en guerre contre la France. L’une et l’autre cherchent des alliés au sein de la colonie française déchirée : l’Espagne s’allie à des troupes d’esclaves avec lesquels des officiers espagnols avaient tissé des liens dès le début de l’insurrection. Toussaint Louverture en fait partie. L’Angleterre, quant à elle, répond aux appels des colons blancs : certains ont négocié à Londres leur appui, tandis que d’autres, réfugiés en Jamaïque agitent le spectre d’une révolte générale des esclaves dans toutes les Antilles. Les commissaires se trouvent alors contraints de se tourner vers de nouveaux alliés, les esclaves. Ils promettent d’abord la liberté aux combattants, puis une amélioration de la condition servile pour tous. Mais, alors que les Espagnols promettent aussi la liberté aux combattants, la surenchère devient inévitable. Certains des libres de couleur restés fidèles à la France demandent eux-mêmes l’émancipation générale au nom de leurs idéaux mais surtout du réalisme politique : la révolte généralisée avec ses massacres est inévitable devant l’avancée des troupes d’esclaves combattant pour l’Espagne. Le 29 août Sonthonax proclame l’abolition de l’esclavage pour la région du Nord, il est suivi le 31 octobre par Polverel pour les régions du Sud et de l’Ouest. Avec leur liberté, les anciens esclaves reçoivent la citoyenneté française.

Cette situation nouvelle, réellement révolutionnaire, radicalise l’opposition des colons et des propriétaires d’esclaves. Leur ralliement aux Britanniques qui entrent dans la partie fin septembre en envahissant les côtes, se marque par l’accueil qu’ils font aux soldats anglais, par exemple à Saint-Marc en décembre, où une assemblée de propriétaires de couleur leur ouvre les portes du port. Les Anglais contrôlent par ailleurs les routes maritimes de l’Atlantique rendant très difficiles les communications entre les colonies françaises et la métropole. C’est donc avec difficulté que les trois hommes mandatés par les commissaires rejoignent Paris en janvier 1794 pour porter la nouvelle : un Blanc, un mulâtre et un Noir, et ce dernier, Jean-Baptiste Belley est ancien esclave devenu libre et officier de l’armée révolutionnaire. Ils sont accueillis par la Convention montagnarde qui les acclame, et vote à l’unanimité le décret de Pluviôse (3-4 février 1794) proclamant la liberté pour tous les esclaves des colonies et leur octroyant la citoyenneté française.

2 L’heure de Toussaint Louverture: ralliement, ascension et règne (1794-1802) 



Il est difficile dans la vie de Toussaint Louverture de démêler ce qui est la part de l’histoire et ce qui est la part de la légende. La légende elle-même est objet d’histoire. La part de subjectivité des historiens est elle aussi non négligeable, entre légende noire et glorification du Jacobin noir9.

Lorsqu’il participe à l’insurrection de 1791, Toussaint est déjà un homme libre qui a été propriétaire d’esclaves. Tout de suite remarqué pour ses talents d’orateur, de meneur d’hommes et de stratège, il obtient un commandement dès 1792. Il se rallie en 1793 aux Espagnols lorsqu’ils déclarent la guerre à la France et devient général. C’est là qu’il apprend l’art de la guerre et remporte de nombreuses victoires. Son ralliement à la révolution est tardif : l’incertitude des positions françaises jusqu’au printemps 1793 l’incite à la prudence. De plus, il attend la ratification de l’abolition de l’esclavage par la Convention. Approché plusieurs fois par le gouverneur Laveaux, il fait volte-face le 5 mai 1794, déserte le camp espagnol avec ses troupes, défait en quinze jours ses anciens alliés et enlève une dizaine de villes. En un an, il les refoule à la frontière orientale de l'île. En juillet 1795, la Convention l'élève au grade de général de brigade puis, en 1797, il devient commandant en chef de l’armée de Saint-Domingue. Cette ascension fulgurante accompagne les défaites des Anglais qui doivent évacuer l’île en 1798. Après ces victoires face aux troupes étrangères, c’est dans son propre camp que Toussaint Louverture trouve des rivaux qui deviennent des adversaires. Ce sont d’abord les émissaires venus de métropole, le commissaire Sonthonax et le gouverneur Laveaux, qu’il neutralise en les faisant élire au corps constitutionnel. Puis c’est le général mulâtre Rigaud qui s’est taillé sa propre aire d’influence dans le Sud, auquel il fait la guerre en 1798. Toussaint Louverture l’emporte et en 1800 il est maître de l’ensemble de l’île puisqu’il a annexé la partie espagnole qui avait été cédée à la France lors du traité de Bâle en 1795.

Le problème se pose dorénavant dans les relations avec la métropole. Les soutiens y sont fragiles à cause de l’instabilité politique du Directoire : en 1797 le retour au pouvoir des royalistes ramène en France des planteurs émigrés militant pour le retour de l’esclavage. Le coup d’Etat de fructidor balaie ces velléités. Mais surtout le soutien métropolitain est conditionné par le retour de la prospérité générée par la grande île à sucre et à café. Or les années de guerre ont entraîné un grand désordre économique et la fuite de la plupart des colons. Sur de nombreuses plantations abandonnées, les anciens esclaves assurent leur subsistance en cultivant des parcelles et en vendant les surplus au marché. Si la population des cultivateurs y a trouvé son compte, le croît de la population de cette période en est la preuve, l’économie de l’île en pâtit ; il faut remettre la population au travail sur ce qu’on attend de Saint-Domingue : des cultures coloniales d’exportation cultivées dans le cadre de la plantation. Louverture applique la même politique que celle de Rigaud dans le Sud : les plantations sont affermées à ceux qui peuvent payer leur remise en état, c’est-à-dire les riches, que ce soient les anciens riches de couleur ou les généraux enrichis par la guerre. Pour remettre sur pied l’économie de plantation, Louverture facilite le retour d’anciens colons blancs dans l’île et légifère par décrets sur l’économie agricole : limitation de la liberté des anciens esclaves attachés à leur plantation et travail obligatoire. Cette discipline est calquée sur celle de l’armée, les travailleurs risquant des châtiments pour un certain nombre de fautes liées au travail ou à la désertion hors de la plantation. Ce qui ressemble de plus en plus à l’esclavage n’en est cependant pas puisque les travailleurs sont salariés et qu’ils n’hésiteront pas à défendre cet acquis en 1802 face aux troupes françaises. Cette politique est une relative réussite économique — la production agricole et les exportations reprennent10 — mais elle creuse le fossé social entre les travailleurs d’une part et d’autre part les propriétaires ou les gestionnaires des plantations, et ce fossé redevient infranchissable comme il l’était du temps de l’esclavage. La société louverturienne est d’abord fondée sur la hiérarchie, le travail forcé et la répression. Ces caractéristiques sont aussi celles de la constitution qu’il fait rédiger et proclamer en 1801. Il y est proclamé gouverneur à vie. Prenant de plus en plus d’indépendance vis-à-vis de la métropole, il passe des accords commerciaux avec l’Angleterre et les Etats-Unis ainsi que les traités de non-agression. Il réalise en réalité le rêve des colons blancs en 1789 : proclamer des lois particulières pour la colonie faite par elle et mener une politique économique et commerciale indépendante qui n’est pas en faveur de la métropole. Tout ceci n’est évidemment pas au goût du nouveau maître de la France : le consul Bonaparte.

3 La lutte pour la liberté et l’indépendance (1802-1804)



C’est dans ce contexte que Bonaparte décide en 1801 de lancer une expédition vers Saint-Domingue afin de remettre au pas la colonie. Le but n’est pas de rétablir l’esclavage, le Premier Consul donne même des gages dans ce sens. Celui-ci est pourtant maintenu en Martinique restituée par les Anglais, confirmé en île de France (île Maurice) et rétabli à Santo-Domingo, la partie espagnole de l’île sous domination française. Le pouvoir en France se rend bien compte de la difficulté qu’il y aura à le rétablir à Saint-Domingue après dix ans de liberté : Bonaparte, pour des raisons tactiques en 1801-1802, confirme l’émancipation des esclaves, ce que fera Leclerc, le chef de l’expédition à plusieurs reprises. Son rétablissement n’est proclamé que le 20 mai 1802 à Paris lorsque la résistance de Toussaint est connue en France : dès lors les raisons tactiques au maintien de liberté n’ont plus de sens.

Le but de cette expédition est d’abord de désarmer les généraux noirs et de remettre l’île et ses revenus sous la dépendance politique et économique de sa métropole. Le cessez-le-feu avec l’Angleterre en 1801, puis la paix d’Amiens signée le 25 mars 1802 rendent possible l’expédition, alors qu’il n’y a plus de nécessité militaire à armer les esclaves. Avec la levée du blocus anglais, les navires français peuvent circuler librement dans l’Atlantique et les Caraïbes. Notons enfin que les puissances coloniales approuvent cette expédition dans la crainte qu’elles ont de la contamination de l’exemple domingois dans leurs propres colonies où l’esclavage a été maintenu.

Entre janvier et mars 1802 débarque à Saint-Domingue la formidable expédition menée par Leclerc, homme de confiance et beau-frère du Premier Consul : plus de cinquante vaisseaux ont été armés, soit la moitié des bâtiments de guerre que compte la France et près de 40 000 soldats et marins ont été mobilisés, soit plus de navires et d’hommes que pour l’expédition d’Egypte. Le général Leclerc a fait afficher des proclamations en français et en créole demandant aux populations de se rallier à l’expédition dont le but serait de la protéger contre les ennemis de la République. Cependant personne n’est dupe. Le général Christophe refuse de livrer la ville du Cap et l’incendie. L’armée noire se réfugie dans les mornes et applique en plaine la tactique de la terre brûlée. La guérilla menée par les cultivateurs crée une insécurité permanente pour les troupes françaises. Cependant celles-ci conquièrent les littoraux et les plaines et progressent grâce à la défection des officiers blancs de Toussaint Louverture et de certains mulâtres. Le Sud étant rapidement conquis par l’armée française, l’armée noire se concentre dans le Nord. C’est dans la vallée de l’Artibonite, au fort de la Crête-à-Pierrot, que se déroule la principale bataille où le général Dessalines repousse le siège mené par les armées françaises. Cependant les troupes noires sont épuisées et la nouvelle de la signature du traité d’Amiens entre la France et l’Angleterre soulève de vives inquiétudes. Le général Christophe négocie sa reddition en avril et Louverture, très affaibli négocie la sienne le 7 mai, suivi par Dessalines. Toussaint se retire sur sa plantation, mais il est arrêté trois semaines plus tard, accusé de trahison. Il est déporté en France où il meurt le 7 avril 1803. Bonaparte avait donné l’ordre de reconquérir l’île et de ramener en France les généraux noirs : le premier des Blancs a vaincu le premier des Noirs.

Après la reddition des principaux généraux, le calme est trompeur. Les cultivateurs ne sont pas soumis, la guérilla continue et il reste des chefs rebelles comme Sans-Souci et Sylla. L’armée française doit en plus faire face à un nouvel ennemi : la fièvre jaune. Bonaparte, connaissant les effets dévastateurs du climat tropical sur les soldats européens, avait envoyé l’expédition durant la saison sèche. Cependant la résistance des armées noires a éprouvé les troupes de Leclerc et retardé la fin des combats. Après le pic de l’épidémie durant l’été 1802, seulement 10 000 soldats restent en état de combattre. Dans le même temps la résistance ne faiblit pas, bien au contraire, elle se renforce. Alors que sa mission initiale était de désarmer et de détruire les troupes noires, Leclerc doit dorénavant s’appuyer principalement sur ceux qui se sont ralliés pour combattre la rébellion. Cette impasse accroît la faiblesse de l’expédition.

Le 20 mai 1802, Bonaparte publie le décret rétablissant l’esclavage et la traite, en s’appuyant sur les lois et règlements antérieurs à 1789. En Guadeloupe, le général Richepance écrase l’armée noire et déporte les chefs rebelles. Certains d’entre eux, emprisonnés dans des navires au large de Saint-Domingue, parviennent à s’échapper et répandent la nouvelle du rétablissement de l’esclavage dans leur île. Celle-ci se diffuse aussitôt et jette dans les bras de l’insurrection les cultivateurs comme les soldats qui se mettent à déserter l’armée coloniale française. La perspective du retour à l’ancien régime esclavagiste donne aux insurgés un courage hors du commun ainsi qu’un mépris de la mort qui impressionne les soldats français. Dorénavant, les désertions s’accélèrent, certains soldats noirs n’hésitant pas à retourner leur fusil contre les troupes françaises. La méfiance devient de mise, les représailles se multiplient y compris contre les troupes loyales sur le simple préjugé de couleur. La guerre nationale devient aussi une guerre de couleur.

En octobre, les principaux généraux noirs ou mulâtres de l’armée coloniale désertent, Pétion et Clairveaux d’abord, puis Dessalines et Christophe. La ligne de front ayant bougé, beaucoup de soldats, Blancs comme Noirs, se retrouvent du mauvais côté : un cycle de vengeances, de massacres et d’atrocités se met en place dans les deux camps. Tous les Noirs servant dans l’armée française sont massacrés : on compte ainsi plus de 4 000 soldats noirs noyés rien qu’en novembre 1802. Les chefs de l’armée française envisagent même de massacrer l’ensemble de la population trop contaminée par l’esprit de rébellion depuis dix ans et de la remplacer par de nouvelles importations d’esclaves. A la mort de Leclerc, le 1er novembre 1802, c’est le général Rochambeau qui prend la tête de l’expédition : il multiplie les atrocités, ce qui lui aliène la population de couleur du Sud et de l’Ouest qui pourtant avait bien accueilli les troupes françaises par aversion de Toussaint Louverture après la guerre contre Rigaud en 1798. Les troupes polonaises elles-mêmes se rallient à la révolution, considérant cette guerre comme illégitime, voulant rejoindre le camp de la liberté pour laquelle ils sont venus combattre. Le soulèvement est général dans la colonie, cultivateurs comme soldats, hommes comme femmes. La fin de la paix avec l’Angleterre en mai 1803 ne permettant plus l’envoi de renforts, les jours de l’expédition sont dorénavant comptés. Après la bataille de Vertières gagnée par l’armée menée par Dessalines, les derniers débris de l’armée française, assiégés au Cap, doivent se rendre aux insurgés en novembre 1803 alors le général Rochambeau est fait prisonnier par les Anglais.

Dessalines ayant unifié l’armée rebelle en a pris le commandement. En mai 1803 il déchire symboliquement le blanc du drapeau tricolore qui avait symbolisé en 1793 l’union des Blancs, des Noirs et des mulâtres. Les Blancs ayant perdu toute légitimité dans la nouvelle communauté politique, le nouvel Etat sera celui des Noirs et des mulâtres. Les derniers Blancs de la colonie sont même massivement massacrés en 1804, à l’exception de quelques veuves, de prêtres et de médecins ainsi que des bataillons de Polonais ayant rallié la Révolution. Pour effacer toute distinction de couleur, la constitution de 1805 désigne tous les Haïtiens, y compris les Blancs devenus enfants d’Haïti, et les mulâtres, comme étant noirs. Il est interdit aux Blancs d’être propriétaires. L’autre référence identitaire est celle des Indiens, premiers habitants de l’île et premières victimes du colonialisme : l’armée de libération se nomme armée indigène et le nouveau pays s’appelle Haïti, nom indien signifiant terre montagneuse. C’est l’affirmation d’une revendication légitime sur une terre par des habitants qui sont par ailleurs des exilés déportés, et le signe de la résistance à la colonisation et à sa brutalité subie par les Noirs et les Indiens. Cette négation du colonialisme se marque par la rupture brutale de l’attachement à la France : « anathème au nom français ! haine éternelle à la France ! voilà notre cri », déclare Dessalines dans la proclamation d’indépendance. Celle-ci est déclarée le 1er janvier 1804 aux Gonaïves, faisant d’Haïti le deuxième pays d’Amérique à connaître l’indépendance, la première République noire et la seule révolte servile de l’Histoire à avoir abouti.

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