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LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES DE PARIS :

UNE SOCIÉTÉ SAVANTE AU SERVICE DE L’AMÉRICANISME
Christine LAURIÈRE (CNRS, IIAC-LAHIC)

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Résumé :
Cet article revient sur la création en 1895 de la Société des Américanistes, la première de son genre, et pose quelques jalons de son histoire. La première partie évoque les conditions de sa création par Ernest-Théodore Hamy et son développement sous sa direction (1895-1908). La deuxième partie s’étend plus longuement sur le fort engagement de Paul Rivet, figure de proue de l’américanisme français pendant la première moitié du xxe siècle, dans la destinée de la Société et montre comment il œuvra de manière déterminante à son rayonnement international, en donnant un nouvel élan au Journal de la Société des Américanistes qui n’eut pas son équivalent dans le monde pendant plusieurs décennies. Enfin, la troisième partie dresse un tableau synthétique des orientations géographiques, disciplinaires et thématiques constitutives de l’américanisme telles qu’il se donne à lire dans les pages du Journal.

Mots-clés : histoire de l’américanisme, histoire de l’anthropologie, Société des Américanistes de Paris, internationalisme scientifique, Ernest-Théodore Hamy, Paul Rivet.

Summary :
The Paris’ Society of Americanists: a learned society dedicated to Americanism.

This article deals with the creation in 1895 of the Society of Americanists, the first one of its kind, and gives some reference points to understand its history. In the first part, it refers to the conditions of its creation by Ernest-Thédore Hamy and its development under his guidance. In the second part, it discusses Paul Rivet’s strong commitment in the destiny of the Society and shows how he decidedly helped to expand its international influence. As an international leader of French Americanism during the first half of the twentieth century, he boosted its Journal that was worldwide unequalled for several decades. In the third part, this essay sketches out the main geographical, disciplinary and subject trends of the articles published in the Journal.

Key words : history of Americanism, history of anthropology, Société des Américanistes de Paris, scientific internationalism, Ernest-Théodore Hamy, Paul Rivet.

Resumen :
La sociedad de Americanistas de París: una sociedad científica al servicio del americanismo.

Se trata aquí de documentar la creación de la Sociedad de Americanistas en 1895, la primera de esto tipo, y de dar algunos puntos de referencia de su historia. En la primera parte se revisan las condiciones de su creación por Ernest-Théodore Hamy y su desarrollo bajo su dirección (1895-1908). En la segunda parte se detalla el fuerte compromiso de Paul Rivet en el destino de la Sociedad y demuestra como el trabajó de manera decisiva para aumentar su influencia internacional. Abanderado del americanismo francés durante la primera mitad del siglo xx, impulsó una nueva dinámica a su Journal que fue sin equivalente durante varias décadas. En la tercera parte se esboza una síntesis de las orientaciones geográficas, disciplinarias y temáticas de los artículos publicados en el Journal.

Palabras claves : historia del americanismo, historia de la antropología, Société des Américanistes de Paris, internacionalismo científico, Ernest- Thédore Hamy, Paul Rivet.

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La Société des Américanistes de Paris est la plus ancienne des institutions américanistes existant dans le monde entier, et il ne paraît pas exagéré d’affirmer que par ses activités et son prestige, elle est l’une des premières en importance. [...] Il n’est pas nécessaire de rappeler aux lecteurs ce que les américanistes, surtout dans le domaine anthropologique, doivent au matériel scientifique et informatif d’une immense valeur accumulé pendant près de quatre-vingt années dans le Journal de la Société des Américanistes de Paris.

(Comas 1974, pp. 36-37 ; traduction de l’auteur C. L.)
La Société des Américanistes [...] jouira d’un prestige considérable, qui vaudra à son Journal (1895) de détenir longtemps un quasi-monopole de la diffusion des résultats de recherches sur les cultures indiennes d’Amérique latine. (Descola et Izard 1991, p. 52)


La Société des Américanistes de Paris1 a puissamment contribué à façonner la physionomie de l’américanisme au cours de la première moitié du xxe siècle, en favorisant sa légitimation, son institutionnalisation, sa reconnaissance et sa visibilité, en France comme sur la scène internationale. Les publications sur l’histoire de l’américanisme français sont encore relativement peu nombreuses2, et l’on ne s’est pas encore suffisamment interrogé sur l’apport de cette discipline dans la physionomie originale de l’ethnologie française. Si l’histoire de l’africanisme français commence à être bien balisée3, on ne saurait en dire autant de celle de l’américanisme et des américanistes qui ont, pourtant, pour plusieurs d’entre eux, occupé des positions clés dans les institutions ethnologiques françaises et dans les débats conceptuels qui ont animé l’anthropologie (pour mémoire, ne citons qu’Ernest-Théodore Hamy, Paul Rivet et Claude Lévi-Strauss). Cette indifférence à l’histoire de leur discipline s’explique sans doute en partie par les préjugés nourris par les anthropologues américanistes contemporains euxmêmes qui, pour la plupart, expédient d’un revers de la main l’américanisme d’avant la Seconde Guerre mondiale dans les limbes d’une pseudo-science, dont la médiocrité théorique ne serait plus à démontrer. Ce jugement gagnerait à être relativisé en prêtant un peu plus d’attention, en historien et en ethnologue, aux initiatives et activités institutionnelles, aux parcours des américanistes, aux disputes intellectuelles qui animent la discipline, en ayant présent à l’esprit leur contexte historique, sociologique et scientifique d’expression. C’est à cette histoire que voudrait sensibiliser cet article, en posant quelques jalons et en s’intéressant principalement aux années 1890-1940.

AUX ORIGINES DE LA SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES (1895-1908)

Bien que l’américanisme soit une science jeune, il ne date bien évidemment pas de la fondation de la Société des Américanistes de Paris, en 1895 : « il existe déjà en embryon dans les récits des premiers conquérants, dans les descriptions des premiers voyageurs où sont consignées les observations suggérées par la vue nouvelle de la nature et des êtres » (D’Harcourt s. d., p. 23). Depuis plusieurs décennies déjà, le Muséum accorde sa bénédiction à des missions scientifiques et à des explorateurs qui se rendent en Amérique (Riviale 1995 ; 1996). Mais, l’apparition de l’américanisme en tant que mouvement scientifique, c’est-à-dire en tant que volonté réfléchie d’organiser et de « grouper tous ceux que l’américanisme attirait en un centre de travail, d’émulation et de discussion » (D’Harcourt s. d., p. 31), peut toutefois être repérée à la fin des années 1850. Il prend forme lors de la création de la Société Américaine de France, en 1857. Ses fondateurs (Joseph Aubin, l’abbé Brasseur de Bourbourg, A. Maury et Léon de Rosny) ne parviennent cependant pas à fédérer un nombre suffisant de membres pour assurer sa viabilité : ils « furent obligés, au bout de quelques mois, de modifier leur programme ; ils instituèrent une Société d’Ethnographie Américaine et Orientale dont la Société Américaine ne fut plus qu’une section » (Lasteyrie 1901, p. 605). On retrouve ici la Société d’Ethnographie, fondée le 24 avril 1859 par le même Léon de Rosny, sur un terrain d’entente rassemblant la Société Américaine de France et le Société des Amis de l’Orient à laquelle appartenait aussi Léon de Rosny, premier professeur de japonais en France (Chailleu 1990). L’union de l’Asie et de l’Amérique aurait de quoi surprendre si l’on ne gardait présent à l’esprit que les savants de cette époque pensaient que l’Asie était le berceau de l’Amérique. Le vif débat autour de l’éventuelle découverte du Nouveau Monde par les Chinois, appelée Fou-Sang, illustre l’intérêt des orientalistes pour les choses américaines, qui ne seraient que le prolongement de l’Asie. En 1863, la section américaine rompt avec la Société d’Ethnographie, mécontente du peu de place qui lui est réservée dans les colonnes de la Revue Orientale et Américaine, et elle se transforme en Comité d’archéologie américaine. Mais, étant donné la léthargie dans laquelle ce Comité (dont on perd trace en 1893) tombe rapidement, la vieille Société Américaine est reconstituée en 1873, et elle réintègre le giron de la Société d’Ethnographie (Durand-Forest 1964, p. 203 ; Lasteyrie 1904, p. 326). Deux ans plus tard, en 1875, elle organise le premier congrès international des Américanistes, à Nancy, qui devait connaître la fortune que l’on sait puisque cette grande messe des chercheurs américanistes existe toujours. Lors de ce premier congrès international, la Société décida qu’elle aurait désormais une revue propre et commença à faire paraître une série de fascicules appelés Archives de la Société Américaine de France, rebaptisées en 1893 Archives du Comité d’Archéologie américaine au moment où la Société elle-même se transformait en une section de la Société d’ethnologie (d’Harcourt s.d., pp. 32- 33). Léon de Rosny ayant moins de temps à consacrer à la Société et à sa revue, cette dernière se délite puis cesse de paraître (Chailleu 1990, p. 96).

Ce rapide survol historique institutionnel tend à suggérer que le mouvement américaniste français peine à se structurer durablement, à trouver son identité et un programme fédérateur qui mette d’accord suffisamment de personnes décidées à œuvrer dans le même sens (Prévost 2007, pp. 587-652). L’amateurisme et la force de la tradition lettrée classique, uniquement préoccupée par les hautes civilisations, nuisent à l’établissement d’un programme de connaissance scientifique des populations amérindiennes contemporaines dans leur ensemble. Bon nombre de travaux américanistes du dernier quart du xixe siècle investissent les Amériques d’un imaginaire occidental débridé par l’énigme que constituent les origines du Nouveau Monde et de ses habitants. Les protestations vigoureuses de savants désireux de travailler sur de sérieuses bases scientifiques, consolidées par les progrès récents des sciences naturelles et archéologiques, et d’écarter toutes ces théories fantaisistes se font certes entendre, mais, d’après les réflexions rapportées par Juan Comas (1974, pp. 15-20), elles mettront du temps à porter leurs fruits. « La question du déluge ne rentre pas dans la compétence du Congrès actuel... » : c’est ce qu’avaient compris des savants comme Lucien Adam, Armand de Quatrefages ou bien encore Ernest-Théodore Hamy.

Ernest-Théodore Hamy fut amené à la recherche américaniste par le travail de classification des collections ethnographiques qu’il entreprit, au lendemain de sa nomination au poste de conservateur en chef du Musée d’ethnographie du Trocadéro, en 1880 (Dias 1991, pp. 207-235). Les collections américaines étant les plus importantes en quantité, il prend un soin particulier à organiser la galerie américaine, qui ouvre au public en 1882. Tout au long des années 1880-1907, pendant lesquelles il occupe le même poste au musée, il commente nombre d’objets américains dans de courts articles descriptifs. Doté d’un esprit rigoureux, formé aux travaux paléontologiques puis à l’anthropologie physique, rompu à l’exercice de l’exposé naturaliste, maîtrisant un savoir encyclopédique, Hamy se satisfait mal des dérives que subit l’anthropologie lato sensu, de plus en plus restreinte à l’étude des caractères anatomiques de l’homme. C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre sa décision de publier, en 1882, une revue indépendante de toute société savante, mais étroitement liée au musée du Trocadéro, L’Ethnographie, qui se veut en rupture avec la tendance biologisante de la société d’Anthropologie qui sclérose la recherche et ne s’intéresse pas assez à l’homme vivant. Dans les pages de cette revue, il veut réhabiliter l’ethnographie, et surtout l’ethnographie de sauvetage. La gageure que représente L’Ethnographie ne dure cependant pas : six ans après son premier numéro, elle doit cesser toute activité en raison du manque de collaborateurs et de l’absence de tout soutien institutionnel et financier fort. Avec les Matériaux pour l’histoire de l’homme et la Revue d’anthropologie, elle se fond en une nouvelle publication, L’Anthropologie, créée en 1890, qui va connaître une audience plus importante et pérenne (Sibeud 2002, pp. 138-151 ; Laurière 2008a, pp. 186-190).

Pourquoi, alors qu’une Société Américaine existait déjà, sous une forme ou sous une autre depuis 1857, Hamy prend-il la décision, en 1892, de créer une autre société savante travaillant elle aussi sur le continent américain ? On a vu plus haut ce qu’il pensait des recherches américanistes menées jusqu’alors : les faits recueillis, les vestiges des hautes civilisations mésoaméricaines et andines n’auraient servi que de prétextes à moult spéculations farfelues et dénuées de fondements scientifiques. Or, selon lui, il se trouve que pareilles théories sembleraient avoir eu cours à la Société Américaine de France. Si Hamy a bien fait partie de la Société d’Ethnographie, il semble aussi qu’il participait plus aux travaux et séances de la section d’ethnographie générale qu’à ceux de la Société Américaine de France. Hamy reprochait en effet à cette dernière sa « tendance antiquisante » (Dias 1991, p. 61), « l’intérêt pour l’Amérique se concentr[ant] surtout sur les monuments archéologiques et le déchiffrement de leurs inscriptions ou des ‘‘manuscrits hiératiques’’ (Codex) » (Chailleu 1990, p. 96). La foudroyante rapidité de la disparition des peuples amérindiens inciterait plutôt Hamy à adopter une démarche de type ethnographique, de reconstitution matérielle des sociétés sur le point de disparaître, comme celle que l’on peut voir à l’œuvre dans la muséographie du Trocadéro. Une étude rigoureuse de faits bruts, dénuée de toute théorisation et spéculation, inutile au regard des trous béants qui caractérisent le savoir américaniste, ennemie d’un exotisme bon marché : voilà résumées les ambitions qui doivent préoccuper tout savant selon Hamy et qu’il a fait siennes dans sa propre pratique. Il semble aussi que le peu de cas fait par la Société Américaine de France des recommandations critiques à observer vis-à-vis des sources et des documents relatifs à l’Amérique fut déterminant et l’en éloigna définitivement.

En même temps qu’Hamy met en doute et discute le bien-fondé de la méthode appliquée par les membres de la Société Américaine dans leurs travaux, il attaque leur scientificité et sape la légitimité de cette tradition de recherche très attachée à la philologie et l’exégèse des codex. Instituer l’américanisme en discipline scientifique à part entière, c’est en fin de compte trouver une alternative au clivage anthropologie physique/ethnographie, tout en restant fidèle au dessein originel de l’anthropologie : constituer les archives d’une humanité en voie de disparition, archives sans lesquelles il sera à jamais interdit à l’homme moderne de concevoir dans sa plénitude la destinée humaine. Au début des années 1890, Hamy est un savant confirmé et de renom international de par ses activités muséographiques. Il a succédé à Armand de Quatrefages en 1891 au Muséum d’Histoire naturelle et y occupe dorénavant la chaire d’anthropologie, assumant en même temps la direction du Musée d’ethnographie du Trocadéro, dont il est le fondateur. Dès que fut lancé en 1891 le projet d’une manifestation commémorant le quatrième centenaire de la découverte de l’Amérique, Hamy a été de ceux qui participèrent activement à la réalisation de ce projet. Les célébrations n’ont pas lieu en Amérique, mais à Gênes, ville où naquit Colomb, puis à Huelva. Henri Cordier (1920), professeur aux Langues Orientales et l’un des membres fondateurs de la Société, raconte que c’est dans cette ville, à l’automne 1892, que Hamy et lui-même rencontrent le duc de Loubat et qu’ils décident ensemble de la création de la Société. La Société de Géographie leur offre l’hospitalité pour deux séances préparatoires en décembre 1893 et mars 1894. La subvention généreuse du duc de Loubat leur permet de s’installer à l’Hôtel des Sociétés Savantes, et la première séance officielle de la Société des Américanistes de Paris se tient le mardi 11 juin 1895.

La Société veut introduire un principe d’ordre dans le domaine de la recherche américaniste et structurer scientifiquement les curiosités intéressées par cette discipline. Elle exige davantage d’études pointues sur des faits bruts, épurées de toute ambition théorique outrageusement comparative. De même, elle se défie des spéculations et hypothèses fantaisistes trop hâtivement bâties, qui auraient été légion jusqu’à présent, selon les membres fondateurs de la Société (Verneau 1920, pp. 206-207). L’acte de naissance de la Société est donc d’abord un acte d’expulsion rhétorique, une volonté affirmée de se démarquer de la Société Américaine en la discréditant, et de faire table rase des « robinsonnades » pour laisser place nette à une « étude historique et scientifique du Continent Américain et de ses habitants depuis les époques les plus anciennes jusqu’à nos jours », ainsi que le stipule sobrement l’article premier des statuts de la Société. Dans cette perspective et « pendant longtemps encore, il faudra que l’Américaniste ait la résignation de se limiter à l’exploration méthodique de son propre domaine, dans le passé et le présent, soutenu par l’idée que son travail permettra à ses successeurs d’aborder avec succès les grands problèmes qu’il est inutile et périlleux d’envisager pour l’instant ; il faut qu’il ait le courage de répondre aux impatients : je ne sais pas », plaide Paul Rivet (1914, p. 19), lors de la séance de rentrée de novembre 1913. L’« empirisme extrême » qui va découler de cette défiance vis-à-vis de la théorisation marquera pour longtemps la recherche américaniste – peut-être est-il permis d’y voir l’une des raisons de l’absence de réflexion analytique, de la « pauvreté théorique » qui ont très longtemps caractérisé l’américanisme, l’américanisme tropical en particulier (Taylor 1984, pp. 216-217). Comme circonstance atténuante, il faut mentionner que les savants doivent faire de nécessité vertu, et que cet empirisme extrême s’impose d’autant plus que les béances du savoir sur l’Amérique sont abyssales. Rien n’est alors établi : on ignore encore presque tout de la date, du chemin et des modes d’implantation des premiers migrants, on ne sait pas si les temps géologiques sont identiques à ceux du Vieux Monde, l’histoire des sociétés précolombiennes est très largement méconnue, l’identification et la classification linguistiques en sont à leurs balbutiements, on se hâte de grappiller quelques vestiges de la civilisation matérielle, mais on oublie de s’intéresser à l’organisation sociale et symbolique des cultures amérindiennes.

Il fallait toute l’envergure et la légitimité scientifiques et institutionnelles d’un savant tel que Hamy pour imposer et mener à bien une telle ambition, qui exige aussi un certain entregent, de battre le rappel de riches mécènes capables de pourvoir à l’existence d’une société savante. On a vu précédemment que plusieurs créations de sociétés savantes et de revues avaient rapidement périclité, parce qu’elles n’avaient pas su assurer, intellectuellement et pécuniairement, leur existence. L’impératif formulé par Hamy de ne pas dépasser le nombre d’une soixantaine de membres, afin de sélectionner une élite d’érudits, ne facilite pas sa survie financière. À une époque où l’État, relayé par l’université et les centres de recherche, ne s’est pas encore substitué aux initiatives privées et extra-universitaires, le mécénat représente en quelque sorte le seul recours dont disposent les sociétés savantes pour garantir la pérennité de leurs activités. De fait, la Société n’aurait sans doute pas vu le jour si elle n’avait rencontré en la personne du duc de Loubat un bienfaiteur prêt à soutenir de ses deniers les efforts des savants américanistes et à financer la publication d’un Journal manifestant publiquement son existence Jusqu’à la mort d’Hamy, en 1908, la Société et son Journal jouissent d’une existence certes respectable, mais plutôt confidentielle et modeste. Une réunion a lieu chaque premier mardi du mois : on décrit des objets américains abrités au musée du Trocadéro, on discute de sujets ressortissant à l’archéologie, l’histoire, la linguistique, et un peu à l’ethnographie – rarement à l’anthropologie physique. Le Mexique, le Pérou, l’histoire de la Découverte et la présence française en Amérique rassemblent le gros des interventions aux séances et des contributions au Journal, qui paraît régulièrement. Chaque volume annuel compte entre trois et quatre cents pages. Malgré ses statuts restrictifs, un peu plus de 80 membres sont tout de même affiliés à la Société, grâce à la distinction opérée entre membres ordinaires, titulaires et correspondants. Une grosse moitié de ces membres est étrangère et se répartit approximativement comme suit : un bon tiers est Européen, un tiers Nord-Américain et le dernier tiers Sud-Américain. Comme dans toutes les sociétés savantes, la composante mondaine et aristocratique est présente : elle est ici assez significative (un quart en 1895, un sixième en 1909), mais, surtout, elle est placée aux positions stratégiques, les plus honorifiques. Le président d’honneur est le duc de Loubat, les vice-présidents sont le prince Roland Bonaparte et le marquis de Peralta, le trésorier est le marquis de Bassano. Les indications socio-professionnelles fournies par les listes annuelles de membres montrent une forte proportion de diplomates et d’explorateurs, ainsi que de professeurs de l’enseignement universitaire et des établissements académiques. Parmi les premiers membres étrangers à rallier la Société à sa création, en 1895, notons les noms des Nord-Américains Daniel Brinton (professeur d’archéologie et de linguistique américaine à l’université de Pennsylvania),William Holmes (du Field Columbian Museum), John Powell (directeur du Bureau of Ethnology de Washington), Frederick Putnam (du Peabody Museum), des savants allemands Eduard Seler et Rudolf Virchow, du Suédois Erland Nordenskiöld. Parmi les membres français, citons Désiré Charnay, Léon Diguet (ces deux derniers explorateurs), René Verneau et Paul Topinard.
Le décès de Hamy va provoquer un électrochoc. La Société connaît là une crise d’identité profonde qui remet en question son existence même. Le duc de Loubat qui avait jusqu’à présent assumé seul sa survie pécuniaire estime que la société ne peut pas survivre au décès de son fondateur et retire brutalement son soutien. « À l’unanimité les membres présents à la séance du 1er décembre 1908 furent d’un avis contraire », se rappelle René Verneau (1920, p. 208), présent lors de cette réunion. Ils estiment que le devoir leur incombe de poursuivre l’œuvre du professeur Hamy et d’y collaborer plus activement que jamais4. Ils prennent alors conscience que la société n’est pas l’œuvre d’un seul homme, que le travail accompli collectivement ne saurait disparaître du jour au lendemain. Loin d’entraîner la dissolution, cette crise précipite au contraire la constitution d’une communauté savante américaniste, plus soudée, et consciente de l’utilité d’une telle institution et de son Journal.

Car si la Société a pu franchir le cap difficile de la disparition d’Hamy, elle le doit sans nul doute à son nom, « Société des Américanistes », très générique et qui n’exclut a priori aucune discipline scientifique du moment que celle-ci s’intéresse au continent américain et ne se pratique pas en dilettante. C’est à une réflexion de synthèse qu’invite la Société, son intention affichée étant de canaliser les recherches des savants américanistes et de les grouper afin de favoriser le dialogue entre les diverses disciplines concernées et de faire progresser la connaissance.

C’est la quête des origines de l’homme américain et l’étude du premier natif du continent, l’Amérindien, qui doit mobiliser les savants : dans ce cadre, les sciences anthropologiques (archéologie, ethnographie, linguistique, anthropologie physique) occupent une place de choix. Avec un programme d’une telle ampleur et une telle ambition fédératrice, la Société entend démontrer et légitimer son existence, se faire une place dans le champ anthropologique. Au regard de la complexité des questions qui jonchent ce domaine d’investigation, la Société se veut être le lieu de production, de reproduction et surtout de diffusion du savoir américaniste, un lieu d’échanges interdisciplinaires qui fait fi des cloisons étanches isolant chaque discipline des autres.
Paul Rivet est particulièrement sensible à cette dimension pluridisciplinaire de l’américanisme, qui stimule la solidarité scientifique et invite au dialogue. C’est le décès de Hamy qui le conduit à s’engager plus fortement dans la destinée de cette institution savante. Pendant un demi-siècle, son nom sera indissolublement lié à celui de la Société des Américanistes. Son implication dans les activités de la Société et dans l’animation du Journal va être décisive et explique de manière déterminante leur réputation internationale.
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