Patrimoine et création : acquisition, signalement et valorisation des livres d’artistes en bibliothèque


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B/ Livre d’artiste : œuvre aux facettes multiples


Selon l’article qui lui est consacré par Marie-Françoise Quignard dans le Dictionnaire encyclopédique du livre, le livre d’artiste est défini comme un « livre à la conception et à la réalisation duquel un ou plusieurs artistes plasticiens (graveurs, peintres, photographes, etc.) ont été plus ou moins étroitement associés. – Angl. Livre d’artiste, artist’s book. » Le livre-objet6 n’est pas considéré comme un livre d’artiste et de ce fait il n’en sera pas question dans notre étude. Les reliures précieuses, tout en n’étant pas des livres d’artistes, peuvent en être proches7, mais ne constituent pas non plus l’objet de notre étude.

D’après Marie-Françoise Quignard, l’expression livre d’artiste est souvent employée dans des acceptions contradictoires pour désigner quatre types d’ouvrages. Ces acceptions représentent une source continue de débat entre spécialistes.

Les trois premiers types d’ouvrage, comme nous allons le voir, sont très proches dans leur conception et dans leur fabrication. Ils ont tous le souci de désacraliser l’art et d’en décloisonner les différentes formes (musique, danse, performance, arts plastiques, vidéo, écriture, etc.). Ils sont tous l’œuvre d’un seul artiste. Celui-ci ne partage plus l’espace du livre avec un écrivain mais y tient le rôle prépondérant, se substitue le plus souvent à l’éditeur et se définit comme un créateur pluridisciplinaire.

Le livre d’artiste, œuvre d’un graveur


Le livre d’artiste désigne tout d’abord un livre entièrement conçu et réalisé (gravure et tirage) par un praticien de l’estampe. L’artiste endosse ainsi un rôle double, celui de l’illustrateur et celui de l’imprimeur.

Le livre d’artiste, œuvre d’un peintre


Ensuite, le terme de livre d’artiste désigne le livre de peintre dont il est donné des définitions différentes en France.

François Chapon, auteur de Le livre et le peintre. L’âge d’or du livre illustré en France 1870 – 1970, rejoint Marie-Françoise Quignard lorsqu’il affirme que le livre de peintre ne peut être employé que pour les ouvrages tel Jazz de Matisse, où le peintre est seul en jeu. Mais, alors que pour Marie-Françoise Quignard, le livre de peintre s’apparente ainsi au livre d’artiste, François Chapon inscrit le livre de peintre dans la tradition bibliophilique française du livre illustré ou du grand livre illustré. Or, cette tradition est, comme nous allons le voir, en opposition avec le livre d’artiste.

Le livre d’artiste, passeur d’une idée artistique


Enfin, dans son acception la plus restreinte, celle qui fait référence au terme anglais artists’ books, le livre d’artiste désigne les livres apparus aux Etats-Unis dans les années 1960 comme un nouveau moyen d’expression artistique.

Les spécialistes font commencer l’histoire des artists’ books en 1962, année de parution de l’ouvrage d’Edward Ruscha intitulé Twentysix Gasoline Stations. A cette époque, les créateurs de livres d’artistes souhaitent faire sortir l’art des musées et le rendre accessible au plus vaste public. En tant qu’objet que l’on voit partout et que l’on peut toucher, le livre apparaît comme le meilleur moyen de démocratiser l’art. Le livre d’artiste est à l’art ce que le livre de poche est à la littérature. Imprimé sur un papier ordinaire, diffusé à grand tirage, peu coûteux, le livre d’artiste manifeste le désaccord des artistes avec la société de l’époque. Selon John Baldessari, artiste conceptuel américain, grâce aux livres d’artistes (artists’ books) « l’art semble pur pour un moment et détaché de l’argent. Et puisque beaucoup de gens peuvent posséder le livre, personne n’en est propriétaire. » Il n’est pas étonnant que le livre d’artiste ait été un moyen d’expression important pour les mouvements avant-gardistes des années 1960 tels que Fluxus, l’art conceptuel, l’art minimal qui l’utilisaient pour écrire et échanger des idées sur l'art, la politique, la philosophie.

Selon Anne Moeglin-Delcroix8, principale théoricienne de l’artist’s book en France, ce dernier est une proposition d'expérience, il apparaît comme un « fait artistique total ». Pour le livre d’artiste, ce qui compte c’est le message, l’idée que l’on souhaite transmettre. Le procédé est secondaire, il s’adapte aux besoins. Le livre d’artiste est une œuvre en soi qui témoigne des questionnements artistiques d’une époque.

Au cours du temps, cependant, les livres d’artistes ont été les victimes de leur essence même. En recourant au livre d’artiste bon marché pour véhiculer l’art à grande échelle, les artistes se sont souvent auto-édités en créant leur propre maison d’édition et ont ainsi boycotté les éditeurs traditionnels. Parallèlement, très critiques vis-à-vis des galeries et des musées où l’art est exposé mais ne peut pas être touché, ils les ont contournés en créant leurs propres moyens de diffusion. A un moment donné, le livre d’artiste s’est retrouvé enfermé dans un monde à part – une grande librairie à New York, Printed Matter9, et quelques galeries avant-gardistes qui étaient prêtes à financer leur publication. L’absence d’un réel réseau de diffuseurs a ainsi réduit le nombre de lecteurs, et par conséquent les moyens financiers nécessaires à la création d’autres livres d’artistes. Il en a résulté des tirages limités.

Parallèlement, les artistes ont constaté que la recherche d’un large public ne pouvait se faire qu’à travers les circuits institutionnels, les musées et les galeries. Or, la médiation était étrangère à leur projet de démocratisation de l’art, leurs livres ne parvenant pas à sortir d’un cercle restreint de personnes.

Aujourd’hui, paradoxalement, les livres d’artistes des années 1960 et 1970 sont des œuvres rares, souvent même épuisées. Ils sont donc devenus des objets de valeur.

Les livres d’artistes créés de nos jours dans la mouvance d’Ed Ruscha ont le même souci de démocratisation de l’art et suivent le même modèle de fabrication (papier ordinaire, coût raisonnable). Bien que toujours en marge des circuits commerciaux, les créateurs de livres d’artistes sont bien conscients de l’importance de leur diffusion institutionnelle. Leszek Brogowski, éditeur d’Incertain Sens10 et initiateur du Cabinet du livre d’artiste à Rennes en 200311, insiste sur l’importance des bibliothèques dans la diffusion des livres d’artistes. Il oppose la collection d’œuvres que l‘on ne peut ni toucher, ni s’approprier et qui, par conséquent, nous restent étrangères, à la bibliothèque d’œuvres12, accessibles à tous, offrant la possibilité d’une expérience renouvelée de la lecture et des usages que l’on fait du livre. Dans le premier cas, le livre demeure sacré. Dans le deuxième, on feuillette le livre pour y entrer, physiquement et métaphoriquement. Le lecteur prend ainsi les choses en main, il adopte une attitude active à l’égard de la réalité, contrairement à la contemplation d’une œuvre où il demeure passif. En « agissant » sur le livre d’artiste, le lecteur produit du sens. Par analogie, la bibliothèque qui propose des livres d’artistes devient un univers de la création du sens.

Les trois conceptions de livres d’artistes que nous venons de citer se différencient du quatrième type d’ouvrage désigné par ce terme équivoque - les livres illustrés de tradition bibliophilique.

Livre d’artiste, livre de bibliophilie


Le Dictionnaire encyclopédique du livre définit le livre illustré comme tout livre imprimé ou manuscrit accompagné d’images, quelle que soit la technique employée, à condition que ces images aient été spécialement réalisées pour cet ouvrage et que le contenu de celui-ci ne soit ni didactique, ni documentaire, ni technique, ni scientifique.

Nous traitons ici du livre illustré de bibliophilie. Ce dernier apparaît en réaction au livre bon marché et à fort tirage qui avait cours au 19ème siècle et dans lequel les peintres cédaient la place aux illustrateurs de métier dont la principale technique était la gravure. Les peintres vont renouer avec le livre, dans une démarche plus élitiste, inspirés par des textes littéraires contemporains ou non. Réunissant un auteur et un artiste sur un pied d’égalité, imprimé sur un papier noble, en petit tirage, comportant souvent des œuvres originales ou la signature des auteurs, le livre illustré est à l’opposé du livre d’artiste que nous venons d’évoquer.

François Chapon affirme que le livre illustré « résulte de la rencontre d’une expression littéraire et d’une expression plastique, en somme de deux écritures qui, signifiantes, utilisent des moyens et, la plupart du temps, des matériaux différents. »

L’Age d’or du livre illustré en France s’étend sur un siècle, de 1874, date de la publication du Fleuve de Charles Cros illustré d’eaux-fortes par Edouard Manet13, jusqu’au début des années 1970.

Le livre illustré appelé aussi le livre de peintre (voir plus haut), prit véritablement son essor lorsque le marchand d’art Ambroise Vollard eut l’idée de « demander des gravures à des artistes qui n’étaient pas des graveurs de profession » (Bonnard, Maurice Denis, Picasso, etc.). Sa démarche fut suivie par d’autres éditeurs, dont certains issus du milieu de l’art comme Daniel-Henry Kahnweiler. Entre 1930 et 1980, grâce à quelques éditeurs visionnaires, le livre illustré a donné des chefs d’œuvre. Albert Skira, Tériade, Iliazd, Aimé Maeght, PAB rendront possibles des rencontres extraordinaires : Picasso illustrant Max Jacob (Saint Matorel), Sonia Delaunay illustrant Blaise Cendrars (La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France), Juan Gris et Henri Matisse illustrant chacun à son tour Pierre Reverdy (respectivement Poèmes en prose et Les Jockeys camouflés), Salvador Dali revenant vers Lautréamont (Les Chants de Maldoror), Picasso à Balzac (Le chef d’œuvre inconnu).

Si l’étude de François Chapon sur le grand livre illustré se clôt sur les années 1970, alors que l’artist’s book commence à faire son apparition, la tradition bibliophilique est loin d’être terminée. Depuis cette époque, en France, de nouveaux artistes, auteurs et éditeurs ont pris la relève des grands noms évoqués par François Chapon. Ainsi, les écrivains Michel Butor, Bernard Noël ou Charles Juliet conçoivent des livres de bibliophilie contemporaine avec des plasticiens comme Jackie Barral, Bertrand Dorny, Geneviève Besse ou Zoran Music.

Si à l’époque de Picasso, Dali et Delaunay, le livre illustré bénéficie de quelques grands éditeurs spécialisés, aujourd’hui, le paysage éditorial n’est plus du tout le même. A côté des grandes maisons d’édition, on dénombre un groupe de petits éditeurs motivés qui éditent des livres de bibliophilie contemporaine. Ces éditeurs sont indépendants des grands groupes et les tirages, de très grande qualité et généralement onéreux sont très restreints. Dans un paysage éditorial difficile, le dynamisme de ces petits éditeurs doit être signalé.

Pour sa part, le monde des bibliothèques accueille en son sein plusieurs des créateurs de livres de bibliophilie contemporaine. Ils emploient chacun un terme différent pour évoquer ces ouvrages conçus par l’inspiration réciproque d’un auteur et d’un artiste.

Conservateur des bibliothèques et poète, Yves Peyré, ancien directeur de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, désigne ces ouvrages comme « livres de dialogue ». Traducteur, éditeur et conservateur des bibliothèques, Jean-Gabriel Cosculluela, aime parler de « livres singuliers » et faire ainsi référence à Martine Pringuet, bibliothécaire à l’origine d’un fonds important de livres de bibliophilie contemporaine à la bibliothèque municipale « La Durance » à Cavaillon et auteur de cette dénomination. Bibliothécaire et artiste, Jean-Pierre Thomas, de la Bibliothèque d’Issy-les-Moulineaux emploie le terme traditionnel de livre d’artiste.

Dans notre exposé, nous suivrons la définition du Dictionnaire encyclopédique du livre et utiliserons la dénomination de livres d’artistes pour nous référer à l’ensemble de ces documents, sans en distinguer les différents types. Selon la spécificité du fonds traité, nous emploierons les appellations plus précises (livre de bibliophilie contemporaine ou artists’ books).
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